Mémorial (VExil, inédit
n'est belle et suave qu'en exprimant la beauté visible et la beauté morale.
Enfin Prométhée est aussi une œuvre de piété filiale inspirée par sa mère à qui il l'a dédié.
A propos de Prométhée, il me racontait encore ceci ; « En 1838, j'allais àLyon, à la rencontre de ma mère, qui revenait de Nice avec Minna et avec ma sœur. Je reçus une lettre du général Gérard qui m'annonçait qu'on me donnait la croix de la Légion d'honneur, à l'occasion de Prométhée. Ma mère, cet esprit supérieur, était bien femme par certains côtés et me dit : « Sache 'que tu ne ^ m'as pas fait de plus grand plaisir dans ta vie que cette » croix. — Quoi, un ruban? — Oui, un ruban; j'y attache » le plus grand prix. Cela m'est indifférent que tu sois ou » non de l'Académie; mais ce ruban, tout le monde voit » cela. »
Un mot sur les travaux qu'il poursuivait pendant qu'il polissait et repolissait ses vers.
Dans l'espace dé vingt mois,il publia, idinslai Revue des Deux Mondes, toutes ses études sur la philosophie et la littérature allemande, (réunies plus tard dans Allemagne et Italie), ses Notes de voyage, sa relation de Waterloo, plusieurs pièces de vers, le Rhin, le Combat du Poète, la Prise de Constantine, et enfin YHistoire de la Poésie. Buloz, qui n'était pas complimenteur, lui écrit des louanges. Arrêtons-nous un moment à cet ouvrage, qui devrait faire partie des livres d'enseignement.
Il n'en est point de plus instructif en semblables matières. Erudition solide, à l'épreuve du temps, résumé
substantiel de tout ce que la science critique a réuni de plus certain sur l'antiquité, sur le moyen âge; questions d'art, de philologie, de poésie, d'histoire, éclairées par l'investigation patiente et réfléchie d'un penseur qui a médité depuis sa jeunesse sur des points si controversés.
Les grands poèmes n'ont-îls pas d'auteurs? Les peuples n'ont-ils pas de grands hommes ? Faut-il absorber dans le grand Tout anonyme non seulement l'Histoire, mais la Poésie ?
Ses vues sur Homère, sur les grands poèmes épiques, avaient dès lors tant de sûreté, qu'il n'a jamais eu à y retrancher un mot et à relever une erreur.
Des milliers de volumes poudreux, les trésors des bibliothèques Ambroisienne et du Vatican, aussi bien que celles de Paris, des manuscrits in-folio en langues diverses, ont été explorés pour ces études.
Aujourd'hui ces questions sont fort avancées, sinon résolues; mais les premiers chercheurs, ceux qui ont ouvert la voie, ne leur doit-on pas quelque justice ? En 1821, en i831,Edgar Quinet passait sa vie à la bibliothèque de la rue Richelieu ; ses belles découvertes des épopées françaises du xii* siècle ont été précédées par des travaux qui ont servi à son Histoire de la Poésie,
Une partie de ces précieuses notes écrites dans des livres cartonnés existent encore; quant aux feuilles volantes, il les a semées un peu partout dans sa vie voyageuse.
Je ne saurais trop insister sur ce livre, qu'il importe de replacer en lumière: Homère a-t-il existé? Comment ont été composés les poèmes chantés par les rhapsodes ?
252 EDGAR QUIXET.
Quelle fut leur influence sur la religion, sur l'unité de la Grèce? Que devint l'inspiration épique après Homère?
Toutes ces questions, traitées dans VHistoire de la Poésie, se trouvent conformes aux conclusions qu'il a données dans VEsprit nouveau et dans Vie et mort du génie grec.
Il y a, dans VHistoire de la Poésie, deux chapitres con* sacrés au génie de Rome, aussi neufs aujourd'hui qu'au premier jour.
Edgar Quinet n'accepte pas sans contrôle toutes les hypothèses venant d'Allemagne. Wolf avait aboli Homère, Niebuhr abolit l'histoire de Rome au profit des chants populaires; il imagine toute une période d'épopées plébéiennes, de poèmes héroïques sur Romulus et Numa ; il en reconnaît les débris dans la prose de Tite- Live.
Autant vaudrait dire que les œuvres de Pascal et de Bossuet sont les débris d'un vieux poème, parce qu'il se trouve dans leur prose des lambeaux d'hémistiches. Non, Rome n'est point sortie de terre, comme les villes grecques, au son des flûtes enchantées; un plus rude commencement l'a préparée à une virilité plus austère... Avant tout, le plébéien romain est dominé par la loi, par récriture, par la prose. C'est un débiteur entre les mains de son créancier; c'est un jurisconsulte, non un Homère. S'il balbutie un poème, c'est la litanie des laboureurs et des prêtres arvales, ou plutôt quelque lambeau du poème des Douzes Tables, lex horrendi carminis. Les formules des patriciens, les cérémonies, le spectacle dramatique de la loi, voilà ce qui excite son imagination plus que des aventures idéales que rejette son esprit matérialiste et de bonne heure enchaîné. Il a des traditions de famille, des légendes, quelques rares chansons
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i\e table, des hymnes religieux, point de poèmes, ni de rhapsodies continues*.
Le cadre de cette étude ne me permet pas d'aborder les chapitres consacrés à Tépopée française, à Tépopée allemande, slave, bohème. Après sa découverte de 1831, 11 donnait une grande prééminence aux vieux poèmes d'origine celtique. Il y revient dans ses études sur le cycle d'Arthus, sur les épopées carlovingiennes, les trouvères français, les rhapsodes du moyen âge, l'unité de la poésie au moyen âge. Et voici sa conclusion: « La grande époque de la poésie française remonte au xii* siècle. »
Voyez aussi comment il explique pourquoi l'esprit français, a rejeté les traditions nationales.
En 1866, un soir pendant la lecture de V Odyssée, Edgar Quinet s'écria: « Et ils prétendent que Homère n'a pas existé! Je serais curieux de voir ce que j'en ai <lit, en 1836, isinsV Histoire de la Poésie. » Après l'avoir relue, il dit : « C'est pensé, comme aujourd'hui. C'est aussi le premier morceau où j'ai appris à me corriger, à me refaire, à classer avec ordre les idées, chacune à la place qui leur convenait. Une seule chose y manque, et j'aurais dû l'ajouter, pour expliquer que la mémoire des rhapsodes suffisait à perpétuer les traditions de l'œuvre homérique : nos grands acteurs ne savent-ils pas par cœur tout le théâtre classique? Talma savait Corneille, Racine, Voltaire, Ducis. Comment des rhapsodes de profession n'aujaieiit-ils pas pu garder la mémoire de VIliade et de rOdyssée? Il n'y a rien à répliquer à cet argument. »
i. Histoire de la Poésie, Extraits analytiques.
Au milieu de ces travaux d'éroditioD, il lance on écrit politique, un véritable brandon de guerre, la TeutiH manie^ qui fut aussitôt traduit eu allemand.
Il écrit à Léon Faucher :
L'Allemagne se transforme à vue d'œil. Vous ne vous faites pas une idées des préjugés de ce pays en ce qui nous concerne. Depuis les attentats sur Louis-Philippe, nous passons tous pour de petits Fiesehi. La presse asservie, censurée est devenue un grand levier de calomnies et de corruption. Quand les Allemands arriveront ù la liberté, je crains que l'arbitraire ne les ait déjà corrompus.
A l'exception de rexcelleute famille Horé, on peut dire que rAllemagne lui devenait amère ; dans ses lettres, il avoue qu'il en est bien dégoûté.
Enfin ce séjour de Heidelberg touche à sa fin. Avant de rentrer en France, Edgar Quinet fit, en juillet 1837, un voyage à pied, par la forêt Noire. A Stuttgard, Gustave Schwab le reçut avec effusion ; à Tubingue, il vit Uhland, qui lui rappelle Manzoni. « avec celte différence, la grâce enchanteresse du grand seipiieur milanais et la gaucherie tudesque. »
Il visite Tatelier du grand sculpteur Dannecker.
« Nous causions, Dannecker et moi, de Tari, et des types divers; il exposait ses théories. Tout à coup, en voulant préciser une date, il se trouble, s'arrête, cherche dans sa mémoire, qui lui fait défaut. — « C'était, je crois » du temps de cet homme... vous savez de cet homme... » comment le nommez-vous? celui qui est allé à la Bé- » résina, qui a livré tant de batailles... mon Dieu, j'ai » oublié son nom !... Aidez-moi à le retrouver. Comment
» donc s'appelait-il ? — Est-ce Napoléon, que vous voulez dire? — Oui, oui, j'y suis! C'est celui-là! » s'écria le vieux sculpteur.
K est-ce pas piquaul, de songer qu'il y a eu sur la terre un artiste assez absorbé dans la contemplation de son œuvre, pour avoir perdu le souvenir du conquérant, maître de l'Europe*. »