‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 62 sur 150 · Lettres à sa mère · texte numérisé non relu

Lettres à sa mère

faculté à Bruxelles, et des cours publics; il s'agissait de resserrer les liens entre les révolutions de Paris et de Bruxelles. Edgar Quinet, Sainte-Beuve et Lerminier furent désignés; la chose n'aboutit pas.

Ainsi échouaient pour, lui toutes les cortibinaisons d'avenir. D'autres fois, les obstacles venaient de Grûnstadt ; sa fiancée, si religieusement attachée à son pays, à ses parents, aurait voulu ne pas les quitter ou du moins ne pas trop s'éloigner. De là des instances pour obtenir une chaire de faculté très rapprochée de la frontière :

Il est possible que je sois nommé d'ici à huit jours en Alsace ; j'y tiens à cause de toi. Je t'écrirai pour te donner des nouvelles, et que tu puisses choisir la position que tu aimeras le mieux; le reste m'est indifférent; et, dans quelque lieu que je sois, je sais qu'il y a du bien à faire et que ma propre destinée s'y développera. Je n'ai qu'un désir que je poursuis à travers toutes choses, c'est det'offrirun asile digne de toi^

Sans cesse il songe à s'échapper, revoir sa chère Minna. Quand cette pensée lui étreignait le cœur au point de rendre toute étude impossible, il s'élançait à Grûnstadt pour quinze jours, et en rapportait, comme il disait, une provision de bonheur qui lui donnait la force de persévérer dans cette lutte pour l'existence. Il continuait ses travaux au milieu de fêtes de famille perpétuelles : promenades sous les beaux ombrages de Heidelberg, oratorios et cantiques.

Jusque-là point de divergences politiquesetreligieuses ;

J . Correspondance d'Edgar Quinet»

la famille More, très unie, chérissait Edgar Quinet. On ne songeait qu'à lui rendre agréable le séjour qu'il venait faire parmi eux; on attendait l'avenir patiemment, à la mode d'Allemagne, le pays des longues fiançailles. Aucune des sœurs n'était encore mariée, point de beaux-frères tudesques ou piétistes dans la maison, comme il advint malheureusement à la fin de 1831.

A Charolles, on était opposé à ce mariage : la fortune manquait de part et d'autre. De là un mécontentement extrême de la mère, quand elle apprenait ces fugues à Grûnstadt. A ces reproches, il répond avec douceur, mais avec une volonté fermement arrêtée :

Parlons cependant raison. Dans la plus triste époque de ma vie, j'ai trouvé une âme profonde et triste comme la mienne, qui m'a consolé et guéri. Elle m'est restée fidèle dans tous mes voyages, mes absences, et les chances incertaines de mon avenir.

C'est le seul lien qui m'invite à vivre. Est-ce lama destruC' tionîMdiis, de ces femmes que je pouvais épouser étant riche, laquelle donc a pensé à moi quand j'étais pauvre? Je ne veux point de femme à vendre.

Il jugeait l'Allemagne avec beaucoup de liberté, quoique toujours sous le charme de cette vie d'intérieur pleine de poésie et de simplicité. Détestant le bruit, la vanité, tout ce qui est artificiel, il n'aspirait qu'à un bonheur paisible et retiré :

Je donnerais tous les éloges pour la moindre pensée d'un cœur qui m'aime. Ainsi m'a fait le ciel. Au fond de tout, je ne vois que toi et Minna, à qui ma vie est attachée*. Si j'étais

J. Lettres à sa mère.

nommé bientôt, j'irais la chercher, sans attendre plus longtemps.

Il était à Grûnstadt, au moment de l'insurrection polonaise. Les sanglants événements de Varsovie avaient un profond retentissement dans son âme. L'ordre régnait à Varsovie ! Aussitôt il écrit des pages brûlantes pour flétrir les hommes d'État qui venaient de sacrifier le peuple martyr. Il reproche « au fils du régicide y> le sang versé en Pologne.

Ses amis de Paris, alarmés de la violence de sa brochure, le supplient de l'ajourner. Ils ont reçu le manuscrit, mais n'osent le faire imprimer, bien qu'ils le trouvent admirable. Edgar Quinet ferait mieux de publier d'abord les cinq Mémoires, complément naturel de la Grèce moderne. Pourquoi traiter si durement le gouvernement? Bien des gens lui en garderaient rancune. On le priait tout au moins d'adoucir certains passages. Ce livre lui nuira un jour ; quel que soit le parti qui triomphera, il est de nature à lui fermer tout avenir en France. « Au nom du ciel, attendez un peu ! »

La Revue des Deux Mondes, qui venait d'être fondée, et dont Edgar Quinet était un des collaborateurs, refusait net d'insérer les pages sur « le fils du régicide, le saint Denis des peuples qui porte son chef découronné dans ses mains ». D'autres pages sur l'insurrection de Lyon, qui auraient valu à la Revue un procès à coup sûr, furent également refusées.

La volonté si ferme d'Edgar Quinet l'emporta comme toujours. Lui, le plus doux des hommes, avait, en ces

occasions, des injonctions si impérieuses, que sa brochure s'imprima intégralement. La Revue des Deux Mondes n'en inséra qu'un fragment.

Michelet lui écrit à ce sujet :

Votre brochure est violente et terrible ; elle ra'ôte le rire pour dix ans. C'est comme les trois mots du festin de Balthasar. Elle m'a doublement navré, pour le tort qu'elle peut vous faire dans l'avenir, et, ensuite, les dernières pages sont si amères, qu'on y sent que l'autçur a l'âme soufifrante.

Il venait en eflfet de passer par de cruels déchirements. Avant de raconter cet affreux mois d'octobre 1831, il faut encore insister sur la situation politique des deux pays. Bien des changements étaient survenus dans les choses publiques et dans les choses privées. La révolution de Juillet n'était plus que désillusion pour les uns, menace pour les autres. Les partisans de la France dans les provinces rhénanes, déçus dans leurs espérances, ne comptant plus sur la réunion de la rive gauche, perdaient du terrain dans l'opinion publique. Les ennemis de la liberté craignaient la contagion des idées, la propagande révolutionnaire. Tout était différent, le langage et les mœurs n'étaient plus les mêmes. L'abandon, la simplicité, la joie avaient fait place à une attitude réservée et même aux soupçons. L'accueil que recevait un Français n'était plus empreint de cordialité, comme en 1827. De plus, dans la famille More, trois sœurs venaient de se marier, trois beaux-frères étaient entrés dans la famille, esprits tudesques, hostiles à la France; l'un d'eux, non moins dangereux par ses tendancesreligieuses, étroites et fanatiques..

C'était un homme distingué, qui marquait déjà en Allemagne par des travaux d'historien, et qui joignait à l'orthodoxie protestante la plus rigoureuse toute la subtilité d'un casuiste ; un de Maistre luthérien, aux formes doucereuses. Après quelques mois de mariage, il perdit sa jeune femme, et son deuil, son mysticisme le firent pénétrer plus avant dans la confiance de ses bellessœurs. Les croyances mesmérîennes ajoutaient une fascination à l'empire qu'il exerçait sur leur esprit. Il avait vingt ans de plus qu'elles; son âge, sa vie austère faisaient de lui une sorte de directeur spirituel. Bref, son influence se substitua à celle des parents. Ce n'étaient plus que lectures en cachette de livres dogmatiques qui remplacèrent l'esprit rationnaliste du père More. Quand celui-ci entrait dans la chambre où les jeunes sœurs assises autour d'une table, écoutaient les saintes prédications du pieux beau-frère, chacune cachait instinctivement ces livres d'une fanatique orthodoxie.

Telle fut l'atmosphère morale dans laquelle Edgar Quinet pénétra, en septembre 1831. Ainsi s'expliquent les orages qui succédèrent pour lui au bonheur jusque-là si paisible de ces quatre années. Les cœurs n'avaient pas changé, mais les esprits étaient entamés par une sorte d'aberration religieuse.

Un esprit étranger avait pénétré dans ce doux intérieur et avait fanatisé ces âmes pieuses. Voilà l'influence néfaste à laquelle Edgar Quinet a toujours attribué cette rupture (momentanée), qu'il n'a jamais pu se rappeler sans un brisement de cœur, bien que le mal fût mille fois effacé par la suite. Seize ans de bonheur ont racheté l'a-

gonie de 1831, mais la plaie se rouvrait toutes les fois qu'il y pensait.

Lui seul peut raconter cette funeste journée d'octobre : Laissons parler le poète :

... Quand Merlin entra, il la trouva debout, marchant à grands pas, les bras croisés sur la poitrine. Ses yeux immobiles étaient armés d'une résolution étrange. Mais le bon Merlin n'y fit d'abord aucune attention. Cependant elle s'arrête brusquement au milieu de la chambre, et, sans le regarder, d'une voix qui jaillit comme un torrent après lequel tout est desséché sans retour, elle lance ces paroles précipitées : c II faut nous séparer ! »

Et dans Ahasvérus :

Mais toi, pays d'Allemagne, va, je dirai sans mentir comme tu m'as rendu mon amour pour toi en fiel, en noires insomnies, en douloureuses journées. T'en souviens-tu seulement quand je gisais sur le bord de ton chemin, évanoui dans ma douleur? Au fond de ta science, ah! que la nuit alors était noire! Dans ton église blanchie qu'il faisait froid seul, sur les dalles, le soir, sans prêtre et sans Dieu!

Cette indignation contre l'Allemagne s'ajouta au désespoir, et devint pendant deux ans l'élément de sa vie. Il l'a exhalée dans Ahasvérus,

Les piétistes allemands, la Teutomanie : voilà ceux qu'il accusait. Il expiait 1813, 1815.

Il expiait aussi ses écrits politiques, car c'est de Grùnstadt et de Heidelberg qu'il date sa brochure, V Allemagne et la Révolution^ et sa terrible prophétie :

Un homme va sortir de la Prusse !

Cette brochure, V Allemagne et la Révolution^ a pris une

grande importance dans Tœuvre d'Edgar Quinet, depuis les événements de 1870, qu'elle prédit trente-neuf ans d'avance. Elle a été fort remarquée, en ces derniers temps, car elle déroulait dès 1831, toute la série des faits à venir : chute de Louis -Philippe, République de 1848, ère impériale, avènement d'un ordre de choses nouveau qui succédera au despotisme et qui consacrera le règne du peuple après le règne de la bourgeoisie. Mais la prophétie la plus frappante, c'est la perte de l'Alsace et de la Lorraine !

Toute la situation politique de l'Allemagne y est nettement dessinée : l'ambition de la Prusse, son rôle d'absorption, le danger créé à la France par l'unité allemande. Tout y est indiqué, non pas d'une manière vague, mais précise. C'était la première fois que la France jugeait la politique allemande ; personne ne s'en était encore avisé, ni dans la presse, ni dans la diplomatie. Pendant ces trois années passées sur la rive gauche du Rhin^ Edgar Quinet avait bien étudié la question militaire de la France au point de vue des frontières du Rhin. Il sentait le sourd travail de reconstitution de la race germanique; il prévoyait le jour où l'Allemagne, se trouvant assez forte pour reprendre l'offensive, nos frontières, ébréchées en 1815 par l'abandon des lignes de Wissembourg et de Landau,deviendraient l'écluse ouverte au torrent de l'invasion. Ce n'était pas un vain désir de conquête, mais la nécessité stratégique de couvrir la France sur le Rhin, qui dictait nos revendications de la rive gauche. Quand l'Alsace-Lorraine nous a été arrachée^ on a reconnu, mais quarante ans trop tard, la justesse

des avertissements patriotiques d'Edgar Quinet : « J'étais seul alors à signaler ces vérités, disait-il. C'était le cri de la sentinelle perdue, le premier mot prononcé en France sur la question allemande, le cri : « Prenez garde 3) à vous * ! »

En lisant ces pages politiques d'Edgar Quinet, on ne se douterait pas qu'elles ont été écrites au milieu du plus grand désespoir de sa jeunesse. Navré jusqu'à la mort, il quitte l'Allemagne et va s'enfermer à Certines. Que de fois il revenait sur ce triste hiver, seul, à la campagne, attendant avec une agitation extrême l'impression de cet écrit auquel il attachait tant d'importance !

« Dans quel violent état de l'âme je me trouvais! Je venais d'écrire cette brochure à Grûnstadt. A peine terminée, voilà cette cruelle rupture qui me jette dans un véritable égarement. C'est alors que je m'ensevelis au milieu des neiges de Certines. Mon père était à Aurillac, où il mourut subitement. Tels sont les souvenirs qui se rattachent à mes prédictions sur la Prusse.

Enfin, en dépit de mes sages amis qui trouvaient ces pages trop téméraires, elles parurent en décembre^. »

Dans sa solitude, il commence Ahasvérus; il y exhale toutes les douleurs déchaînées dans son âme. Michelet entrevoit de loin que « ce poème sera le Faust de l'histoire, que l'univers historique s'y révélera comme l'individu est révélé dans celui de Goethe ». Et ses paroles sont toujours d'une tendresse exquise pour son ami : « Si

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