‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 43 sur 150 · DE SISMONDI · texte numérisé non relu

DE SISMONDI

Vers le mois d'août, Michelet donna à son ami l'immense joie de 1^ rejoindre à Heidelberg. Le futur historien de la Réformation voulait étudier sur les lieux mêmes la savante Allemagne.

Quels souvenirs les deux amis gardèrent toute leur vie de ces jours délicieux passés ensemble dans les montagnes qui couronnent Heidelberg ! leurs promenades au Château, une certaine course à Wolfsbrunnen, la musique entendue ensemble, enfin tout ce que le printemps et la jeunesse ont de poésie ; ce qui faisait dire, longtemps après, à M. Michelet : « J'ai laissé là quel()ue chose de moi ! >

L'Allemagne de ce temps-là était absolument différente de ce que nous la voyons aujourd'hui ; un voile de poésie flottait sur les eaux du fleuve, sur les sommets bleus de la Rheingau, sur ses fraîches vallées; l'air retentissait d'hymnes sacrées chantées en chœur par les jeunes filles. On les rencontrait comme les Génies du lieu, en groupes charmants, sous les vieux chênes, sous les frais lilas. Comme dans la Grèce antique, c'était une fête perpétuelle en plein air, des processions de la jeunesse vers les temples sacrés de la déesse Harmonie.

Une cordialité, une innocence de mœurs qu'il ne faut pas perdre de vue, l'âme des grands poètes, des grands penseurs avait pénétré toute une génération; les jeunes Allemandes ne vivaient pas de leur vie individuelle, mais des créations poétiques de Schiller et de Gœthe.

L'Allemagne a fait un pas considérable dans la voie du positif, dans le prosaïsme de la vie. Sans doute la raison y a gagné, mais toute poésie a disparu. Il en était autrement au temps que je raconte ; les femmes allemandes n'existaient absolument que par l'idéalisme; les rêves élhérés les emportaient dans l'Empyrée, bien loin de la

réalité où retentit la voix de la raison et ses appels aux énergies de Tâme.

Toute jeune fille s'identifiait avec un type de son poète préféré, Claire, Marguerite, Charlotte, Ottilie ou Thécla. Amour et mélodie de deux purs esprits unis par des fiançailles éternelles, tel était le plan de la vie, le long avenir rêvé.

Dans une famille allemande de ce temps, la religion du foyer avait trois cultes : la musique, la poésie, la peinture ; et le caractère religieux y marquait son empreinte. On ne cultivait pas exclusivement le chant d'Église, l'art sacré ; Klopstock n'excluait pas Gœthe et Schiller; les oratorios de Haendel et de Sébastien Bach ne dominaient pas les symphonies de Beethoven et de Mozart. Le répertoire complet des grands classiques musiciens et poètes allemands constituait une sorte d'archives de famille léguées parles parents aux enfants, tradition vivante, inculquée en même temps que le protestantisme dans toute famille libérale ou orthodoxe. Le point de départ dans l'éducation c'était le psaume, l'oratorio, l'hymne divin des grands maîtres.

Cette popularité des poètes et des musiciens classiques a fait longtemps la gloire, la culture intellectuelle et morale de l'Allemagne. Les divins maîtres avaient un autel au plus humble foyer, dans les chaumières autant que chez les riches. La société intime des héros et des héroïnes créés par la poésie se mêlait si naturellement à la vie de famille que le rêve se séparait difficilement du réel. C'était à la fois l'égide et l'écueil de l'existence.

Ces nobles pensées, sereines ou mélancoliques, flottaient

dans l'atmosphère et charmaient les jeunes Français peu accoutumés à ces allures allemandes. Edgar Quinet n'était pas seul à remarquer la différence qui existait alors entre les femmes de France et d'Allemagne; les amis qu'il attira à Heidelberg, Letellier, Albert de Saint-Germain, Buget et, plus tard, Saint-René Taillandier, le constatent dans toutes leurs lettres.

Il est certain qu'avant 1830 la vallée du Neckar était une oasis de poésie, d'ombrages délicieux, de claires fontaines et de légendes en action. Une simplicité de mœurs admirable, des goûts très élevés, très purs, égalisaient singulièrement les positions sociales.

L'ouvrage qu'Edgar Quinet entreprit immédiatement après V Essai sur Herder, fut encore philosophique. Ses pages sur VOrigine des dieux ont été écrites à Heidelberg en 1828. A ce sujet, il fait plus tard cette remarque : la langue française s'altère dans un milieu germanique ; l'allemand est hostile aux idiomes de race latine.

Enseveli en Allemagne depuis un an, sous le ciel obscur de la métaphysique de Hegel et de Schelling, le jeune écrivain ne pouvait se maintenir dans un style liinpide. H fallait que la clarté du ciel de France, de la parole française l'enveloppât de nouveau. Il a souffert de ces ténèbres germaniques pendant son premier séjour en Allemagne; de là ces plaintes éloquentes*. Aussitôt qu'il remit les pieds sur la terre de France, il s'est débar-

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