II INTRODUCTION
quatre ans! Que dis-je? avant l'exil, il avait traversé les crises terribles de 184^8 jusqu'au Coup d'État. En remontant dans son passé, je trouve encore d'autres époques de tourmente : sa lutte contre les Jésuites en 4843, l'interdiction de son enseignement. Luttes d'autant plus poignantes qu'il voyait distinctement l'avenir; tous ses pressentiments se sont réalisés. On peut dire qu'il a souffert avant, pendant et après les événements qu'il s'efforçait de conjurer par ses avertissements.
Il a tout sacrifié à la Patrie, repos, bonheur; je ne parle pas du sacrifice de sa fortune; rarement on a poussé aussi loin le dédain des intérêts personnels. Non, je ne crois pas que personne ait eu autant que lui le mépris, je dirai l'horreur de l'argent.
Sa vie a été couronnée par l'exil, cette autre mort, car elle efface chez les contemporains le souvenir vivant du proscrit, sa figure, l'âme de son œuvre et son influence.
Aquoi serviraient ces immolations, ces nobles existences sacrifiées à la vérité, à la justice, si la nation, pour qui une grande âme se dévoue, ne recueillait nul enseignement d'un tel exemple? Je sais que cette mémoire restera une des plus hautes, des plus vénérées; est-ce tout? Sa vie doit produire mieux qu'une trace lumineuse sur le ciel de la Patrie. Edgar Quinet mérite de rester le guide, l'inspirateur de la jeunesse ; des fils intellectuels d'Edgar Qui-
.INTRODUCTION. m
net, voilà ce que la terre de France fera surgir encore.
Un grand contraste dans ce caractère, c'est Tesprit héroïque de rhomme d'action, la persévérance opiniâtre du lutteur, avec la nature la plus douce, la plus idéale, faite pour le recueillement et la poésie. Sans une organisation robuste, il eût été brisé cent fois.
Je voudrais montrer en lui le caractère du réformateur, l'esprit nouveau qui anime tous ses livres et dont le but est le même: la régénération, la grandeur de la Patrie.
A vingt ans déjà, il veut pour la France des instilions républicaines; il aiguise sa plume contre l'obscurantisme dans son premier essai littéraire. Tant que l'ancien régime règne, il se sent oppressé dans son pays bien-aimé ; aussi les voyages, les sé- ^urs à l'étranger deviennent des éléments indispensables à son activité.
Un phénomène moral des plus rares, c'est la réunion de deux qualités inconciliables, je veux dire 4a candeur et la sagacité, la faculté de discerner et de saisir les réalités les plus terrestres, alors que la faculté dominante de l'intelligence la porte vers les sphères idéales.
Dès son extrême jeunesse, avant que le savoir et l'expérience aient mûri sa raison, Edgar Quinet voit du premier coup d'oeil dans les choses humaines
lY INTRODUCTION.
robsiacle à vaincre, le péril caché à tous les yeux. Il le saisit, le fait toucher du doigt aux incrédules qui ne peuvent se refuser à l'évidence, mais qui répètent cependant : C'est un rêveur!
Toute la vie d'Edgar Quinet est une suite d'avertissements justifiés par les faits. En 1831, il signale la formation de l'unité allemande, le rôle futur de la Prusse, et l'homme encore obscur qui prépare l'agression contre la France. — « Vous êtes bien injuste pour la Prusse ! » lui répondent ses amis du cercle de M. Cousin.
A la même époque, il travaille à Tindépendance italienne et démontre qu'elle est incompatible avec la papauté, t — Rêve insensé, répond le politique .étroit ; une Italie morcelée convient mieux aux intérêts de la France. »
» — Le catholicisme stérilise les peuples : il est un arrêt de développement dans la civilisation. — Bah ! l'idée religieuse est une vieillerie ; toutes les religions se ressemblent et se confondent avec la superstition. »
» — N'envoyez pas vos filles au couvent! » disaitil encore aux républicains.
> L'accord des actes et des paroles! » c'était sa devise.
En 1843, il dénonce le jésuitisme qui met la France en péril de mort. — «Il voit du jésuite partout, » répètent âinis et ennemis.
INTRODUCTION. v
En octobre 184-8, Edgar Quinet avertit que le maître futur de la France, c'est le taciturne député assis sur un banc de la Montagne. — a Ah!
par exemple, vous lui faites trop d'honneur! .»)
Prenez une à une ses prédictions, depuis celle de 4831 sur M. de Bismarck, jusqu'aux dernières en 1875, et voyez s'il s'est trompé. Il a proclamé la nécessité de l'enseignement laïque pour combattre le cléricalisme. En 1848, il a désigné Louis Bonaparte comme le reptile qui s'enroulait silencieusement autour de la République. Il a prédit, en 1862, les désastres du Mexique, et, après Sadowa, la perte de l'Alsace, de la Lorraine.
Pendant la mêlée, on ne pouvait se rendre compte de la hauteur de cet esprit prophétique. En lui vivait le génie de l'avenir.
C'est l'avenir qui fait la part équitable de chacun. Notre époque a la manie de spécialiser les intelligences. Edgar Quinet échappe à la classification. Après Ahasvérus, en 1834, on avait reconnu en lui un vrai poète. Dans les œuvres suivantes, il déroute l'opinion, et apparaît sous un caractère nouveau; par VExamen de la Vie de Jésus, on le range au nombre des doctes écrivains qui ont renouvelé l'Exégèse. Il s'élance plus loin et embrasse dans un même tableau toutes les cosmogonies ; le Génie des religions semble indiquer la véritable nature de son esprit.