‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 78 sur 150 · BADE. — HEIDELBERG. — NAPOLÉON (POÈME · texte numérisé non relu

BADE. — HEIDELBERG. — NAPOLÉON (POÈME

Bien des choses déplaisaient à Edgar Quinet en Allemagne; mais, dans toute situation, il en considérait philosophiquement les avantages plutôt que les inconvénients; et puis rintérêt supérieur a toujours consisté pour lui à rendre heureux ceux qu'il aimait.

Voici comment il racontait son installation à Bade : « Nous avions une très jolie petite maison, un peu à l'étroit ; car une des sœurs de Minna vint demeurer

avec nous. Pour travailler avec recueillement, je me réfugiai dans une petite pièce à Tétage supérieur. Vers le printemps, le propriétaire ne put nous laisser cette chambre, et je n'eus d'autre ressource que de travailler au jardin, dans une tonnelle.

Le calme régnait autour de moi, j'étais content de tout. Nous n'avions pas les tracas du ménage, Minna ne les aimait pas non plus; dans la maison paternelle, ses sœurs s'occupaient des soins matériels.

» Ces arrangements nous convenaient à merveille ; un petit restaurant fournissait le dîner; pas de dépenses superflues. Quand le célèbre professeur Ganz vint nous faire visite, on lui donna un beau dîner qui ne dépassait pas un florin. Ce jurisconsulte, esprit très distingué, aimait la France. Peu à peu je me liai avec tous les hommes éminents de l'Allemagne.

» En juillet, l'affluence des étrangers renchérit tellement le séjour de Bade, que nous cherchâmes un abri à Lichtenthal, charmant village à vingt minutes du Casino.

» Nous eûmes beaucoup de visites, entre autres Xavier Marmier, Lerminier, Saint-René Taillandier, mes deux amis bressans Buget et de Saint-Germain.

Un jour, madame Angelet, gouvernante de la princesse Clémentine d'Orléans, force la consigne et, se précipitant dans le jardin où je travaillais en robe de chambre : « Monsieur, est-il vrai qu'on a tué le roi ! y^ s'écria-t-elle. Voilà comment la connaissance fut faite. »

A la fin de l'année, Edgar Quinet s'établit à Heidel-

berg. pour être plus près de la famille More. C'est à ce doux intérieur qu'il confiait sa chère Minna, lorsque la publication de ses ouvrages le rappelait en France. Jusqu'en août 1838, sa vie est ainsi partagée entre la rive gauche du Rhin et de fréquents séjours à Paris. Il achevait paisiblement à Heidelberg son livre, puis il allait en surveiller l'impression à Paris; il revoyait ses amis, se mêlait au mouvement politique et littéraire du temps; après cette vie mondaine, il retournait avec bonheur à sa maisonnette de la Forêt Noire et reprenait ses travaux.

Demain je pars, et je t'écrirai au long quand j'aurai revu ma chère Minna, dit-il à sa mère, dans une lettre de Paris. Plus je vis, plus je vénère et chéris ses vertus, qui sont celles d'une sainte. Je remercie le ciel chaque jour de me l'avoir donnée. C'est elle qui a guéri la douleur infinie de mon cœur. Ma vie est toute changée par elle.

C'était bien aussi l'avis de sa mère qui s'attache tendrement à sa belle-fille. Elle l'aimait aussi pour ses croyances religieuses très protestantes.

« Dans un de mes voyages à Paris, en octobre 1835, Minna et ses sœurs m'accompagnèrent jusqu'à Coblence; je descendis le Rhin et je m'arrêtai à Druxelles pour visiter le champ de bataille de Waterloo. J'en ai fait une description qui précède de vingt-cinq ans mon récit de la bataille*. »

Ce pèlerinage n'était pas un acte d'idolâtrie pour le nom de Napoléon. Waterloo ne représente pas la défaite d'un empereur, mais le deuil de la patrie, les hontes de

Page 1