‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 65 sur 150 · JÉRÔME QUINET · texte numérisé non relu

JÉRÔME QUINET

Edgar Quinet a dépeint son père plongé dans d'interminables calculs algébriques, couvrant de chiffres des monceaux de papier, au milieu de sa maison encombrée par les soldats de Tinvasion.

Il avait embrassé un travail colossal dont la première partie seule a été publiée, sur la théorie du magnétisme terrestre, qu'il identifiait dès ce temps-là avec le principe de l'électricité. Non content de tracer des lois générales de ce grand sujet tout neufencore, il avait entrepris de calculer les tables de l'inclinaison et de la déclinaison pour toute la surface de la terre. Ses travaux soutenus pendant quarante années, d'une persévérance sans égale, devaient rester ensevelis. La préface seule de ce grand ouvrage a été publiée sous le titre : Mémoire sur les variations magnétiques et atmosphériques du globe ter* restre, avec un prospectus des tables de la déclinaison et de l'inclinaison de l'aiguille aimantée sur toute la terre, présenté au Bureau des longitudes, par Jérôme Quinet*.

i. Voy. Histoire de mes Idées.

Edgar Quinet n'a jamais eu le temps d'examiner les papiers de son père; il n'est entré en leur possession que dans la dernière année de l'exil. Une semaine avant la guerre de 1870, en parcourant ces manuscrits renfermés dans un carton, j'entrevis ceci : une variété prodigieuse de connaissances, une immense curiosité d'esprit. Mieux favorisé par les circonstances, Jérôme Quinet eût été un savant de premier ordre; son esprit éminemment observateur s'attachait à toute question pour en faire jaillir des vues nouvelles. Les sciences mathématiques et physiques étaient sa spécialité, mais que n'embrassait-il pas dans ses études solitaires? Histoire naturelle, agriculture, chimie, botanique, voyages, philosophie, histoire ! Et à quelle époque ? même pendant la campagne d'Austerlitz, alors qu'il était chargé des plus redoutables responsabilités comme commissaire de guerre. Il écrivait des Notes pendant ses marches à travers l'Allemagne; il observait le pays sous tous les aspects : géologie, mœurs, géographie, architecture. Il ne néglige rien, excepté la guerre : il oublie d'en parler. Pourtant il constate, en passant, la dévastation des villes et des villages, « la terre la plus fertile changée en un désert. »

S'il ne parle ni de la guerre, ni du héros tant admiré, c'est qu'il exècre le despotisme, le militarisme et, pardessus tout. Napoléon. Dans ces Notes de 1806 et 1807, ne pouvant exhaler sa haine, il se venge en ne prononçant pas une seule fois le nom du maître de l'Europe ; le puissant empereur n'existe pas pour lui.

Esprit perpétuellement en travail, d'une activité et d'une précision extraordinaires, ses vues hardies devan-

cent sort époque. Parole nette et brève; pas un mot à retrancher dans ces pages écrites pour lui seul, que personne n'a lues peut-être avant moi. On sent là un contemporain de la grande époque où le conventionnel Baudot, commissaire de guerre à Strasbourg, publiait cet ordre du jour lacédémonien :

« Trois lignes suffisent à une proclamation. Quiconque les dépassera sera accusé de donner des longueurs à la Révolution, et jugé comme tel. »

Commentn'y aurait-il pas euun grain d'amertume chez un homme qui avait le sentiment de sa propre valeur, et qui demeura enseveli toute sa vie au fond d'un puits? En dehors de sa famille, qui se doutait de tant de science et des hautes méditations du travailleur solitaire ? Quelle fatalité dans certaines existences ! Jérôme Quinet commissaire des guerres ! Lui qui était né pour agrandir le domaine de la science, et qui avait sa place marquée à côté d'Ampère et de Lalande ! Il était à l'armée, au moment où Ampère professait à Bourg la physique. L'intimité de ce savant n'aurait-elle pas eu une influence sur sa destinée ? Jérôme Quinet était un esprit de la même famille.

Après deux ans de séjour à Bourg, Ampère se fixe à Paris et entre, de plain-pied dans la gloire; lui parti. Bourg retombe dans le marasme. Jérôme Quinet y revient à son retour de l'armée, et végète obscurément dans sa ville natale, sans trouver un milieu scientifique digne de lui.

Il a envoyé à la Société d'émulation de l'Ain son Mémoire sur les causes générales; un compte rendu de

H. de Mojrias atteste que, dans ce Mémoire^ Jérôme Qainet affirme une des plus grandes lois anjonrd'hoî reconnues : Qoe le mouvement est la caase première de tons les phénomènes, chaleur, lumière.

On le félicite sor ses traranx, sur les connaissances que ce Mémoire suppose, et, en même temps, on se déclare incompétent pour l'apprécier, on s'en remet à l'Institut.

Dans ces manuscrits, je retrouve une note où Jérôme Quinet a conservé les réponses et les objections de H.Delambre (de l'Institut) sur ce même Mémoire. Une lettre de Fourier, secrétaire de l'Institut, à Jérôme Quinet, datée de 1827,1e remercie au nom de l'Institut de l'envoi de son livre : De la variation de Vaiguille aimantée. Yoilà l'unique satisfaction qu'il ait jamais eue, sauf l'impression de ce livre, surveillée à Paris par son fils.

Il se consumait en méditations silencieuses. Ce noble esprit marchait, explorait l'univers, sans avoir un seul témoin de ses vastes et hardies investigations. On pourrait faire une intéressante étude sur les travaux inédits de ce précurseur. On citerait ses principaux Mémoires scientifiques, les notes de son voyage de Stockerau (près Vienne), à travers l'Allemagne, jusqu'à Carlsruhe, d'autres notes d'un voyage de Strasbourg à Wesel, et enfin des pages écrites à Paris et à Crèvecœur, où son beaupère, M. Rozat, venait de mourir.

Cette étude serait riche de fai(s et de connaissances, importante par l'époque à laquelle elle se rattache; car on était en pleine campagne d'Austerlitz.

Le caractère fier, indomptable de l'ancien volontaire de 92 a été mis en relief dans VHistoire de mes Idées,

mais ses innombrables travaux restent encore à raconter. En fouillant ces manuscrits, on est confondu devoir cette intelligence s'occuper de tant de choses opposées : Voici une lettre de la Commission scientifique, en firimaire an VII, l'invitant à faire partie de cette Commission pour étudier la question du dessèchement des « léchères » de Bresse. Voici des pages écrites dans les bivouacs d'une armée en marche. Plus loin, des traités sur l'électricité, sur la théorie du mouvement ; des études sur les insectes; des remarques et des dessins sur la botanique ; des analyses de tragédies jouées par mademoiselle Georges ; des réflexions sur l'histoire ; des considérations morales et philosophiques ; des travaux d'agriculture ; une curieuse notice intitulée VEnterrement de la taupe par le scarabée^ et finissant par ces mots : « Le 25, je reçois Tordre de partir en toute hâte pour Wesel. »

A l'armée, il rendait des services très importants, surtout dans les circonstances difficiles. Il était extrêmement ingénieux à créer des ressources là où elles manquaient totalement.

Certes, un tel homme serait arrivé au premier rang, si sa carrière n'eût été entravée par trois obstacles : la raideur de son caractère, sa haine contre Napoléon, son amour pour Certines, à qui il a tout sacrifié.

Parmi ses papiers, je trouve aussi l'ébauche d'un ouvrage presque achevé, et qui embrasse des sujets d'histoire naturelle et de philosophie. Des recherches historiques sur l'antiquité, sur la géologie, se mêlent à des réflexions philosophiques et morales de l'ordre le plus élevé ; une petite page contient le titre et la distribution

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du livre qu'il n'avait pas eu le temps de découper en chapitres. Quelles belles pensées sur Dieu, sur Thomme, sur la destinée future! Une ligne écrite en 1831 semble le testament de cet esprit solitaire. Justement fier de sa valeur, il dit : « Je lègue à la postérité le soin de vérifier les équations que j'ai établies. »

Rien de plus intéressant que de suivre la parenté intellectuelle scientifique entre le fils et le père.

On sait que jamais père ne tint ses enfants plus à distance. On peut dire qu'ils ne se connaissaient pas.

Une ancienne amie de la famille me le dépeint ainsi : « Jérôme Quinet avait un air de grande noblesse, des manières d'une extrême distinction. Les dames de Charolles disaient de lui : « Quand M. Quinet va à la pêche, » quoique portant lui-même ses filets et ses nasses, il a » toujours l'air d'un prince déguisé. Avec cela une dé- » marche aérienne, triomphante. »

A ces traits, il faut ajouter « la sévérité dans le regard, dans l'attitude, dans les paroles, l'aversion de toute familiarité, de grands yeux bleus qui glaçaient les enfants autant que sa moquerie. »

Une page précieuse de sa femme complétera ce portrait :

Cinq mois après la mort de ma mère, j'épousai, à Paris, M. Jérôme Quinet, intendant militaire employé à Bourg (Ain). Il avait désiré et obtenu cette résidence, parce que, là, il était dans sa ville natale et près de ses propriétés. Je l'avais préféré à tout autre à cause de la réputation, héréditaire dans

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