PROMÉTHÉE. — HISTOIRE DE LÀ POÉSIE
Edgar Quînet habitait, à Heidelberg, un charmant petit logement hors de la ville, appelé le Waldhorn ; au bout du jardin une tonnelle fleurie dont il fit encore son cabinet de travail. C'est là qu'il écrivit Prométhée. « Tant que je suis jeune, je m'attache à la poésie, » dit-il en commençant ce poème.
Quel est son but? délivrer l'esprit enchaîné, protester contre le dogme de la fatalité ; le monde y est plongé, il faut l'affranchir. « Un jour viendra où la vieille cause de la liberté reparaîtra; on sera étonné que ce siècle se soit laissé ainsi courber comme l'herbe ».
Avant de se mettre à l'œuvre, il se fait un devoir de compulser, d'annoter tous les classiques grecs et français. Tout ce que la langue française renferme de secrets, il
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veut l'acquérir pour son Titan; il savait que les soins minutieux font la perfection et le fini d'une œuvre.
Il avait peine à se dessaisir d'un manuscrit. Jusqu'à la dernière minute, avant de le livrer à l'imprimeur, il tâchait de se rapprocher du type idéal entrevu. Jamais il n'Bût consenti à publier une page qu'il croyait pouvoir faire mieux. Aucune considération ne lui eût arraché son manuscrit tant qu'il y restait à ajouter ou à retrancher un mot, une pensée.
Combien ce scrupule, cette ambition sacrée de l'artiste le plus consciencieux qui fut jamais, redoublaient, lorsqu'il s'agissait de la langue des vers !
Son Prométhée était vraiment une créature réelle qu'il perfectionnait, qu'il animait de son souffle. Il n'avait nulle hâte de voir sa statue se détacher du piédestal ; il la gardait à son foyer, y revenait sans cesse avec amour, tout en travaillant à d'autres pages de critique littéraire dont je parlerai plus loin.
Ce commerce avec les anciens lui était une source de paix. L'attrait qu'il trouvait dans ce grand sujet de Prométhée c'était la noblesse, la beauté des formes.
Il sentait aussi le besoin de réagir contre l'excès de romantisme qui entraînait la littérature. Victor Hugo avait créé un chef-d'œuvre , Notre-Dame de Paris , A la suite du maître, toute une génération de romantiques se précipita dans un genre ou le génie seul peut exceller. « La laideur est belle, » disait l'art nouveau. Et voilà tous les romantiques amoureux du difl'orme, du grotesque.
Edgar Quinet essaya de remettre en honneur les belles formes.
En 1866, il relut son Prométhée et me fit cet aveu :
« Je suis content de la conception; c'est de la vraie poésie, je dis cela très froidement. Alfred de Musset et son école feront de jolis vers faciles, coquets, amoureux, libertins; mais où est la vraie invention, l'imagination, la création poétique?
» Le sentiment poétique est-il perdu? Se retrouvera-t-il jamais? Appréciera-t-on les poèmes où les sentiments, l'invention, le drame ont de Toriginalité, de l'élévation?
» Une chose dont je suis ravi, c'est de constater que je pressentais dès lors la formation de la famille par le foyer, le feu, ce premier point de départ des sociétés humaines, tout ce que nous venons de voir dans les Rig- Védas, mais ce qu'on ignorait il y a trente ans.
» Décidément, je crois que, de tous mes ouvrages, c'est Prométhée que j'aime le mieux; il y a là une paix, un élan vers l'espérance, vers l'immortalité, un profond sentiment religieux, un christianisme platonicien, ou plutôt un platonisme chrétien *. »
La dernière partie de Prométhée délivré est écrite, en effet, dans une inspiration sainte, une exaltation vraiment céleste, tandis que la première partie se ressent des luttes d'une âme en révolte contre les iniquités traditionnelles. Aussi les vers deviennent plus limpides, plus harmonieux dans les chants d'espérance.
Ce qui ferait penser que la prose convient mieux aux états violents de l'âme, et que la poésie, langue idéale.