LE POÈTE
J'aurais voulu le cacher toujours ; et si la force ne m'eût manqué une fois, personne n'en eût rien su de ma bouche... Il est un mot que jamais ma bouche ne veut prononcer, que jamais ma main ne veut écrire dans mon livre ; c'est celui que toutes choses prononcent en soupirant, que les reines envient sous leur dais, que deux âmes balbutient en se voyant, que les femmes savent dire, que les étoiles palpitantes écrivent dans leurs veillées d'été avec leur encre d'or, et qui a brisé mon cœur dès le matin du jour de mai où je l'ai lu.
Ce jour-là, sur le chemin, celle dont ma bouche est trop rude pour prononcer le nom de miel, m'a dit : c Va ! prends cette fleur de mai ; avant qu'elle soit fanée, nous nous reverrons demain. ]» Mais la fleur s'est' fanée, le lendemain a passé, et le jour d'après aussi ; et, après le jour, la nuit encore ; et nos yeux ne nous ont plus nulle part revus, ni au loin, ni auprès, ni dans la plaine, ni sur le mont... La vie nous a divisés et la mort fera comme elle *•