Lettres à sa mère
*s, il a, en effet, cherché à me nuire et à me desservir par es les voies possibles. Victor Hugo est entré en pleine ^nation. Villemain, présent à cette discussion, s'est con- ^ de chercher à mettre la paix entre les deux illustres apions. La querelle venait de ce que Victor Hugo mettait Grèce au-dessus de Vltinéraire de Chateaubriand. ? résultat de ceci a été que Victor Hugo m'a fait prévenir j'eusse à me défier de Cousin. Et, après m'avoir signalé nme, il m'a offert son amitié. Je l'ai trouvé, avec une mante et délicieuse femme, dans une rue écartée des nps-Elysées. H m'a dit qu'il regardait mon livre comme les meilleurs ouvrages de l'époque. Sa langue à lui est che, et j'ai lieu de croire en effet que c'est sa pensée**
Excepté madame Récamier, les femmes ont pour moi d'attrait, * écrivait-il de Paris, en 1830.
n elle tout était grâce, repos, douceur. M. de Chabriand donnait le soir un ton solennel à ce salon ; s il y avait dans la journée des heures d'intimité ré-^ ées aux préférés, et cette aimable familiarité était i grand charme. Edgar Quinet la trouvait ordinaireit seule, avec Ballanche ; il ne tarda pas à se lier avec )ux philosophe, qui poussait la candeur jusqu'à Porigité. Il suffit de citer ce trait : Un jour qu'il venait d'enchez madame Récamier, elle lui dit : « C'est singulier, (ns tout à coup une forte odeur de vernis qui m'incomle; ne serait-ce pas votre chaussure? » Le bon Balhe sort sans rien dire, ôte ses souliers dans Tantiïibre, et revient tranquillement s'asseoir au coin de leminée.
est avec Ballanche et Edgar Quinet que madame
Lettres à sa mère.
Récamier eut la fantaisie d'aller voir Robert Macaire; l'affiche l'avait tentée : de toute sa brillante compagnie, elle choisit les deux philosophes. Averti par Ballanche, Edgar Quinet se hâte d'aller chercher les billets de spectacle ; puis il se demande s'il lui est permis, à lui simple mortel, d'offrir une loge à cette femme illustre. Il confie son embarras à l'ami Ballanche, qui en informe discrètement madame Récamier. Elle répondit gaiement : « Chacun paye sa place. ti>
Cela mit tout le monde à l'aise, et c'est entre deux spiritualistes qu'elle assista à la représentation de V Auberge des Adrets,
Je ne puis éviter de parler d'un autre salon dont Edgar Quinet devint l'habitué assidu. C'était aussi à l'Abbayeaux-Bois, dans un appartement au-dessous de celui de madame Récamier, qui, par un revers de fortune, occupa cet hiver le second étage et avait cédé le premier à miss Clarke. Sainte-Beuve lui avait monté la tète sur l'éloquence, la figure, la nature passionnée de son ami; elle voulut le voir à son retour de Grèce, et se prit aussitôt d'un engouement qu'elle ne cachait pas et dont tout le monde la plaisantait. Cette très spirituelle Irlandaise était laide; la première entrevue eut lieu à la brune, entre chien et loup; pas de lampes ni de bougies, rien qu'un brillant feu de cheminée. Edgar Quinet, un peu souffrant, toussait en causant ; miss Clarke s'empresse de lui préparer de sa main une infusion de tilleul. « Quelle bonne personne ! pensait-il en recevant la tasse de tisanne. Quel intérieur simple, cordial ! Autant de bonté que d'intelligence! » El, à la lueur du foyer, il ne vit que
la physionomie spirituelle de la maîtresse de maison. Cette première impression décida de toutes leurs relations aimables, plaisantes, et assez orageuses par la suite, car miss Clarke déclarait à qui voulait l'entendre qu'elle m'épouserait jamais qu'Edgar Quinet. Il revînt le lendemain et les Jours suivants. Cette fois, il y avait des lampes ^à abat-jour), un cercle lettré; il y rencontrait tous ses smis, son monde accoutumé : Sainte-Beuve, Magnin, M, de Corcelles, Fauriel, le docteur Roulin. On causait librement, gaiement; d'étiquette, pas l'ombre; tout le contraire. Miss Clarke, pelotonnée dans un coin de sa l)ergère, sa pantoufle lancée au milieu du salon, donnait l'exemple du sans-gêne le plus original ; car elle som- :aneillail, et toute la compagnie dormait aussi environ ^ne demi-heure. Tous ces amis arrivaient, harassés, après 'wne journée de travail, les uns de l'Institut, les autres ^e la Sorbonne. Plusieurs, comme Edgar Quinet, avaient pâli toute la matinée sur des manuscrits de la Bibliothèque royale. Quelques-uns venaient de passer une ;i)artie de la soirée chez madame Récamier, et le contraste ^e la rigoureuse étiquette de l'étage supérieur, de la tenue irréprochable qu'il fallait y observer, rendaient plus <;harmant, plus désirable, le laisser aller négligé du premier étage.
Quelquefois, les deux salons fusionnaient. Miss Clarke
<t sa société montaient chez madame Récamier; le con-
Iraire arrivait aussi. Un soir que la réunion de miss
Clarke était plus somnolente que jamais, Edgar Quinet,
seul éveillé, contemplait avec étonnement ce cercle
étrange, tous ces hommes distingués endormis, la tête et
les bras peadants. La flamme mourante de la cheminée éclairait ce tableau qui rappelait très vaguement la Belle au bois dormant (miss Glarke soufflait Yolontiers les bougies). Tout à coup il entend un bruit sur l'escalier ; la porte s'ouvre et qpiadame Récamier parait sur le seuil (toujours Têtue d'une robe blanche) ; elle était suivie de tout son monde* Edgar Quinet se précipite, rallume les bougies, réveille les dormeurs, les tire par les pans de leurs habits. Quant à miss Glarke, imperturbable, elle ne se dérange pas, sourit, et madame Récamier, se tournant vers Ballanche : c Voyez si elle n'a pas l'air d'une chatte endormie ! »
Quelquefois miss Glarke décidait subitement qu'on irait au spectacle. Elle n'était pas longtemps à faire sa toilette ; elle enfonçait ses deux mains dans ses cheveux crépus, les ébouriffait un peu davantage, nouait un morceau de tulle sur ses oreilles, et disait à ses invités :
« Partons, je suis prête, »
Je reviendrai sur cette relation qui dura aussi jusqu'à l'époque du Collège de France.
Une autre société dont Edgar Quinet parlait avec beaucoup d'entrain, c'était le monde de théâtre qu'il rencontrait chez Jules Janin :
€ Je retrouvais avec plaisir mon aimable et jojeux camarade du collège de Lyon et de l'École de droit ; c'est à Lyon que nous nous sommes connus, mais c'est à Paris,, tous deux étudiants, que nous nous liâmes. Chacun de nous suivait une voie bien différente. Janin était lancé dans le débraillé le plus fantaisiste, le plus romantique ; il n'y en avait pas de plus hardi que lui en ce genre. La
confi alernité entre nous était difficile ; aussi Janin disait : « Quand on est avec toi, on se gêne comme devant une » jeune fille. »
» Lorsque je le revis, en janvier 1831, il publiait VAne mort et la Femme guillotinée. Il écrivait déjà les feuilletons dans les Débats. « Que fais-tu maintenant? ^ lui demandai-je en l'abordant. « Voilà, j'ai trouvé une y> phrase qui a réussi près du public, et je Texploite. »
» Il me proposait de faire un roman à nous deux! Je laisse à penser si jamais ce projet eût pu s'exécuter.
» Avec sa jolie figure et son charmant caractère, Janin était le meilleur et le plus gracieux des amis. Je voyais chez lui un monde un peu étrange; la personne la plus sérieuse, c'était encore mademoiselle Georges, Elle était bien meilleur juge que Janin de mes travaux.
» Tous deux étaient très affectueux pour moi, et voulaient absolument que je vinsse loger dans l'étage supérieur de la maison : c'était rue Madame, dans un élégant appartement. J'avais alors une chambre triste et noire à rhôtel Saint-Thomas du Louvre, que je quittai bientôt pour m'installer rue de Verneuil.
» Je déjeunais quelquefois avec Janin et mademoiselle Georges; elle était encore fort belle personne, mais d'âge à être la mère de Janin, d'autant plus qu'avec sa figure d'enfant, son visage de chérubin bouffi, il avait l'air plus jeune qu'il n'était. Un jour, je lui laissai un article philosophique que je venais de terminer; mademoiselle Georges le lut et en fut très frappée. Le plus singulier de l'affaire, c'est que mon joyeux camarade proposa d'intercaler ce travail philosophique dans un de
ses feuilletons de théâtre et de le publier avec cet étrange arrangement. Mademoiselle Georges Ten dissuada. Elle aimait aussi ma Grèce moderne et m'obligeait à en lire des cahiers en manuscrit.
» Pauvre grande artiste ! son nom était si célèbre sous l'Empire, sous la Restauration ! Mais, à l'époque où je l'ai connue, sa gloire était tout à fait tombée; la malheureuse femme avait un embonpoint horrible, la tournure d'un tonneau. Si l'éclat de son talent a pâli trop tôt, il n'y eut pas d'autre cause que l'envahissement de cet affreux embonpoint. En 1830, elle était déjà réduite à jouer sur les petits théâtres des boulevards ; plus tard, elle obtint comme une faveur la location des parapluies au vestiaire.
}> Quelquefois je rencontrais Jules Janin au bureau d'un journal littéraire dont tous les rédacteurs étaient de la dernière extravagance, l'un, entre autres, de figure distinguée, d'une raideur britannique et toujours ivre, mais ivre à tomber sous la table, excepté le jour où il faisait son feuilleton. Janin était là, comme partout ailleurs, un bon et joyeux compagnon. Ce qu'il y avait de plus original, c'est qu'au milieu de ce long éclat de rire, il prenait tout à coup un air sérieux, un air de dignité sénatoriale.
» Un jour, je rencontrai chez lui miss Smithson et Berlioz, et, par parenthèse, ils étaient tous les deux fort tristes; ils venaient solliciter le critique des Débats^. »
J'ai nommé Berlioz, qui épousa vers ce temps la célèbre