DE GÉRANDO
Le voilà choisi par l'Institut, sur cent concurrents. Son traitement sera de trois mille francs, il aura le rang d'officier de marine, et, sur terre, d'officier d'armée.
Lorsqu'il annonce ce voyage à ceux qui l'aimaient, tous s'en alarment, excepté ses parents. M. Michelet même n'était guère rassuré c de le voir partir pour le pays des Maïnotes, et ne se fiait pas du tout à l'hospita* lité des Grecs en 1828. Les tentations sont grandes, pour des gens expirants de faim ]», dit-il à Quinet qui lui apprend son départ.
Il quitte précipitamment l'Allemagne. Que de fois il m'a raconté ce trajet de Grûnstadt à Paris, dans ce terrible hiver de 1828 à 1829, par un froid épouvantable.
« J'avais si grande hâte, que je partis sans manteau; les vitres de la diligence étaient brisées. A Metz, je louai une couverture pour quarante sous (c'était à Strasbourg que j'aurais dû m'en munir) ; arrivé à CharoUes, mes pieds étaient si enflés, que je ne pouvais me tenir debout. i>
Un brave paysan de Charolles, nommé Ducarouge (il vit encore !) l'accompagne. La Cybèle met à la voile le 9 février 1829, dans la rade deToulon.
Heure immortelle, le 2 mars, lorsque, monté sur les haubans, il aperçoit enfin les côtes de Navarin I Le long
désir de sa jeunesse va s'accomplir. « Je sentis une invincible pitié pour cette terre; tout ce que je pus, ce fut de retenir mes larmes. Dieu merci, j'arrive encore à temps pour assister aux derniers jours du siège d'Athènes*. »
Il avait tant désiré être un des soldats de la guerre sacrée !
Ses compagnons, effrayés de l'état du pays ravagé par tous les fléaux, peste, incendies, meurtres, se renferment au quartier général. L'ardent voyageur obtient du général en chef la permission qu'il sollicitait; il s'élance dans l'intérieur de la Morée; deux commandants d'artillerie l'accompagnent jusqu'à Sparte. De là, il continue seul, avec deux guides, et sur des chevaux affamés, efflanqués. Le voilà cheminant à travers les couches de cendres, les murailles calcinées, les villages rasés, les troncs brûlés des oliviers dont ces vallons étaient autrefois ombragés. Il devance l'aube pour bien voir cette Grèce qu'il trouve si belle dans sa misère : « Avant que la tosée soit tombée, avant que l'alouette soit levée, courons vite, mes braves guides * ! »
Quel moment lorsque ses yeux découvrent le Taygète aux cinq coupoles de neige, le col azuré de l'Ithôme, l'illustre Messène, réduite à une vingtaine de masures, la mer de Messénie scintillante, le temple d'Apollon, le mont Lycée avec ses pentes couvertes d'amandiers en fleurs qui se mêlent aux figuiers, aux mûriers, la fon-
i. Voy. Lettres à sa mère.