‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 71 sur 150 · Mémorial d*ExU, ioédit · texte numérisé non relu

Mémorial d*ExU, ioédit

2U BDGAR QUINET.

chiffrer les carnets de voyage de cette époque, écrits au crayon, mais illisibles. J'ai essayé sur une seule page, ce sont des notes abrégées, sans lien entre elles :

« Parti pour Caprée,le23 octobre 1832.Le 10 novembre, pour Paestum. Le soleil levant à Salerne. Golfe plus étendu que celui de Naples ; il n'est fermé par aucune île. Toute la ligne de la Calabre est encore dans la vapeur. Les nuages au levant brillent comme un fer chaud. La mer est calme. Le bord des montagnes à l'orient de Salerne agrestes, et les cîmes fauves. La route de Naples taillée en corniche sur leurs flancs. Bruit de la tempête (?) et de la mer. Petit port peu sûr pour les felouques. Salerne en amphithéâtre. Sur la crête qui le domine un lehâteau, une ruine du moyen âge*

» Vers Capoue, cimes perdues dans la brume. Sentiers étroits qu'ont faits pour moi les daims et les chevaux sauvages. Marécages où se promènent les hérons et les bisons. Pics, rochers aigus où nichent les éperviers.

Préparez vos épines pour mes pieds, buissons chargés d'hysope! Pour mes boissons vous recueillez vos larmes dans le tronc des vieux thénes. Allons, vieux buffles, oiseaux de nuit, corneilles de cent ans, cédez-moi les chemins, marchez devant moi, pour me servir de messagers.

» Hier, mercredi, 20 novembre 1832, visité la Famé-

sine; la Galathée de Raphaël. La Grèce complète l'idéal.

^) L'idéal conçu par la Grèce est réalisé par Raphaël. Une civilisation est toujours la réalisation de l'idéal d'une civilisation précédente.

» Le couvent de Saint-Onuphre. Buste du Tasse. Quelle tête élégante et jeune jusque dans la mort. Il faisait de la toile, comme Rousseau tressait le filet dans sa vieillesse.

Le Vatican, temple d'un Jupiter chrétien. La Galerie Farnèse. Annibal Carrache. La Descente de la Croix de Caravage dans le couvent de Santa Maria de la Grazia. Les cartons de Raphaël, et, à la bibliothèque Ambroisienne les anciens manuscrits.

» La porte de Saint-Paul. Le temple de Saint-Paul. Mosaïque du iv* siècle dans le chœur. Le Christ au milieu des évangélistes tient le livre ouvert; le plus beau type de Christ que j'aie vu ; ce type aussi merveilleux que l'Évangile lui-même. Saint-Paul presque détruit ; quelques ouvriers travaillent à le relever ; vraie image du catholicisme actuel.

» Aujourd'hui, 21 novembre 1832, vu la galerie Sciarra. Un paysage de Poussin. Les lignes de la campagne de Rome, mais ce n'est pas le ciel . romain. Un portrait de femme par le Titien. Madone délicieuse du Guide, res« semblant à Minna. Le soir, j'ai été au Capitole regarder le Gladiateur mourant ; c'est la sculpture romaine faite pour le Colisée.

» La louve antique, barbare ; c'est l'art et les traits de Rome pendant trois siècles. Brutus un type national. La

Christ qui soulève les mondes et les morts des tombeaux ; il les attire à lui et les fait remonter à lui comme le soleil la rosée.

]» Sur le bois épais de la m ontagne vole une troupe de cygnes, avec elle une troupe de grues ; loin en arrière de la troupe reste un jeune cygne, et il s'arrête dans la troupe des grues; il ne pouvait pas crier comme elles... »

y> Quand la douleur ne fait pas délirer mon cœur, il reste comme mort dans ma poitrine.

» L'imagination reste quelquefois saine et sauve , quand le cœur a été brisé. On peut avoir encore mille joies par elle, quand on n'en a plus aucune par le cœur. Plus la vie se défait, plus elle rit à son sommet, comme, dans la campagne de Rome, la végétation n'est jamais plus touffue que sur les plus misérables ruines.

» N'ai-je pas dit une fois : «Non! Jamais ma foi ne tomy> bera, jamais mes illusions ne me quitteront, jamais » mon cœur ne s'arrêtera. »

Je ne prolongerai pas ces notes; les Révolutions d'ita-' lie y Allemagne et Italie, Merlin V Enchanteur et Ahasvérus racontent cette année en Italie.

~ A Rome, il vécut dans la société des peintres Chenavard, Gleyre, Sébastien Cornu, Michallet; ils étaient inséparables, dans les musées, dans les ateliers. Au Forum, Edgar Quinet leur faisait remarquer l'ironie de l'inscrip-

tioii sur l'arc de triomphe de Constantin : Au fondateur du repos. Il entraînait aussi ses amis vers sa chère basilique Saint-Paul hors les murs, et leur faisait admirer les fresques qu'il aimait tant. On parcourait ensemble la campagne romaine; ces excursions étaient pleines de pittoresque et d'imprévu. Tous les quatre, artistes inspirés, jeunes et ardents.

(( Le plus infatigable de nous tous, me disait M. Chenavard, c'était Quinet. On marchait toute la journée par un soleil meurtrier, on s'arrêtait dans les taverne's pour manger un morceau. Quinet, tout préoccupé du Génie des Religions, nous en parlait dans ces haltes, et, pour nous rendre la démonstration plus visible, il traçait sur la table de Vosteria, avec son doigt trempé dans un verre d'eau, la marche des peuples, depuis la haute antiquité jusqu'à nos jours. D'autres fois, il nous lisait un fragment d'Ahasvérus^ qu'il venait d'ébaucher chemin faisant, el tous nous l'appelions familièrement Ahasvérus. »

C'est dans une de leurs tournées d'artistes que Sébastien Cornu a fait ce charmant portrait, dessin d'une pureté exquise, que Préault appelait un chef-d'œuvre. Un matin qu'on avait longtemps cheminé dans la campagne romaine par une chaleur terrible, Edgar Quinet venait de devancer ses compagnons, lorsque Sébastien Cornu l'aperçut de loin, assis sur un bloc de pierre, la tète appuyée sur sa main, dans une attitude rêveuse, nonchalante, le chapeau jeté à ses pieds. Ce cadre pittoresque, celte pose si naturelle, tout cela plut au peintre, qui se proposait depuis longtemps de faire son portrait ; il crie :

« Ne bougez pas ! Je fais votre portrait. » Et, là, en plein

soleil, il dessinecette esquisse, admirable par la finesse, la pureté du trait. Les yeux, le front, la physionomie du poète, c'est bien lui; mais Edgar Quinet portait des moustaches pendant son séjour en Italie, et la figure en est changée.

C'est à Rome aussi qu'un sculpteur italien fit un médaillon de Quinet, très ressemblant. A ce propos, Gleyre, dans une visite à Veytaux, se rappelait une scène nocturne qui les avait tous fort divertis. Edgar Qui* net allait partir pour Naples ; le moment du départ arrive, et le médaillon promis n'est pas encore livré. Les jeunes peintres l'accompagnent, à minuit au domicile du sculp* teur, et, postés sous ses fenêtres, les voilà tous les quatre, Gleyre, Chenavard, Cornu et Quinet, criant l'un après l'autre : c Le médaillon ! » et reprenant ensuite en chœur : € Le médaillon ! le médaillon ! > Et cela, avec une ténacité si admirable, que le malheureux sculpteur, réveillé en sursaut, obligé de se lever, paraît à la fenêtre, en bonnet de nuit, harcelé par les cris persistants de ceux qui n'admettaient ni excuses ni retard; il descend, remet le plâtre encore tout humide, et c'est ainsi que le voyageur put emporter son médaillon.

Les quatre amis se retrouvèrent à Naples ; c'est encore de M. Chenavard que je tiens ces détails :

« Nous avions peine à le suivre, il échinait les montures dans nos courses eflBrénées. Je n'oublierai jamais certaine cavalcade et escalade au cap de Misène, qui faillit me coûter la vie. Selon son ordinaire, Quinet galopait en avant et nous menait par les endroits les plus impraticables; à un moment, il me barre le che-

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min; mon cheval, acculé au bord du précipice, se cramponnait à une arête de rocher; un pas de plus, et je roulais au fond. »

Encore une petite anecdote d'artistes :

Ils étaient descendus à Naples au n» 61, Via délia Purificazione; dans la même maison logeait la femme d'un brigand, cherché par la gendarmerie, et qui avait Taudace de venir, la nuit, sous les fenêtres de sa femme implorer un rendez-vous. Et on entendait le dialogue suivant, le brigand, dans la rue, parlant à sa bien-aimée verrouillée derrière la porte : « Ame bénie du Purgatoire, ouvre-moi ! — Va-t'en ! va-t'en ! >

Anima benedeta del Purgatorio I — Va te ne f va te net

Edgar Quinet se lia aussi avec Horace Vernet et Cari \ernet. Il a raconté ailleurs l'histoire du chapeau de Cari Vernet. Ce peintre, très catholique, craignant les railleries de ses camarades, n'osait pourtant pas, en leur présence, se découvrir quand il passait devant les églises ; voici donc comment il s'y prenait. Quand il se promenait avec eux, du plus loin qu'il apercevait une église, il commençait à se plaindre des chapeliers de nos jours qui fabriquent des coiffures gênantes ; il portait la main à son chapeau, s'impatientant de ce qu'il était trop étroit, trop lourd : « Enfin c'est insupportable ! » s'écriait-il, et il arrachait son chapeau, pour respirer à Taise, juste au moment où l'on arrivait devant l'église.

Quant à Horace Vernet, qui était en train de peindre ses batailles, le même modèle lui servait pour les grenadiers et pour les madones. Gleyre, au contraire, faisait

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poser son ami E<^|^, et disait que c'était à cause des lignes si pures des sourcils et de la bouche, ce qui ne laissait pas d'amuser les jeunes artistes.

Pendant son séjour à Naples, l'état de son cœur et de son esprit n'était rien moins qu'apaisé.

Ses lettres de feu reçoivent enfin une réponse de Grûnstadt, et c'est alors qu'il écrit à sa mère et lui demande son consentement à son mariage <c comme un supplicié demande sa grâce > ^ Il n'avait pas cessé un instant de garder sa foi dans l'avenir rêvé; il était certain que Vange Raehel lui reviendrait tét ou tard, et qu'il était dans sa destinée de guérir, de consoler Ahasvérus, le voyageur étemeK Pourtant il voulait être sûr que les brumes du mysticisme ne lui disputeraient plus la pure lumière du ciel; de là une correspondance ora* geuse, doiit plusieurs lettres sont insérées textuellement dans Merlin VEnehanteur.

Pour se calmer, il faisait d'immenses courses à cheval, le long de la baie :

« Mon plus grand plaisir, c'était de nager dans le golfe* Quelle santé de fer j'avais alors I Je marchais toute la journée au soleil ardent, aux heures où tout le monde se renferme dans les appartements, sous peine d'une insolation. Je courais, du matin au soir, visiter tout ce qu'il y avait à voir dans ce pays, où chaque pas est un voyage de découvertes. Quand j'avais marché ou chevauché dix à douze heures en plein soleil d'aodt, je buvais

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