Ahasvérus
C'est dans l'été de 1826, si troublé, qu'il parcourt en tous sens la belle contrée de l'Ain, à cheval, longeant la rivière, fouillant les bois.
Cela m'est nécessaire, écrit-il, de revoir comme un ami un paysage qui me plait et me repose. Je fais de longues lieues ù cheval pour cela. Je voudrais emprunter à tous les objets qui m'entourent cette douce paix que j'ai perdue, quand nul souffle, nulle voix d'homme ne troublent ces retraites.
La lettre du 19 juillet à son cousin Lucien, qui l'engageait à refaire avec lui un vpyage aux Alpes, peint l'état de son âme :
Tu verras sans moi ce lac de Genève que j'aime tant. Ah ! qui me rendra les heureux jours et la douce paix que j'ai trouvés sur ses bords !
Quatre mois d'isolement à Certines, dans ce pays de mafaria ne faisaient qu'augmenter son désespoir. Et cependant, il ne s'abandonne pas un moment, il continue la publication de son livre de philosophie, corrigeant les épreuves du second volume de Herder, s'acharnant à ce travail pour y trouver un refuge.
Cependant la pauvre malade attendait sans cesse le retour de « son frère de consolation. » C'est alors qu'il fit un acte de courage rare, il résolut de s'éloigner tout à fait. Il l'annonce à sa mère :
Ma seule pensée, en ce moment, est de terminer Herder; mes engagements pour Herder me retiennent encore; mais, une fois délivré d'eux, adieu ma mère, adieu ma sœur 1
Cette résolution énergique, il l'exécute fin septembre et part pour l'Alsace. De Strasbourg, il écrit, le 7 octobre 1826 :
L'isolement où je me suis confiné rassure peu à peu mon àme. Je ne sais quelle force me revient... Comment ai-je pu désespérer si promptement * !
Le calme s'accentue dans les lettres suivantes :
En trouvant si peu de bonheur dans les choses, je me rejette avec force vers ce qui a toujours été ma sauvegarde. De ma vie je ne me suis senti plus vivement emporté vers Tobjet habituel de mes occupations. De ma vie je n'ai conçu plus de plans pour l'avenir, et mieux rempli ceux que j'ai sous ma main.
Mon projet est de ne pas partir d'ici avant la publication de Herder...
Je ne comprends pas ceux qui bornent si tôt l'univers. A cette heure même, en apparence si troublée, l'avenir me semble immense, et je sens en moi des forces qu'il ne sera pas facile d'épuiser.