Mémorial d'Exilf inédit
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l'invasion, le retour de l'ancien régime. Edgar Quinet a toujours eu en horreur le cosmopolitisme, doctrine née de la capitulation et qui est la destruction même de l'idée de patrie.
La question d'un retour définitif en France s'agitait sans cesse, et vainement. Il fut question un moment de la suppléance de M. Fauriel à la Sorbonne ; mais Edgar Quinet n'avait aucun goût pour ce rôle de suppléant, et puis, le grand obstacle à sa nomination, c'étaient ses opinions trop accentuées ; il avait brûlé ses vaisseaux par sa brochure r Allemagne et la Révolution.
L'attitude d'Edgar Quinet et de tous les républicains n'était que trop justifiée par la politique juste-milieu. Ces hommes d'État, ces modèles de sagesse et de clairvoyance, avaient déjà adopté cette marche sautillante qui devint la règle de leur vie, tour à tour défenseurs de l'autorité ou chefs d'opposition, quand ils avaient perdu le portefeuille. Leurs principales conceptions pour le relèvement de la France, n'était-ce pas le retour des cendres de Napoléon et les mariages espagnols? Les insurrections de Lyon et de Paris, les massacres de la rue Transnonnain,le procès devant la Cour des Pairs, la répression à outrance partout où éclatait un signe de liberté, l'abandon de la Pologne et de Tltalie, tous ces faits attristaient profondément les patriotes qui voulaient une France grande et libre.
Les patriotes de 1831-1836 pensaient que la France devait aller au secours des peuples opprimés qui plaçaient leur espoir dans la France de la Révolution. La question des frontières du Rhin était, pour Edgar
Quiiiel, une question d'indépendance nationale française, et les événements lui ont donné raison. Si la monarchie de Juillet eût repris la rive gauche au moment où les provinces rhénanes aspiraient à se réunir à la France, on n'aurait pu nous arracher l'Alsace et la Lorraine. C'était une occasion unique de restaurer le droit : les volcans italiens faisaient trembler le sol sous les pieds des Allemands, les Polonais remportaient victoires sur victoires. La Prusse n'existait pas encore.
Voilà pourtant la vérité historique. Ce qui n'empêche pas de décerner le titre d'hommes d'État clain'oyants à ceux dont la politique mesquine a rendu possible l'amoindrissement de la France, et d'appeler poètes et rêveurs ceux qui marquaient, avec la précision de géomètres, les suites d'une politique diamétralement opposée aux tradition de la grande Révolution. Edgar Quinet avait raison d'écrire d'Allemagne : « Je suis ici sur la frontière comme une vedette de l'esprit français. »
Tous les hommes d'avenir, tous les libéraux de ce temps, unis dans une pensée de liberté et de justice, ressentaient cette colère patriotique d'Edgar Quinet ; elle éclate dans leur correspondance. Ce qui manquait au solitaire de Heidelberg, c'était l'échange d'idées sur les grandes questions politiques; il écrit à M. Léon Faucher, et l'encourage à entreprendre l'Histoire de la Révolution de 1830 :
Quoique je sois ici au milieu des bois, j'ai pourtant des livres, et je lis et rumine beaucoup ; mais ces idées qui s'entassent dans la solitude sont parfois bien pesantes à porter.
N'attendez pas trop longtemps ; sans cela, cette monarchie
d'aujourd'hui pourrait bien aussi vous laisser son héritage. Décidément cette institution est morte ; vous serez, malgré vouSy le fossoyeur de toutes ces royautés en France. Jetezleur sur la tête votre pelletée de terre ; dites-leur, si vous voulez, un De profundis.
C'est là certainement une belle et grande occupation que d'enterrer un monde. Ce n'est pas sans peine que j'ai résisté à ces indignations politiques qui ne me laissent pas ici plus tranquille qu'un autre. Tout cela, pour être retardé, n'est pas perdu. Il faut une terrible volonté pour maintenir la pensée imperturbablement dans une même œuvre, sans que rien vous en arrache, avant qu'elle soit au bout.
C'était le moment où l'on instruisait, à la Chambre des Pairs, le procès de Lyon :
Croiriez-vous que je regrette peu de ne pas être à Paris pour ce jugement? Cette neutralité d'action, dans laquelle je ♦ serais obligé de rester, me serait très pesante. Il y a deux choses que je regretterai toujours avant de mourir, c'est de n'avoir pas assisté à une bataille rangée, et de ne m'être jamais trouvé dans l'occasion de résister en face à une puissante iniquité.
Ce dernier vœu a été exaucé. Vingt ans d'exil lui ont permis de protester chaque jour et de résister à une puissante iniquité.
Il ne lui fallait rien moins que le bonheur et la douce paix du foyer pour persévérer dans ses travaux. Le marasme de l'Allemagne anéantissait tout élan de la pensée. Ce qu'il gagnait en paix intérieure, il le perdait comme stimulant au travail. Moralement, les années 1835 et 1836' ont été pour lui une période de découragement comme écrivain. Il va jusqu'à dire qu'il s'est promis de renoncer au triste métier d'écrivain, si à trente-trois ans il
n'a pas de réputation. Il n'avait rien ressenti de semblable lorsqu'il publiait Herder^ la Grèce ^ A hasvér'us. Plus d'une fois il a été tenté de briser sa plume. D'abord, il sentait que le choix de son sujet Napoléon (plus tard Prométhéé) et la forme épique allaient contre l'entraînement de son époque; mais il n'était pas routinier, et puis il voyait l'ode, l'élégie, traitées en maître par les princes de la poésie, et il voulait faire autre chose.
Les vieux monuments littéraires du xii* siècle, qu'il avait exhumés, éveillèrent chez lui l'ambition de doter la littérature française de vastes compositions au lieu de pièces détachées. De là, après Ahasvérus, mystère du moyen âge, Napoléon et Prométhée. Il ne se dissimulait en rien les difficultés de l'entreprise; il s'en explique avec candeur à M, Léon Faucher :
Je m'attends à recevoir tous les genres d'avanies, mais je suis bronzé d'avance là-dessus. Je n'espère et ne désire aucune récompense. Si j'évite l'injure, c'est tout ce que je demande. J'aurais voulu sortir de la poésie énervée et atteindre à la poésie virile, qui certainement la remplacera.
Ses prévisions furent trompées. Napoléon n'eut que trop de succès. C'est même le seul ouvrage d'Edgar Quinet que son ami Sainte-Beuve porta jusqu'aux nues. Après le 2 Décembre, le sénateur Sainte-Beuve effaça cet article élogieux de ses Lundis , et le remplaça par une mordante critique contre VHistoire de la campagne de 1815. La justice impartiale de l'historien rachetait, «n 1861, le lyrisme belliqueux du poète de 1836.
Il ne faut pas perdre de vue que le poème Napo^
léon a élé écrit en Allemangne, au milieu du déchaînement d'une presse chaque jour plus hostile à la France. Edgar Quinet habitait la rancuneuse Allemagne; les accusations et les bravades qui éclatent autour de lui, font frémir en lui la fibre patriotique, et l'entraînent à rappeler la grandeur de la France sous l'homme qui avait humilié l'Allemagne. Quand il n'y aurait dans le poème de Napoléon que la strophe de l'Aiguillon, elle suffirait à caractériser l'intention de ce livre :
Ah! France I as-tu du cœur? as-tu des yeux pour voir?
As-tu des dents pour mordre? as-tu, sans le savoir,
Du sang, encor du sang en ta veine épuisée?
As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée ?
Ou, serpent sans venin, qui rampe en son sillon,
N'as-tu plus que la langue au lieu de Faiguillon ?
Dis France, m'entends-tU ? France, si tu sommeilles.
Faut-il parler plus haut pour toucher tes oreilles?
Quel mot Êiut-il donc dire ou ne te dire pas,
Beau pays du clairon ? ô vierge des combats !
Habille-toi de fer qui jamais ne se rouille.
Relève ton armure et non pas ta quenouille.
Si ton clairon se tait, enfle plus haut ta voix !
Si ton épée est courte, agrandis tes exploits !
Si ta barque se rompt, que ton espoir surnage I
Si ta muraille est basse, exhausse ton courage !
Si ton glaive s'émousse, aiguise ta fureur I
Si ton tranchant se perd, combats avec le cœur !
L'impression du poème lui causa plus d'une tribulation. Une première fois il perd le manuscrit, dans une course à cheval, en allant à Saint-Point chez M. de Lamartine, à qui il en avait promis la lecture. Un paysan ramasse le manuscrit sur la grande route de Mâcon et le rend à Edgar
Quinet. Quelques semaines après, l'ouvrage est imprimé, tiré à 3,000 exemplaires, et tout est consumé par les flammes dans l'incendie de la rue du Pol-de-Fer. Heureusement il avait gardé les épreuves; le mal fut réparé. Cet accident le força à prolonger son séjour à Paris jusqu'en février 1836. La dernière personne qu'il vit avant son départ, ce fut Armand Garrel ; ils passèrent la soirée ensemble. C'était bien peu de temps avant la mort de Carrel.
Trente ans plus tard, dans la solitude de l'exil, le proscrit, jetant un coupd'œil sur ses premiers travaux,qui lui étaient devenus tout à fait étrangers, m'en parlait ainsi :
« Jules Janin, Léon Faucher. Gustave Planche, Petetin SLuNational,ei Sainte-Beuve tout le premier, en ont rendu compte. Armand Carrel aimait tant ce Napoléon qu'il ne trouva pas l'article de Petetin assez inspiré et lui fit ajouter des citations et des éloges. M. de Chateaubriand aussi l'a cité. Oui, Napoléon est le chant de la Révolution et, en même temps, le chant de toutes les races ; tout est fondu là dedans. J'ai voulu donner des formes nouvelles à des choses anciennes. D'autres ont donné aux choses nouvelles des formes anciennes. En me relisant^ je me sens remonté comme par un cordial. J'avoue que je me sens délabré, quand je lis la poésie énervée aujourd'hui à la mode, cette perpétuelle langueur, cette note de Don Juan de Byron vous affadit. La poésie d'Alfred de Musset est, tout bonnement la poésie des petits crevés. Ce qui peint notre époque, c'est qu'on a osé mettre Alfred de Musset au-dessus de Victor Hugo ! »
Les indignations qu'Edgar Quinet éprouvait en face des sophismes ou des corruptions suffiraient à expliquer risolement volontaire où il vécut. Toute sa vie il s'est privé de la douce joie qu'apporte l'encens des contemporains.
On est surpris, en lisant VHistoire de dix ans de Louis Blanc et la Correspondance d'Edgar Quinet, d'y trouver les mêmes plaintes, les mêmes indignations que nous avons entendues quarante ans après. A beaucoup d'égards, elles étaient aussi méritées en 1835 qu'en 4875. La différence entre les deux époques, c'est que la démocratie a gagné en force, en lumière, en nombre. De 1830 à 1848, le parti républicain existe à l'état d'affiliation, de sociétés secrètes ou à l'état d'insurrection. Cette minorité qui ne cesse de grandir dans les catacombes renait plus vigoureuse sur chaque champ de bataille où l'on croyait l'avoir exterminée. Mais elle n'avait pas encore pénétré dans les campagnes. Les libéraux désertent la liberté après 1848 ; leurs frayeurs feintes ou vraies facilitent l'œuvre du despotisme. Ils portent la responsabilité des vingt années de servitude. Convertis peu à peu à la République, sous le coup des désastres et aussi de la nécessité, la division des partis monarchiques est venue en aide à leur conversion.
Ces réflexions naissent tout naturellement quand on voit, sous le règne de Louis-Philippe, Edgar Quinet et les républicains se plaindre jamèrement de leur temps. La stérilité politique de la France, pendant les douze premières années de la monarchie de Juillet, entrait pour
beaucoup dans la résignation du solitaire de Bade et de Heidelberg.
L'obligation d'écrire pour vivre était pour Edgar Quinet une chose intolérable ; même l'obligation de s'astreindre à une publication régulière, dans un recueil périodique, lui était à charge. 1835 et 1836 sont les seules années où il se soit résigné à une collaboration suivie dans la Revue des Deux Mondes. Il s'était engagé à écrire une série d'articles sur la philosophie et la poésie allemandes, réunis plus tard sous le titre : Allemagne et Italie.
Il faisait ces études à contre-cœur; il aimait la liberté absolue : travailler à son heure, alterner, quitter un ouvrage pour un autre, se renouveler dans cette diversité.
Pourtant ces travaux pleins d'érudition, de vues nouvelles, jetaient des lueurs sur les ténèbres germaniques. Cette science allemande qui occupe aujourd'hui une si grande place dans notre littérature a été explorée par Edgar Quinet de 4827 à 1875.
On voit, par ses lettres à M. Léon Faucher, combien la nécessité de tirer profit de sa plume lui était odieuse. Son bonheur était d'écrire comme la lumière luit. Le prêtre vit de l'autel, mais l'écrivain, s'il ressemble à Edgar Quinet, n'exploitera pas son livre.
Il rédigeait aussi pour la Revue ses Notes du voyage en Italie. « Ce travail rompu ne m'enchante pas, écrit-il, mais j'ai besoin de cela pour vivre. »
Le poète, enchaîné par les nécessités terrestres n'y tient pas longtemps ; il souffre trop de cette contrainte, et, pour
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ne plus s'y exposer, il se résigne à la vente du domaine paternel. Son pauvre Certines lui donnera une avance de quelques années.
La propriété de Certines, agrandie sans cesse par des achats de terrains improductifs, bois, jachères, marécages, avait de lourdes charges ; la part de fortune qui revenait à chacun des héritiers était bien modeste; mais, si faible que fût l'appoint, il aidait Edgar Quinet à maintenir son indépendance.
Il consulte encore son ami Léon Faucher. L'Allemagne commençait à lui peser.
Ce que je pourrais faire, c'est de m'aventurer à Paris, en emportant avec moi une dizaine de mille francs. Je quitterais la place quand ils seraient dépensés. Que dites-vous de cette spéculation ?
Et il fait comme il le dit. Il fixe le terme de ce séjour à Heidelberg, l'achèvement des travaux commencés.
La perspective d'un avenir indépendant lui permet d'achever paisiblement le poème de Prométhée, qui succède à Napoléon. Pourtant il n'est pas sans inquiétude sur ses « statues d'argile ».
Il restait en correspondance active avec tous ses amis de France. La mort d'Armand Garrel lui fut une vraie douleur :
Je Tai bien regretté, car c'était un caractère, chose rare. Le parti républicain est avec lui dans le cercueil ; il ressuscitera, mais il lui faut du temps * !