Mémorial d'Exil, inédit
je les lisais tous les matins à ma mère, avant qu'elle fût levée; puis Je partais pour Téglise de Brou, et j'allais m'enfermer dans ma cellule. C'est dans l'automne de 1834 que j'habitai pendant plusieurs semaines, une cellule du cloître de Brou. J'obtins la permission de m'y installer. Le séminaire était en vacances. J'errais dans l'église et dans le préau déserts. Quelle paix, quel recueillement admirable! Je travaillais toute la journée. Le soir, je retournais à Bourg, où ma mère était occupée des tristes affaires de la succession ; ou bien je la rejoignais à Certines, qu'elle arrangeait de son mieux, en vue de notre établissement définitif; car j'espérais bien y ramener Minna après notre mariage.
» C'est parce qu'on réparait notre vieille maison de Certines, que je m'étais installé à Brou. Mon travail n'y était pas dérangé par le bruit des charpentiers qui retentissait du matin au soir.
» Quelle vie agitée j'ai passée dans ce cloître, me promenant dans les préaux solitaires, dans un état si violent de l'âme ! Le coup terrible reçu en octobre 1831 me laissait assez incertain sur les chances de bonheur ; car les lettres de Grûnstadt en ce moment décisif, n'étaient guère rassurantes.
y> Je pris le parti de m'éclairer moi-même. Cet état angoissant a cessé immédiatement dès mon arrivée à Grûnstadt au commencement de décembre 1834. Combien j'ai eu raison de me fier à mon instinct, plus sûr que toutes les apparences ! Toutes les difficultés créées par la différence de caractère, de race, et par les influences, toutes les fantasmagories d'imagination, tout s'évanouit. Le
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calme, la félicité succédèrent instantanément à ces agitations et jamais plus ma vie n'en fut troublée*. »
Après tant de préparatifs pour habiter Certines, ce cher projet fut abandonné. Dans ses lettres à sa fiancée^, pleines de poésie printanière, il fait le plan de leur future existence. C'est à Certines qu'il voyait, en pensée se dérouler paisiblement l'avenir, sous ces arbres en fleur qui avaient abrité son enfance. Ses contemporains par l'âge, ces arbres donnaient maintenant leurs fruits, et, lui aussi, il tenait toutes les promesses de l'adolescence. Aux fleurs brillantes de la poésie allaient succéder des œuvres mûries par la raison. Les lettres de Certines de 1834 marquent la date nouvelle. Il se voyait délicieusement abrité dans ce nid où chaque plante, chaque brin d'herbe lui. servait de témoin.
• Est-ce par crainte de dépayser celle qui aimait si profondément sa famille et l'Allemagne, qu'il consentit à renoncer à Certines et à s'établir à Bade? En tout cas, il fit un bien grand sacrifice en s'éloignant de nouveau.
Son mariage avec MinnaMoré fut célébré le 21 décembre 1834 à Boehl, près de Grûnstadt. Puis ils s'installèrent h Bade. Les lettres d'Edgar Quinet à sa mère montrent la subite transformation de sa vie : « un état de l'àme absolument inconnu ; » une ère de repos et de sérénité succèdent aux orages. Sérénité, bonheur que chaque jour a fortifiés pendant seize ans de l'union la plus sainte.