‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 40 sur 150 · Analyse de V Essai sur Herder · texte numérisé non relu

Analyse de V Essai sur Herder

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J18 EDGAR QUINET

Quelle ardeur il a dépensée pour les choses de l'esprit, au moins autant que pour la vie du cœur ! Il embrassait tout, dévorait tout, philosophie, poésie, histoire politique, légende, questions religieuses, métaphysique, et cela avec une passion égale. Il lit, la plume à la main, les soixante volumes de Herder, rien que pour écrire son Essai. Il entreprend une Théorie de V Histoire^ un Tableau de la Reformations des Considérations sur la philosophie de Schelling et sur le développement des sciences et des arts en Allemagne pendant les vingt dernières années.

Il sent l'importance d'étudier l'Allemagne, non seulement au point de vue philosophique, mais politique.

« Me voilà donc à ce poste, en sentinelle perdue ! » dit-il .

Déjà il proteste aussi contre le servilisme avec lequel on se courbe sans discussion, sans prévision sous les doctrines allemandes au point de les dénaturer par une complète exagération :

Je vis au milieu d'elles, je les aime, mais non pas jusqu'à m'en faire resclave, ainsi que je le vois dans ies moindres grimoires qui m'arrivent ici de France.

Surtout il ne perd pas de vue, dans ses travaux, son but principal, ramener en France les sentiments qui y semblaient éteints, réveiller les rapports de l'homme à la famille, de la famille à la nation, de la nation à la cité humaine. Aux émotions personnelles il veut ajouter celles des peuples, « car nous sommes si glacés, qu'il faut remuer les cendres de tout le genre humain pour éveiller en nous quelque chose y>.

Il se plaint de la lâcheté de certains hommes politiques de son temps ; ses amis de Paris lui montraient le mouvement des esprits arrêté en France, malgré les succès oratoires de l'opposition. On avait le spectacle d'un peuple « assez éclairé pour comprendre la liberté, trop peuénei^ique pour y atteindre^». Et il médite un Essai sur le courage civil.

Dans ses études et en toutes choses, il suit la direction de sa nature, sans s'inquiéter de ce que Ton pensera ; car, dit-il, plus je vis, plus je m'aperçois que je pense autrement que les hommes politiques de mon pays. Quand on lui parle de l'Institut, auquel il devrait aspirer, il répond « qu'il donnerait toutes les Académies pour des vallées solitaires, des bois de sapins, surtout quand ils n'ont point de sentiers >.

Il n^écrit à ses amis de Paris que lorsqu'il se sent fortifié; il se remet en communication avec M. Cousin et lui confie ses plans d'études, ses projets, et jusqu'à ses plus intimes pensées. Comment n'aurait-il pas compté sur cette amitié? On en peut juger par la réponse deM. Cousin :

Paris, 10 février 1827.

Je ne vous réponds qu'un mot, mon cher Quinet, mais je vous réponds de suite.

Vous avez eu tort de ne pas m'écrire, puisque vous en aviez le désir; et peut-être au milieu des chagrins qui vous sont survenus, quelques mots d'une amitié sincère vous

1» Lettres à sa mère.

120 EDGAII QUINET.

eussent-ils fait du bien à Tâme. Vous n'avez point affaire à un philosophe insensible, ni à un ami ingrat, croyez-le bien, et n'oubliez jamais que, pourvu qu'il vous reste assez de force pour arriver jusqu'à moi, vous êtes toujours sûr de trouver où je suis un cœur qui vous est sincèrement attaché. Que cette pensée ne vous quitte pas, dans toutes les épreuves de votre vie. Ceci soit dit une fois entre nous.

Vous avez fait un grand gain, si vous avez acquis la certitude que la science peut vous sufGre. Je vous en félicite. J'accepte le cadeau que vous voulez me faire du même cœur que vous me l'offrez*. Puisse-t-il devenir un lien sacré entre nous.

Sans blâmer le plan de vos études, j'approuve peu votre projet de voyage en Italie, et j'avoue que je serais charmé de vous revoir le plus tôt possible à Paris. Car j'aurais bien des choses à vous dire, et le nombre de mes vrais amis est si petit qu'un de plus serait un vrai bonheur pour moi. Venez, Quinet, travailler chez moi à la réforme philosophique que j'ai peine de voir sitôt arrêtée. Venez, et aidezmoi à faire connaître l'Allemagne à la France. Vous faites aussi très bien de vous rendre maître du grec. Le grec et l'allemand sont les deux langues de tout penseur.

Je suis charmé de vous savoir auprès de M. Creutzer. Profitez du commerce d'un esprit comme le sien pour perfectionner le vôtre, et ayez la bonté de lui présenter tous mes compliments. Dans un mois au plus tard, je lui enverrai le sixième et dernier volume de ProcltiSy et les extraits d'O/ympiodore.

Tout à vous de cœur.

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