‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 45 sur 150 · LA FAMILLE MORE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE MORE

Edgar Quinet trouvait alors chez les Allemands deux qualités que la France avait perdues ou qu'elle n'avait pas encore reconquises, l'indépendance philosophique et religieuse, la simplicité des mœurs.

M. Michelet partageait absolument ses vues, et tout ce qu'il a écrit dans ce temps témoigne d'un enthousiasme pour l'Allemagne, pareil à celui de madame de Staël.

Il était donc très naturel que les premières impressions d'Edgar Quinet fussent pleines de charme, dans cette ville de Heidelberg où circulait le souffle de Platon et de Kant.

Ce qui transforma peu à peu cette terre étrangère en terre d'enchantement, ce fut une puissance bien connue, mais qu'il entrevit enfin sous une forme bienfaisante.

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Au mois de décembre 1827, M. Creutzer Tintroduisit dans une famille amie où avaient lieu ees réunions musicales, véritables fêtes poétiques et religieuses de l'Allemagne. On exécutait un oratorio de Haendel, Samson, Parmi les nièces de madame Kayser, l'aînée Minna More, éclipsait les plus belles par sa figure raphaêlique et par cet air de douce solennité qui respirait dans sa parole, dans ses manières.

Que de fois il m'a raconté cette première entrevue, à jamais gravée dans son cœur :

« Elle avait une robe de cachemire bleu de ciel, son amie Amélie, la fiancée de son frère, avait une toilette exactement semblable; toutes deux chantaient des solis dans l'oratorio. On me présenta à ces dames, et je ne pouvais m'empêcher de sourire du titre obligé qui venait à chaque présentation : « Monsieur Quinet, traducteur de Herder. y> C'était aussi régulier que la révérence des jeunes filles. »

Minna More avait alors vingt-cinq ans; sa physionomie inspirée et recueillie disait la mélancolie et le mysticisme de sa nature. Elle personnifiait la Prière. Un esprit profondément religieux, des aspirations saintes, des habitudes de piété dans un milieu patriarcal, lui donnaient un air de madone des premiers siècles. Parfois c'était le type frappant des saintes femmes du tombeau. Avec cela, une culture artistique que l'on trouvait en Allemagne dans les plus modestes familles.

Edgar Quinet a comparé celte admirable famille à celle du Vicaire de Wakefield ; il y avait, en eflfet, plus d'une ressemblance entre cet intérieur et celui [du docteur

Primerose. Mais le père More était une figure bien autrement intéressante. Homme de 92, l'âme de la Révolution française vivait encore en lui; c'était un citoyen du département du Mont-Tonnerre, l'ami, l'hôte de Desaix. Il avait fraternisé avec tous les jeunes généraux de la République qui campèrent de 1792 jusqu'à la fin de l'Empire sur cette rive gauche, alors aussi française que l'Alsace.

Toute la campagne du Rhin rayonne autour de ce petit bourg de Grûnstadt ; Pichegru y avait son quartier général en 1794. C'est ainsi que le père More se lia avec Rewbell et Desaix. Après la réunion du Palatinat à la Bavière, il conserva toujours son amour à la France. Simple notaire de village, après avoir été ministre protestant dans sa jeunesse, avec moins de fortune que le vicaire de Wakefield, il possédait une couronne de jeunes filles bien plus nombreuses, — il y en avait dix, — et toutes charmantes. Un petit dessin au crayon qu'Edgar Quinet aimait beaucoup, représente toutes ces jeunes sœurs assises autour d'une table de travail, chacune son ouvrage à la main, excepté l'aînée; elle était la poésie de la famille ; l'adoration des siens lui créait une suprématie, un privilège à part.

Ce brave père More avait coutume de dire très souvent : « Enfants, je suis d'avis qu'on ne travaille pas aujourd'hui et qu'on s'amuse. » Et, aussitôt, les paniers de provisions décrochés et garnis, on se mettait joyeusement en routé. Ces excursions duraient des journées entières, chaque halte entremêlée de chœurs et de repas sur l'herbette. On allait ainsi aux ruines des vieux châteaux,

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au chemin de Riesenstein, jusque dans les environs de Kreuznach ; et toujours la musique, la fête musicale.

A la maison, c'était la mère qui tenait le piano. Quarante ans après, Edgar disait en soupirant : « Ah ! que je me serais fait bien venir d'elle, si je l'avais accompagnée du violon! »

Comment le père More pouvait-il faire une vie si heureuse, pleine de loisirs à sa famille composée de dix filles et deux garçons? car on était toujours en fête chez le père More. Il y avait toujours du monde, des invités, peintres, musiciens, étudiants, plus tard de jeunes beaux-frères. C'était sans cesse une excursion nouvelle vers un site romantique, ou quelque vieille cathédrale à visiter, quelque merveille d'art gothique; mais surtout des solennités musicales exécutées en plein air, avec la ferveur d'une messe.

La stricte économie. Tordre parfait d'une famille laborieuse ne suffisent pas à expliquer ces tours de force d'hospitalité; l'absence d'un sentiment quelconque de vanité et de prétention facilite seul ces jouissances. Maison très pauvrement meublée, chaises de paille; mais, sur le vieux clavecin qui occupe la place d'honneur dans la grande chambre de réunion, Wohnzimmer (à la fois salon et salle à manger), sur ce grand piano éraillé, recouvert d'un drap vert, les partitions, les chefs-d'œuvre des maîtres, et tout autour des voix intrépides pour les interpréter. Les visiteurs qui arrivent de midi à huit heures du soir, jeunes filles du voisinage, instituteurs et vicaires de l'endroit, font leur partie dans l'oratorio d'Elias ou de Sanison ou de la Création. Répétitions

générales quotidiennes; et, telle est l'organisation musicale innée de cette race, qu'on n'étudie presque jamais seul; on sait la musique instinctivement, on exécute à première vue d'ensemble. Ces jeunes filles, ces jeunes gens, pourvu qu'ils possèdent une voix passable, appartiennent de droit au Singverein. Ceux qui n'ont pas de voix en font partie tout de même et déchiffrent les partitions avec la même tranquillité d'âme et la même extase religieuse. C'est leurvocation, leur religion.

Dans une petite ville comme Heidelberg, il y avait une foule de quatuors, rivalisant entre eux. Il en résultait une émulation singulière pour arriver à l'exécution parfaite.

Je parle de l'Allemagne que j'ai connue en 1847, mais surtout de celle qu'Edgar Quinet découvrit comme une terre promise, en 1827.

Pour l'éducation artistique, en peinture, sculpture, architecture, il en était de même. Les cathédrales, les musées, les vieux, châteaux, autant d'écoles toujours ouvertes, toujours fréquentées, à chaque heure, par ces troupes de jeunes filles, seules ou avec leurs frères, ou avec leurs fiancés. Quant à Schiller, Goethe, Klopslock, Lessing, Jean-Paul, c'étaient les dieux lares, les instituteurs de chaque foyer.

J'ignore s'ils sont encore en honneur chez les jeunes générations allemandes ou si, comme ailleurs, des médiocrités de dixième ordre, se couronnant elles-mêmes, impatientes de prendre la place des immortels, sont venues en effet supplanter les purs génies qui ont fait la gloire et la grandeur de la patrie.

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Il est certain que la société des hautes intelligences rend insipide toute distraction vulgaire.

Les réceptions pompeuses, les bals où l'éclat des toilettes tient lieu du plaisir de la danse, étaient inconnues en ce temps. Aujourd'hui les modes ont fait irruption dans les plus obscures bourgades du Rhin; mais, en 1827 , une robe de percale blanche festonnée était la parure d'été, une robe de mérinos bleue la parure d'une fête d'hiver.

L'année suivante, au mois de mai 1828, Edgar fait sa première visite à la famille More, qui l'avait invité à Grùnstadt. Sans doute la beauté de Minna More le frappa, mais combien plus sa nature grave, religieuse et idéale. Lui qui venait d'échapper à un orage violent et qui fuyait le brûlant simoun, combien il fut heureux de sentir la douce paix, le souffle de fraîcheur dans cette vallée du Neckar! Il se confia à la protection divine de VAnge Rachel et mit son cœur sous sa sainte garde, sa vie entière à ses pieds :

Ne marche pas plus loin, Ahasvérus. Va, ton voyage est fini. L'heure qui vient de passer est une éternité. Sous ce frais lilas, voilà ton ciel... Dans ce vallon ombragé de noyers, mes pieds s'arrêteront à jamais... Une enfant m'a dit je t'aime *.

Il faut relire sa lettre de 1829, qui résume sa confession à sa fiancée :

Dans ma première jeunesse, je me rappelle que j'avais 1. Ahasvérus.

commencé par où beaucoup finissent, par une ardeur pour Dieu qui, je le croyais, remplacerait toutes les autres.

Ensuite j'ai rencontré des femmes qui m'ont troublé. L'une, n'en a rien su; l'autre, que tout séparait de moi, ne m'a fait que du mal... Voilà comment je suis arrivé en Allemagne, toujours plus altéré d'amour, mais ne sachant plus à quelle source puiser, car tout jusque-là m'avait été un poison. Oh I qu'il soit à jamais béni, le jour où je te vis pour la première fois, et le moment où je me dis : c Je voudrais passer ma vie avec elle I >

Depuis ce temps, je le jure, j'ai respiré quelque chose du ciel.

Pendant que ses amis de Paris le croyaient enraciné à Heidelberg uniquement par amour de la science, la clairvoyance maternelle démiêla bientôt le vrai motif. Les lettres de son fils ne sont d'abord qu'un hymne de reconnaissance sur le repos, sur la fraîcheur des bois, sur le calme du cœur; un bon génie l'a conduit dans ces montagnes pour y trouver la paix de l'âme. Quand il se rappelle les souffrances aiguës de son cœur, il est tenté de se cacher à jamais dans les belles et vastes forêts qui l'entourent. Avec quelle bonté n'a-t-il pas été accueilli à son arrivée dans ce pays étranger ! de bonnes gens l'ont protégé dans son abandon menaçant. Sans le connaître, on entrait dans le détail de ses affaires pour l'aider à se loger, à se nourrir; on faisait ses comptes, on lui offrait même de recopier ses livres, le voyant si occupé*.

Et il décrit ses soirées chez les professeurs où se réunissent trente à quarante jeunes gens qui exécutent en chœur des messes de Haydn, de Mozart, de Pergo-

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