Mémorial d'Exil, inédit
100 EDGAH QUINET.
» Au moment où le monde entier s'agitait en faveur de la délivrance de la Grèce, l'ami de Platon ne pouvait rester indifférent, et me prêchait le devoir d'aller secourir les Grecs. Son exaltation fut portée à son comble, lorsqu'il apprit la mort de Santa-Rosa dans l'île de Sphactérie.
» Le jt)ur où se répandit cette nouvelle, en me voyant entrer chez lui, il me prit la main et, d'une voix tragique : « Quinet, Santa-Rosa vient de périr assassiné dans l'île de » Sphactérie ! Quinet, préparez-vous, tenez-vous prêt, » nous allons partir, vous et moi, nous irons venger Santa- ^ Rosa! S)
» Moi, qui ne rêvais qu'à la Grèce, transporté, au comble de mes vœux à l'idée de faire ce. voyage et en de telles circonstances, je rentre précipitamment chez moi, je fais mes préparatifs pour ce départ. Aussitôt que je fus prêt, je courus chez M. Cousin pour me mettre à sa disposition. C'est encore lui qui vint m'ouvrir, et toujours vêtu de sa robe de chambre blanche. Quand il me voit, il me regarde fixement, d'un air inspiré, il pose la main sur mon épaule, et, après un long silence, il dit avec majesté : « Eh bien, Quinet, nous ne partirons pas! »
Par diverses scènes de ce genre, Edgar Quinet fut mis en garde contre Vartiste, Ému de son éloquence comme d'un chant, il le comparait à la Pasta.
Il suivait alors le cours de M. Villemain, et toujours il en parlait avec un extrême intérêt :
« J'assistais à ses leçons en 1825. M. Villemain arrivait dans la salle un peu courbé, l'œil vif, mais la figure assez rude et nullement en harmonie avec sa parole élégante, mélodieuse. M. Villemain, c'était la suprême convenance.
la pureté et la perfection de la langue du xvii'' siècle; suffisamment neuf; c'est un bel esprit de la Renaissance. 1 Quant à M. Guizot, il vous laissait une grande impression ; il avait une tête très remarquable, et un regard superbe. Il faisait un cours sur le Parlement anglais; mais je dois dire à ma honte que je n'ai rien compris à sa première leçon.
» Quel écho dans l'opinion, en ce temps-là! Comme on saisissait, on amplifiait l'intention du professeur! MM. Villemain et Guizot parlaient-ils de la liberté de conscience, aussitôt on traduisait par liberté politique. » Quelle maladresse de la Restauration d'avoir supprimé le cours de M. Villemain*. »
Tons les mardis on se réunissait chez M. Cousin. Benjamin Constant et M. Royer-Collard y venaient aussi. Ou avait formé là une société réglée où l'on était convenu de discuter certains sujets que Ton choisissait. Chacun lisait à son tour quelques parties de l'ouvrage dont on s'occupait.
L'avenir d'Edgar Quinet s'annonçait sous de brillants auspices. Son enthousiasme s'exhale dans cette lettre à sa mère où il rend compte de la séance de l'Académie; il a vu et entendu Chateaubriand.
Justement il venait de toucher le premier argent gagné par son livre ; il se crut millionnaire ; aussi son premier écu est pour la souscription des philhellèffes. Son âme pacifiée par ces belles amitiés, par son premier succès littéraire, s'épanouit à l'espérance ; elle illumine môme la
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situation politique de son pays : « il croit au triomphe de la raison, de la justice, comme à sa propre existence. y>
Ici s'ouvre une phase douloureuse de sa jeunesse ; ses vingt-deux ans, la sérénité de son âme, ses projets d'avenir, ses amitiés, tout fut profondément troublé pendant un an. C'est une année d'angoisses, de déchirements de cœur, que lui seul peut raconter. Dans les deux poèmes où il a mis tant d'événements et d'impressions de sa propre existence, il a fait plus d'une allusion à celle « dont le nom veut dire Sagesse, et il sonne comme Amour »•
Regarde de ce côté, et prépare ton cœur 1 Voici celle que tu aimeras à la première heure de la jeunesse, et le coup sera si fort, que tu seras prés de tomber... Avec un front d'ange et des yeux couleur de violettes, elle avance en chancelant*.
Ce n'était plus seulement une de ces visions poétiques si souvent apparues, au matin de la vie, « procession d'enchanteresses qui se tenaient par la main, et qui l'obligeaient à croire avec Platon que l'âme s'éveille dans l'éternel amour y>. Ce n'était pas non plus cet assaut de coquetterie que le jeune stoïcien avait repoussé avec l'arme du sarcasme.
Cette fois, le sentiment très profond qu'il inspire à une jeune malade condamnée par les médecins, éveille chez lui la plus tendre pitié. Il se fait d'abord illusion ; il n'est pour elle qu'un frère de consolation ; sa beauté, sa jeunesse, l'arrêt de mort qui plane sur elle, transfor-