‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 51 sur 150 · Voy. Lettres à sa mère · texte numérisé non relu

Voy. Lettres à sa mère

l'autre; il s'arrête à Syra. Un corsaire le conduit à Malte ; les Anglais refusent de le laisser débarquer ; en retournant à bord, sur un canot, par un violent orage, peu s'en fallut qu'il ne fit naufrage comme saint Paul, et presque dans les mêmes parages. La tempête dura huit jours, le jetant tantôt sur les côtes d'Afrique, tantôt sur la Sicile.

Le typhus avait éclaté à bord de son brick; il revient malade du lazaret de Marseille ; sa mère lui trouve la mine d'un prisonnier de guerre, tant il est hâve, maigre, brûlé du soleil. Le bon air de Trévoux le remet promptement. De juillet à décembre, il se consacre à son Rapport pour l'Institut et à ses Notes de voyage, qui deviendront la Grèce moderne.

Plusieurs biographes ont confondu ce livre avec le Rapport, ouvrage purement archéologique, d'inscriptions et de statistique ; il fait partie des publications de l'Institut et n'a jamais été réuni aux Œuvres complètes. M. de Gérando a rendu un vrai service à Edgar Quinet en l'obligeant à publier ce Rapport séparément, en insistant pour qu'il fût distinct des travaux collectifs de la mission scientifique. Cet excellent ami qui répondait très exactement aux lettres de son cher, très cher Hellène, lui écrit de Paris, en septembre 1829 :

Je persiste à penser qu'il est utile que vous paraissiez ici, portant dans vos mains le fruit de vos nobles travaux. Les changements survenus n'empêcheront pas qu'on ne vous rende la justice qui vous est due. Je suis bien pressé de vous voir recueillir l'honneur et les récompenses de votre dévouement, et de vous serrer dans mes bras.

Les travaux d'archéologie d'Edgar Quinet ont fort

abrégé les lettres écrites de Grèce à sa mère, à sa fiancée, à ses amis. Même Michelet n'en reçut que deux, dont l'une d'Égine. Avec quelle joie il apprend le retour du voyageur! Cette amitié de Michelet est vraiment maternelle. Il s'inquiète de le savoir malade; les maremmes de Gertines ne lui semblent pas un lieu propre à le remettre ; il lui donne des avis judicieux, par exemple conserver en double les manuscrits qu'il enverra à l'Institut, se méfier des gens qui spéculent sur les travaux d'autrui. Il fait des démarches actives, infatigables, pour les moindres intérêts de son ami, qui les a toujours fort négligés, et qui, d'ailleurs, ne pouvait les surveiller de loin. Ainsi il fallut près d'une année pour obtenir le remboursement des avances qu'Edgar Quinet avait faites pendant son voyage ; le traitement qu'on lui devait comme membre de l'expédition scientifique ne lui avait pas été payé. Michelet et son excellent père emploient bien du temps et des courses pour terminer cette affaire. Dans une lettre de novembre 1829, où il annonce l'envoi de mille francs qu'il a touchés pour lui, Michelet dit « qu'il est impatient de voir le visage d'un homme qui a vu Athènes. » Et toujours des paroles pleines de cœur, charmantes ; il le presse de donner vite son volume sur la Grèce : « Cela nous fera du bien; nous nous réchaufferons à votre chaleur. »

Il était malade à cette époque, sans grande confiance dans l'avenir : « Si je ne fais pas grand'chose, écrivait-ii à Quinet, vous suffirez de reste pour remplir ma tâche et la vôtre. » Et il rêve pour lui une position fixe ; il le voudrait à Paris, au milieu de gens qui puissent le com-

prendre : c Ils formeraient à eux deux et peut-être avec quelques autres, Bumouf, par exemple, qui grandit tous les jours, une société délicieuse. » Le refrain de toutes ces lettres est d'appeler Quinet à Paris, où il serait vraisemblablement placé et marié. Dans une autre lettre, Michelet dit qu'il aimerait mieux le revoir d'abord à Heidelberg, dans ce cadre admirable de ruines et de science, fait exprès pour le poète.

Edgar Quinet se trouvait en ce moment chez M. de Lamartine. Michelet est heureux de sa liaison avec le grand poète.

C'est en effet dans l'automne de 1829, pendant un séjour à Ouilly, dans le voisinage de Saint-Point, qu'Edgar Quinet se lia intimement avec M. de Lamartine. Il franchissait à cheval les collines du Maçonnais et allait passer huit à dix jours au milieu de la famille, alors au grand complet. La mère de M. de Lamartine, cette femme si charmante, vivait encore; la petite Julia était la joie et l'orgueil de ses parents. Il y avait aussi deux jeunes nièces à qui Edgar Quinet trouvait infiniment d'esprit. Bien des années après, il écrivait encore à l'une d'elles : « Je ne puis oublier que je vous ai vue dans le cortège des Méditations et des Harmonies dont vous paraissiez être une sœur. » Enfin madame de Lamartine lui faisait le plus aimable accueil, quand il arrivait au château. On lui demandait de lire une partie de son voyage en Grèce. M. de Lamartine lisait des vers.

Quels souvenirs il a toujours gardés de la vallée de Saint-Point ! A ce nom surgissait tout un monde de

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152 ÇDGAR QUÏNET.

jeunesse, de poésie; les figures, les paysages, les paroles, les moindres détails, tout redevenait distinct dans ses récits, pendant nos soirées d'exil * :

a La mère de M. de Lamartine était très bonne pour moi, sa femme aussi ; elle vivait beaucoup de la vie littéraire de son mari; elle Taidait, recopiait, corrigeait ses manuscrits. J'ai connu aussi la pauvre petite Jalia et les deux jeunes nièces, mesdemoiselles Alice et Valentine de Cessia. Je pourrais répéter leurs paroles, la place où elles les prononçaient, et ce que leur répliquait leur oncle.

» Je me vois encore à Saint-Point, dans cettexour princière où tout était si élégant, les chevaux, les voitures. Tout à coup apparaît une carriole traînée par une rosse ; Lamartine se sauve et me laisse le soin de recevoir le visiteur inconnu ; il fut très long à revenir, et moi très embarrassé, car c'était aussi une des illustrations du département, et, de plus, un vieillard. Je me rappelle mes efforts pour soutenir la conversation. A un moment, je montrai à M. X*** deux cimes granitiques : « Pouvez-vous

1. Un mot sur ces causeries d*exil. Le proscrit attristé de la situation politique, l'historien fatigué du labeur de la journée, ne choisissait pas des sujets transcendants de conversation pour le repos du soir, au coin du feu. Dans la profonde solitude où il était confiné, c'étaient de simples souvenirs qu'il aimait à évoquer en tête-à-téte, et, parmi ces souvenirs, plutôt les petites choses qui délassent. Ainsi, en parlant de M. de Lamartine et d'autres per-> sonnes illustres, il ne faisait pas une conférence littéraire, mais il racontait en souriant unirait, des bribes d'entretiens qui revenaient dans sa mémoire. Qu'on ne s'attende pas ici à des pages d'histoire littéraire. Non, ce sont quelques anecdotes, quelques mots qui arrivent après le travail austère.

distinguer, de loin, les différentes natures de terrain ?» Et je continuai à parler géologie. Lamartine revint enfin ; on parla de Napoléon, que M. X*** avait vu dans le temps. « Vous a-t-il réellement fait impression ? j» demandait Lamartine.

» Un oncle de Dargaud s'amusait à découvrir des sources, et des pièces de cinq francs cachées dans Therbe. Moi aussi, j'en cachai une au pied d'un arbre. Lamartine la croit à lui, la prend ; de là réclamation, rire général ; voilà un des passe-temps.

Nous étions sans cesse en courses d'un château à l'autre. Un jour, nous arrivons à Milly sans y être attendus et, tout de suite, on nous sert un poulet rôti. Moi de m'étonner. « Oui, dit Lamartine, il y a tous les jours un » poulet à la broche, que j'y vienne ou non. »

1^ On montait beaucoup à cheval ; j'avais amené le mien ; il faisait l'admiration de M. de Lamartine, qui en avait pourtant de très beaux. On allait à Milly par le bois Clair. Un jour, Lamartine me donne rendez-vous à Bergerserein : « Vous y trouverez deux chevaux et vous nous rejoindrez à Mâcon. » J'arrive par la diligence; point de chevaux. Que faire ? Je poursuis à pied, pendant trois lieues, jusqu'à Saint-Point; j'arrive par la pluie; personne au château, tout le monde était parti. Et, toujours à pied, par les bois, je vais rejoindre la voiture qui passait, qui me conduit à Mâcon, trempé, éreinté ; là, force excuses, M. de Lamartine avait oublié.

» Nous étions conviés à une séance littéraire où Ton

témoigna beaucoup d'empressement au voyageur revenu

de Morée ; je devais lire des fragments de mon voyage.

iU EDGAR QUINET.

En effet, je lus un fragment sur les ruines d'Athènes. Mais, à cette première lecture, inexpérimenté comme je l'étais, je ne savais pas manier ma voix, on ne m'entendit presque pas. Madame de Lamartine me dit : «: Aussitôt » que vous avez commencé, je vis bien qu'on ne vous ]» entendrait pas. » Léon Bruys était au fond de la salle et ne put saisir un mot. Malgré cela, le public fut indulgent, sympathique. Mais comme Lamartine a lu admirablement ses vers !

]8> J'aurais pu faire la connaissance de Lamartine en 1826, mais il se trouvait en Italie, comme secrétaire d'ambassade. Lamartine était porté alors par le faubourg Saint-Germain, par les prêtres, par M. de Bonald, le Lamennais de ce temps. Aussi ses sentiments étaient presque ceux de la Restauration; pourtant son génie poétique, sa forme mélodieuse, lui ralliaient tout le monde jeune. Jamais début littéraire plus éclatant ; il était universellement aimé.

» La poésie de Lamartine est une musique. Chez nous, en France, où l'on est si impressionnable, sensible aux mots, cette langue harmonieuse devait conquérir tous les cœurs, tous les esprits. L'univers féminin s'est précipité aux genoux du poète. C'est par les détails, les sentiments intimes, et aussi par les paysages, que Lamartine est si attrayant, bien plus que par ses pensées philosophiques ou par la grandeur des conceptions. Puis il n'est jamais déraisonnable, ni baroque. La voix musicale de Lamartine vous berce, la pensée se repose, le cœur jouit pendant ces mélodies. Chez Victor Hugo, ce sont des instruments de cuivre éclatants, des fanfares

qui VOUS réveillent en sursaut et vous tiennent debout. > Lamartine a créé le genre de poésie philosophique. Sans doute la même pensée se répète, et on le lui a re-* proche ; mais il en est.de même dans les vers de Pindare. Ses plus belles poésies sont ses souvenirs intimes, personnels. Sa langue n'a pas vieilli; il Ta apprise avec Racine; aussi on peut appeler Lamartine un classique. Sa poésie n'est pas enjouée, mais quelle élévation, quelle noblesse ! L'impression en est très douce, un peu débilitante, mais elle vous rappelle les plus belles années de la jeunesse, et une époque où la France s'était mise au diapason de Lamartine. Il a fallu un grand essor moral pour que la France railleuse et sceptique adoptât un poète si amoureux d'idéal, une poésie éthérée, si délicate. C'était le temps où elle se passionnait pour des inspirations hautes et pures M... Elevons toujours très haut cette gloire littéraire ! Lamartine est une des plus belles étoiles du ciel de France. »

Puisque j'en suis à ces souvenirs de 1829, je placerai ici une petite anecdote racontée le même soir :

« Avant de repartir pour Paris, j'allai à Trévoux chez ma tante ; le sous-préfet donnait un grand dîner de fonctionnaires; il invite ma mère, madame Destaillades et nécessairement moi aussi. Lucien, mon cousin, était des convives. Je revenais de Grèce, j'avais vingt-six ans, je n'étais plus un adolescent qu'on traite sans façon. Ce

1. Ces appréciations d*Edgar Quinet datent des plus tristes temps de l'exil.

sous-préfet avait mis tant d'instances à son invitation, que nous acceptâmes tous. Le jour arrive, les invités entrent dans la salle à manger, chacun cherche sa place, les noms étaient sur chaque couvert. J'aperçois une petite table annexe avec deux couverts, le mien et celui de Lucien. Je n'hésite pas; je sors doucement de la salle à manger, je prends mon chapeau au salon, je m'élance, dégringole l'escalier, et jamais je n'ai remis les pieds dans cette maison. Se figure-t-on la mine de mon pauvre Lucien, seul, tristement à cette petite table, en face du couvert vide ? Le sous-préfet, atterré, fit force excuses à ma mère. Pour moi, rentré à la maison, riant aux éclats, je commande à la cuisinière un excellent dîner pour moi seul. Personne ne m'a fait une observation, et on a eu raison ; ce sous-préfet n'avait qu'à ne pas inviter tant de monde, puisque sa table était petite. Un an après, la Révolution le mit sur le pavé ; le voilà écrivant dans les journaux pour gagner son pain ; peut-être il a apprécié depuis le métier d'écrivain. »

Une vie de voyages et de périls, de science et de poésie, où il pouvait étancher sa soif de connaissances et de liberté, c'était bien ce qui lui plaisait le plus ; mais l'inexorable nécessité se dressait entre Edgar Quinet et sa fiancée. Nulle fortune de part et d'autre; il fallait la nomination de professeur avant de songer au mariage. Qui eût osé en parler à Jérôme Quinet ? il ignorait ou affectait d'ignorer les projets de son fils.

Edgar Quinet revient à Paris en décembre 1829.

Ses lettres de l'hôtel Saint-Thomas du Louvre sont

assez tristes. Lancé malgré lui dans la société parisienne, la vie mondaine lui était à charge presque autant que l'obligation de s'occuper de son avenir. Personnellement, son ambition se réduisait à deux points : donner à son livre toute la perfection désirable; être sûr d'un cœur tout à lui. Le reste était une corvée.

La société de ce temps, très philheliène, recherchait le voyageur qui revenait d'Athènes et de Sparte, et, pour me servir d'un mot de M. Michelet, € on se disputait le plaisir de faire la connaissance d'un homme qui revenait sain et sauf de chez les Mainotes >. Fêté par les philhellènes que M. de Gérando réunissait exprès pour lui, il rencontrait dans ce salon des membres de l'Institut, les deux Cuvier, le savant M. Hase, qui le reçoit à bras ouverts, et lui propose de publier son ouvrage isolément; M. Raoul Rochette, etc. Il était le seul qui eût rempli son mandat à la satisfaction de la savante compagnie; tous les autres délégués de la section, tombés malades en Grèce, n'avaient rien écrit. M. de Gérando veut qu'il lise un fragment de son ouvrage à l'Institut.

C'est à ce moment qu'il fit la connaissance de madame Récamier ; elle venait d'adopter le fils du héros Canaris. Par devoir, non par goût, Edgar Quinet allait chez M. Guizot, grand libéral, et qui lui parlait sans cesse de la chute prochaine du ministère ; dans ce salon, il rencontrait les doctrinaires. Il voyait très souvent Benjamin Constant, « qui déployait pour lui ses grâces et ses séductions infinies >, et répétait souvent : « Monsieur, je suis fort dégoûté des rois. » Et il remettait tout « aux chances qui emportèrent les Stuarts ]».

Quant à M. Cousin, il continuait à faire des promesses et des caresses sans nombre. Edgar Quinet était déjà bien désillusionné sur son compte ; il l'eût été encore plus tôt sans une absence de trois ans. Quelle transformation ! L'incomparable artiste ne se mettait plus en frais d'éloquence ; il était pourtant encore très aimable.

€ Je suis le seul qu'il invite à dîner, toujours sans nappe, avec un seul couteau et chacun sur un guéridon*. » M. Cousin lui propose un voyage à eux deux, en Allemagne, du même ton qu'autrefois à l'île de Sphactérie. Il jure, sur ses grands dieux et par M. Royer-Collard, que, les choses changeant, Quinet sera nommé professeur. Il le présente au chef des doctrinaires comme auteur de XlnXroiuction à la Philosophie de l'Histoire.

A propos de M. Royer-Collard, et de l'accueil peu gracieux qu'il en avait reçu en lui offrant son volume, Edgar Quinet s'amusait à imiter le ton gourmé de la réponse : « Monsieur, on ne peut pas tout lire. »

Entouré d'amis influents qui l'appréciaient à sa valeur el qui disposaient d'une grande force dans l'opinion, qui n'aurait cru son avenir facile? Mais ce qui lui a manqué toute sa vie, c'est la souplesse.

Travaillant avec ferveur, déjeunant d'un morceau de pain, il ne sortait que pour le dîner; le soir, il allait dans le monde. Voici comment sa semaine était distribuée : le mercredi M. Guizot, le vendredi madame Récamier, le samedi M. Cuvier. M. de Gérando et les amis Smith avaient aussi leur jour. Quant à Michelet, qui demeurait

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