Mémorial d'Exily inédit
presque toute la phalange des philosophes et des littérateurs*. *
Il gardait un souvenir profond d'Armand Carrel, et iimait à rappeler ses conversations au bureau du Natiotal, ses opinions républicaines, son mépris du régime le Louis-Philippe, qui reniait déjà en 1830 son origine révolutionnaire :
€ MM. Guizot, Casimir Perier, avaient au moins le méîte de leurs haines sincères ; ils détestaient la démocratie (t le montraient franchement. Ils ont formé une coterie gouvernementale ; tout ce qui n'en était pas, ils Tanathénatisaient. Louis-Philippe, au contraire, donnait encore les poignées de main, pendant quelques jours, mais bien 6t il renonça à cette comédie de popularité.
» Ce qui exaspérait Armand Carrel, c'était le parti pris le ce gouvernement, issu de la Révolution, de fermer oute carrière, tout avenir aux hommes de la démocratie. ^ul espoir, nulle vie politique pour ceux-là. Eh bien, v'^il y a quelque chose d'indiscutable, c'est que la France *st une démocratie ! La haine des castes, des privilèges, Le progrès naturel, fatal des choses constitue la France en démocratie.
» Quelle guerre Armand Carrel faisait au pouvoir ! Et comme il a répondu fièrement aux pièges qu'on lui tendait, à savoir si le régime républicain des États-Unis était le seul qui convint à la France 1 » Armand Carrel était un caractère.
* Sa destinée n'est pas sans quelque analogie avec celle
^> Mémorial d*Exil, inédit.
de Paul-Louis Courier . Quelle fatalité ! Voilà deu: hommes si nécessaires à la liberté, et ils ont péri di mort violente, victimes de la haine !
» L'un et l'autre ont débuté dans l'armée. Lors de h
guerre d'Espagne, Armand Cairrel était du côté des libé •
raux espagnols. En arborant le drapeau tricolore, il pen -sait provoquer un pronunciamiento dans l'armée fran — ^çaise contre les Bourbons ; fait prisonnier, au lieu d'êtr -C fusillé, il est acquitté.
En 1828, il commence à écrire ; sa notice sur Paul^KT 1- Louis est de 1829. Secrétaire d'Augustin Thierry , il venac — lit de traduire Vico. Michelet allait justement publier grz3s a traduction de Vico; il alla franchement vers Arman^^cd Carrel, qui répondit : « Vous êtes plus apte que moi à cet^**e œuvre, j'y renonce. »
» C'est chez Ary SchefTer que j'ai fait la connaissan(^^e d'Armand Carrel, à un dîner donné en mon honneur a^ ^ Palais-Royal. Nous étions là, Ary Scheffer, Armaov ^ Carrel, Littré, Thibaudeau, Pétetin, moi, et Arnol ^ Scheffer, le plus honnête homme du monde. A ce àïneX'y Armand Carrel disait : « Je passe ma vie à dire juste 1^ » contraire de ce que je pense. J'aime et j'admire l'ArE— » gleterre, et tous les jours j'écris des articles violentas > contre l'Angleterre. Cromwell me semble à cent piquet » au-dessus de Napoléon, et je le rabaisse. — Non, > répondit Thibaudeau, « autant l'Angleterre est inférieure ^ » la France, autant Cromwell l'est à Napoléon. »
D Après le dîner tout le monde se dispersa; nous restâmes seuls, Armand Carrel et moi ; nous nous promenâmes au jardin du Palais-Royal ; il me parla à cœur
uvert et se montra fort découragé, désespérant des Taires, de la situation présente et même de l'avenir de
France. Je l'accompagnai jusqu'à la rue Castiglione.
» Plus tard, lorsque Pétetin écrivit des articles sur mon )ème Napoléon, qui venait de paraître, c'est Armand irrel qui lui fit ajouter des citations, selon lui, fort îlles. C'était peu de temps avant sa mort. »
Edgar Quinet éprouvait aussi une affection très vive pour . Francis de Corcelles. Il y avait alors entre eux tant affinités de sentiment et de situation : tous deux (unes, enthousiastes de la liberté des deux mondes, tous eux fiancés ; l'un ne tarda pas à se marier (à la petite- Ile de Lafayette), l'autre osait à peine avouer ses prosts, n'ayant encore aucune position.
Ils dînaient ensemble au Palais-Royal, et, après, c'étaient es promenades interminables aux Tuileries, s'il faisait eau; s'il pleuvait, on arpentait de long en large les i.leries du Palais-Royal, bras dessus, bras dessous, en- 'âînés dans des conversations sans fin sur tout ce qui ait matière à discussion littéraire, religieuse, politique ; liis il y avait l'éternel sujet qui intéressait la jeunesse.
Je détache du Mémorial (TExit inédit quelques frag- Lcnts qui se rapportent aux amitiés de 1830 :
« C'est à mon retour de Grèce que je me suis lié avec rancis de Corcelles ; j'allai le voir à sa campagne dans -s environs de Charolles, notre vive amitié a duré jus- ^'à l'époque du Collège de France.
> En 1830, nous nous voyions tous les jours, nous ^tnions ensemble. En outre, nous nous réunissions tous ^s huit jours, à ce même restaurant, avec Ampère,
Sainte-Beuve, Léon Faucher, Alexis de Tocqueville, Moii.— talembert, Arnold Scheffer, Lerminier, M. de Lacordaire -
)^ Scheffer est le seul qui soit resté attaché à ses aa — ciennes opinions républicaines. Plus tard, pendant 1 (^ s luttes du Collège de France, plusieurs de ses anciei^Hns amis voulurent l'empêcher de publier des articles qui nn i k étaient favorables, à Michelet et à moi; Scheffer préfé^^va donner sa démission de rédacteur en chefdu journal, «cz^hk voulant pas, dit-il dans une lettre publique, passer, da~ ns ses vieux jours, pour un calotin ».
T> Toutes ces personnes que je viens de nommer étai< des libéraux, pourtant les fils l'étaient un peu moins les pères ; le vieux comte de Lasteyrie et M. de Ci celles, députés de la Seine, trouvaient déjà leurs trop tièdes. C'est chez madame Récamier que je n contrai d'abord Lacordaire. Elle prétendait que nos d( natures d'esprit s'accorderaient très bien. Lacordf^ ire était certainement sincère ; mais, en définitive, quell ^ a été l'action de ce catholique libéral ? Introduire ou l'etablir, en France, l'ordre des Dominicains !
» Quant à Lafayette, j'ai eu le bonheur de le connaître immédiatement après la révolution de Juillet. J'allai lui présenter une adresse au nom des habitants de CharoUes. Lafayette me reçut avec beaucoup de bienveillance et m'invita à venir le voir à Lagrange. Quelle émotion pour moi que cette première entrevue ! Je le vois encore, gran de stature, la poitrine large, la tête haute et fière, 1 cheveux d'un blond foncé (il portait une perruque), tenue immobile, un peu américaine; il écoutait avec profonde attention.
LA JEUNESSE. • i67
> Je le revis encore deux fois chez lui, à une soirée à iquelle il m'invita et où Francis de Corcelles me pré- 3ntâ de nouveau ; puis, un autre jour, à son état-major, Il il recevait dès députations, et toujours il conservait ce rofond sérieux, cette touinure un peu raide. C'était un méricain.
]» Quelle haine Marie-Antoinette lui a portée ! Cette aine aurait dû lui valoirl'amour des Jacobins. Le fait est u'en 1789 il s'était fourvoyé dans une situation imposble, en. voulant maintenir la royauté qu'il méprisait )mme républicain, et en défendant le roi et la cour qu'il léprisait pour leur fausseté et leurs extravagances mé* jes d'ingratitude.
» Rien de plus beau que la profession de foi de Layette : « J'aime la liberté avec la passion, avec l'entraînement de l'amour, et l'évidence, la précision de la géométrie. »
» Quel bon président de la République Lafayette eût é !» Et la République était plus facile en 1830 ; mais on y songeait pas, ou du moins, un très petit nombre.. Au ndemain de la révolution de Juillet, Louis-Philippe se ïiSL d'écarter Lafayette, et lui retira même son titre de ^néral de la garde nationale de France.
» Louis-Philippe était le roi d'une coterie, le roi de L grande bourgeoisie financière ; il avait tracé un cercle •op étroit; toute la nation restait en dehors. Il s'était itouré de quelques hommes funestes; le reste n'existait as à ses yeux. Dès le lendemain de 1830, M. Casimir erier dénatura le caractère de la révolution. Quelques ommes formaient le monde de Louis-Philippe : MM. Gui-
zot, Thiers, Cousin, Mole; Mole, Cousin, Thiers, Guizot, on ne sortait pas de là.
» Les deux cent mille électeurs, c'était pour eux toute la France. Avec un peu d'intelligence, ils auraient pu créer une royauté républicaine, libérale, dans l'esprit de Paul^Louis Courier, et qui répondait alors aux espérances que la France mettait dans le duc d'Orléans.
ï> Pourquoi tirait-on sur ce malheureux Louis-Philippe, comme sur un gibier? Parce qu'il blessait le sentiment de l'égalité, le seul en France auquel le peuple soit sensible. Louis-Philippe, c'est le roi des riches bourgeois, disait-on. Louis Bonaparte au contraire a fait sonner les mots démocratie, peuple souverain, socialisme, voilà pourquoi on lui passe tout.
» Avant la Révolution, il y avait les privilèges de la noblesse. Sous l'Empire les privilèges du sabre, du militarisme. Sous la Restauration, les privilèges des émigrés et du clergé. Sous Louis-Philippe, les privilèges de la riche bourgeoisie.
y> En 1848, pour la première fois, il n'y eut plus de privilèges. On voulait le règne de la nation, l'égalité pour tous, la République.
» On peut dire que, depuis le 2 Décembre, c'est le privilège des bandits, le règne des bandits à quelque classe qu'ils appartiennent. Oui, l'histoire dira un jour que le seul gouvernement honnête possible, c'était celui de 1848. »
Et, revenant sur Louis-Philippe, il reprit :
«Je l'ai vu plusieurs fois en public; j'avais la curiosité d'entendre un de ses discours. A une réception du jour
le Tan, de tous les grands corps de l'État, j'y allai avec es autres professeurs du Collège de France. M. Letronne )rononça quelques paroles. Je le vois encore s'avançant ;ur la pointe des pieds, dans une attitude de courtisan, it débitant sa harangue ; ensuite Louis-Philippe rélondit. Ce fut un torrent, un moulin à paroles confuses, •n ne distinguait que ces mots : la civilisation... l'humalité... l'humanité... la civilisation... noyés dans un flot.
» C'était une volubilité incroyable, absolument comme i on eût décroché un ressort. Après quoi, il se tut brus- [uement, et passa à une autre réponse.
« Pauvre Louis-Philippe ! Je lui ai fait une rude guerre ur la question étrangère ; il y était déplorable en effet. »
Au nombre des griefs de la classe dirigeante contre îdgar Quinet, il faut compter en première ligne celui-ci :
Il a sapé le gouvernement de 1830, qui avait du bon près tout. »
Oui, il l'a sapé aussitôt qu'il le vit renier son origine, m seul droit, la Révolution. Ce que Louis Blanc a fait ans son admirable Histoire de dix ans^ Edgar Quinet 5 faisait de son côté, dès 1831, dans cette série de brobures qui effrayaient et affligeaient ses amis; car il se armait ainsi toute carrière dans l'enseignement et dans administration.
Sa famille exigeait qu'il se mît sur les rangs pour 'Ecole normale ou pour une chaire de professeur; on variait de la faculté de Strasbourg. Edgar Quinet consentait à accepter; il écrit à sa fiancée : « Nous serions fort ndépendants, nous nous intéresserions tous deux à la
•éforme morale de ce qui serait autour de nous; tu pour-
rais m*y aider beaucoup par tes manières, si tu prenais aussi notre France comme ta France. Nous aurions un but profond et sérieux, dans cette vie d'homme politique et d'écrivain : servir la cause de l'âme, des nobles pensées. »
L'été se passe dans cette attente; les avances de M. Guizot, les sympathies de Benjamin Constant, des députés libéraux de la Seine qui faisaient de celte nomination une affaire politique, ne servirent à rien. Avec sa pénétration habituelle, Edgar Quinet vit qu'il ne s'entendrait jamais avec le monde doctrinaire. Un article politique inséré dans le Globe, en novembre 1830, lui nuisit extrêmement dans l'esprit de M. Guizot :
Quelques mots aigres sur Topposition du Globe et les lèvres pincées de M. Guizot me montrèrent bien leurs petitesses. Cependant M. Guizot se cache le mieux qu'il peut et me tient ce beau langage qu'on jette à ceux que Ton ne veut ni blesser, ni servir*.
Il avait déjà contre lui tous ceux qu'il a dû combadre durant sa vie entière ; mais les amitiés fidèles qui ne hii
ont jamais manqué datent aussi de ce moment-là.
En 1830, Victor Hugo prend sa défense contre M. Cousin.
L'autre jour, on m'a conté que, Cousin étant allé chez Victor Hugo, le poète lui avait fait un éloge magnifique ^1^ mon livre sur la Grèce. Cousin en a ressenti une grande amertume, et, tout en s'écriant qu'il me portait dans ses pr^'