Lettres à sa mère
M. de Lamennais, qu'il avait beaucoup cultivé à son dernier séjour à Paris, lui envoyait régulièrement le Monde^ et le pressait d'écrire dans son journal.
Une connaissance infiniment précieuse qui date de ce temps d'Heidelberg, c'est le général Dembinski. Ce qui attire Edgar Quinet vers le patriote polonais qui aurait pu sauver son pays, c'est qu'il est embrasé de cette même fièvre de gloire que nos jeunes généraux de 92.
Dans leurs promenades au bord du Neckar, quelles ardentes conversations sur le peuple martyr ! Dembinski luiraconla, entre autres, un touchant épisode de la dernière insurrection : « Ayant conduit son corps d'armée sur les bords du Niémeuj sans intention de le franchir, il voulut savoir pourtant si l'autre rive était restée polonaise. Pour cela, il rassembla la musique de ses régiments, et il lui fit jouer un des vieux airs de la patrie. A peine les premiers sons eurent-ils traversé le fleuve, il s'éleva de la terre, qu'on ne pouvait atteindre (c'était je crois Kowno), un murmure confus de voix qui consola le cœur du vieux soldat. »
Edgar Quinet était attiré « vers ces âmes fortes qui conservent la candeur, la naïveté de l'enfant ». C'est le caractère des héros.
A ce séjour de Heidelberg remontent également ses relations avec des exilés italiens qui lui devinrent chers par leur patriotisme et leurs idées libérales. M. et madame ArconatijM. Colegno, leur beau-frère, et le poète Berchet formaient une petite colonie sur la rive du Neckar, juste en face du Waldhorn où demeurait Edgar Quinet. Ce voisinage fut d'un grand charnoe. Pas de jour où l'on ne
se réunit; on faisait de la musique ensemble, on dînait les uns chez les autres. Madame Arconati appartenait à l'illustre famille des Visconti de Milan. Cette belle Milanaise, blonde et blanche, avait un air allemand, la grâce française et le patriotisme d'un carbonaro.
Comment les années peuvent-elles transformer des convictions politiques sincères? comment des patriotes qui ont souffert pour la liberté peuvent-ils se tourner contre elle? Vérité navrante 1 cela est arrivé, cela arrive encore. La politique désunit les cœurs les mieux fait pour s'entendre. Que de libéraux italiens et français, amis intimes d'Edgar Quinet, tant que la République n'était qu'une simple théorie, devinrent ses adversaires après 1848! Après la Révolution de février, que de liens rompus!... En revoyant tant de lettres de 1836 à 1848, éloquentes, enflammées pour la liberté, d'autres, charmantes, tendres, gracieuses, je me dis : « Ces amitiés perdues sont encore les plus amers sacrifices faits à la liberté. »