MARIAGE D'EDGAR QUINET ET DE MINNA MORE
Ahasvérus parut à sa vraie heure ; le public était gagné d'avance à toutes les hardiesses du romantisme. Parmi ceux qui placèrent immédiatement ce livre sur les plus hauts sommets de la poésie, il faut nommer M. de Lamartine, Henri Heine et Liszt. On sait le mot de M. de Lamartine : « On nous broierait tous dans un mortier que nous ne fournirions pas la quantité de poésie qu'il .y a dans cet homme. »
Et Henri Heine, dans Lutèce : <y II n'y a pas trois poètes en Europe qui aient l'imagination de Quinet. »
Quant à Liszt, il témoignait son admiration en s'obsti-
nant à attendre, pendant des heures, l'auteur d'Ahasvérus
à sa porte, jusqu'à ce qu'il fût rentré ; ce que voyant, le
concierge s*iinagina que ce bel adolescent aux longs cheveux blonds, flottants, était une jeune fille déguisée en homme.
Désormais les amis appellent Edgar Quinet familièrement de ce nom d'Ahasvérus, de même qu'en 1860 il devint pour ses intimes Merlin. En efiet, ces deux poèmes caractérisent deux époques de son existence, l'une toute de passion et d'imagination, l'autre où domine une douce sagesse et la sérénité qui en est le rayonnement.
La princesse Marie d'Orléans a exécuté d'après Ahas^ vérus deux bas-reliefs et un groupe. Ary Scheffer a composé aussi d'après Ahasvérus d'admirables dessins.
En province, personne ne comprit rien au Mystère d'Ahasvérus ; cette langue imagée à l'orientale, ce parler moyen âge déroutaient les naïfs. La bonne tante Destaillades résumait assez bien le jugement des lecteurs provinciaux ; elle essaye aussi de comprendre le Mystère^ et, souriant finement, elle dit : « Vous ne voulez pas me confier le secret, mais je vois ce que c'est : affaires de conspiration, de franc-maçonnerie. »
Après la publication i' Ahasvérus, Edgar Quinet commença presque aussitôt Napoléon.
Pourquoi ce sujet, à ce moment ? La première idée lui était sans doute venue sur le champ de bataille d'Arcole, Peut-être aussi l'instinct qui l'a toujours poussé à alterner les sujets les plus opposés, lui fit choisir, après les fiévreuses imaginations d'Ahasvérus, les chants guerriers de la France armée. Après ces deux orageuses années, il éprouvait je ne sais quel farouche désir d'exterminer
sur les champs de bataille de la République et de l'Empire les souvenirs angoissants et de les ensevelir à jamais dans le grand sépulcre de Waterloo. Les fantaisies des poètes ont souvent une explication tout intime et humaine.
L'hiver de 1833 à 1834 fut encore très mondain. Les deux salons de TAbbaye-aux-Bois l'attiraient toujours. J'ai dit qu'il se plaisait chez madame Récamier; il aimait beaucoup Ballanche, qu'il y trouvait sans cesse, ce philosophe brahmane qui, par la ferveur et la délicatesse de ses sentiments voués à madame Récamier, a bien mérité cette clause de son testament, ordonnant qu'une même sépulture les réunît un jour tous deux.
Cet hiver, Edgar Quinet fut admis à la lecture des Mémoires d'outre-tombe de M. de Chateaubriand. Madame Récamier désirait vivement qu'il en rendît compte, et, sur ses instances, il écrivit : Une Lecture à VAbbaye^ auX'BoiSj pour la Revue des Deux Mondes.
A propos de cette lecture, il racontait une anecdote qui montre, mieux que tous les éloges, la grâce infinie, le pouvoir plein de charme que madame Récamier exerçait autour d'elle :
« La lecture des Mémoires d'outre-tombe avait lieu à huis clos, devant un très petit cercle d'initiés, et il était convenu que madame de Chateaubriand l'ignorerait. M. de Chateaubriand lui en faisait mystère à cause de son esprit prompt à s'alarmer sur des dangers imaginaires. Elle le fatiguait de ses inquiétudes exagérées ; elle craignait sans cesse qu'il fût assassiné.
» Un soir que le petit groupe des fidèles était réuni à
l'Abbaye-aux-Bois, écoulant avec recueillement cette lecture, on annonce tout à coup madame de Chateaubriand. Quel coup de théâtre! Le grand homme en pâlit. Effarement général. Madame Récamier ne perd pas sa présence d'esprit, elle s'avance au-devant de la visiteuse, l'entraîne dans une chambre attenante, cause avec elle cinq minutes, la cajole, la charme et la congédie; puis elle reparaît seule, souriante, et, très tranquillement, fait Teprendre la lecture interrompue. Qu'a-t-elle dit, qu'at-elle fait pour détourner les soupçons de madame de Chateaubriand, et pour la renvoyer sans la blesser? C'est le secret d'une charmeuse. »
« Régnier, des Français, venait aussi dans ces soirées et lisait des classiques. Je me rappelle l'accent particulier avec lequel il disait avant de commencer : « Madame Ré- »camierveutquejela régalei'nne tragédie de Corneille*.»
Les dîners quotidiens aux Frères provençaux, avec M. Francis de Corcelles, avaient repris, et ceux de huitaine •également, avec MM. de Tocqueville, Magnin, Sainte- Beuve, Montalembert, etc. Personne encore ne s'était détaché du cénacle. Michelet, qu'Edgar Quinet voyait tous les jours, menait une vie paisible, heureuse, au milieu de sa petite famille et tâchait de calmer son ami; mais le calme ne dépendait pas de lui.
. Excepté Michelet, à qui il se confiait entièrement et qui tâchait de modérer son effervescence de poète, on peut dire qu'il était peu compris, même de ceux qui lui tenaient de près.