Lettre de Henri Martin
retour de Grèce qu'on me jugea digne de cet honneur. Je commençais à être un peu connu par ma traduction de Herder, et dès lors mes relations avec la famille Smith devinrent très aimables. Madame me prit en grande amitié ; son fils, lorsqu'il venait à Paris, me recherchait beaucoup; nous dînions ensemble au Palais-Royal; enfin nous nous liâmes d'amitié. C'était un brillant et élégant gentleman, discret, réservé, ayant toujours l'air de penser beaucoup plus qu'il ne disait. Il aurait souhaité me faire épouser sa sœur, qu'il voulait doter richement ; les parents avaient le même désir, on saisissait toutes sortes d'occasions pour nous rapprocher. La jeune fille, grande, blonde, sentimentale, était une manière d'héroïne de Walter Scott, un peu raide, avec des mouvements mécan iques, absolument comme si elle se mouvai t par un fil d'archal. Ils habitaient alors Saint-Germain ; on se promenait beaucoup dans la forêt, et, dès que nous étions seuls, nous en profitions, elle et moi, pour parler de la personne que nous aimions. J'étais fiancé à Minna, et la jeune fille, de son côté, aimait un brillant officier de spahis qu'elle épousa plus tard.
Ce n'était pas là ce que son frère espérait*. »
Trente-cinq ans après, l'aimable Peter Smith, ce cousin par alliance, vint passer l'hiver à Glion, au-dessus de Veytaux, et cette chère intimité d'autrefois se renouvela, et^vec quel charme ! Je ne me lassais pas de l'interroger sur ces temps de jeunesse dont il avait été le témoin.
1 » Mémorial d*Exil, inédit*
Il disait en riant : € Edgar a manqué sa vocation; s'il n'eût pas quitté le banquier Lapeyrière, en 1821, il serait devenu un Rothschild. Bien sûr, il eût concentré toutes ses facultés sur les affaires d'argent, c'est ainsi qu'on assure le succès. •»
Il me faisait le portrait de son ami, tel qu'il était en 1831 : « Modeste, réservé, rougissant comme une demoiselle. » Et cet excellent vieillard (il avait alors quatre-vingts ans), d'une voix émue et tendre, se levant de son fauteuil, s'écriait : « Si vous saviez quel charmant jeune homme c'était ! Svelte, mince, élégant, et si aimable! d'une douceur impossible à peindre. Non, une jeune fille n'a pas une douceur aussi exquise qu'Edgar à vingt-sept ans. Il était tout le contraire des jeunes gens turbulents; il ne parlait pas pour ne rien dire, mais chaque parole avait une élévation, une originalité, un grand sens; on pressentait l'homme supérieur. »
Cette vie , mouvementée, mêlée à de sérieux travaux, ne pouvait lui faire prendre en patience l'incertitude de l'avenir; on voit, par ses lettres, combien cette longue attente lui pesait. Nous n'entrerons pas dans les détails de ces alternatives d'espoir et de déception pendant toute une année qui parut un siècle à la famille de CharoUes.
Il est clair que les hommes du juste milieu n'avaient aucun goût pour ce républicain aux convictions inébranlables : « Je n'attends que la publication de son livre pour le nommer, » avait dit M. Guizot. Et, quand le livre parut, il ne fut plus question ^e rien. M. de Géraiido
Taurait voulu au conseil d'Etat; M. Villemain répétait qu'après des travaux si importants, c'était un devoir pour l'Université de l'établir convenablement : « Si je garde pendant six jours seulement l'ombre d'un pouvoir, l'affaire sera décidée, » disait-il,
M. Guizot ne me pardonne pas d'échapper à ce monde doctrinaire. J'appartiens à un autre système. Ma vie est ainsi faite, que ce qui va bien à la France nouvelle, me va à moi aussi. On croit que le ministère tombera sous le mépris général, et peut-être aussi devant les élections. Je n'ose parler des affaires politiques vraiment déshonorantes. Quand je n'en peux plus, je me dégonfle dans le NationaV.
Ces articles dans le National et dans le Globe n'étaient pas faits pour hâter sa nomination. Les ministères tombaient pour être remplacés par d'autres qui répondaient encore moins aux vœux du pays. La malheureuse Pologne luttait héroïquement, mais la victoire des Polonais ne suscitait que des enthousiasmes stériles et de violentes colères contre l'inertie politique :
« L'opprobre retombera sur les hommes au pouvoir, s'écriait Edgar Quinet. Advienne d'eux que pourra, ils ont tout mérité ! »
Le gouvernement issu de la Révolution et qui reniait ses origines perdit subitement les sympathies des pays voisins. Après les provinces rhénanes, la Belgique à son tour se refroidit singulièrement ; elle avait aussi tourné ses vœux vers la France. Le gouvernement belge avait demandé quatre professeurs français pour fonder une