Mémorial d'Exil, inédit
tées de vive voix). Il n'a fait cela pour personne que pour son ami Quinet, Il voulait même rendre compte d'Ahasvérus, tant il l'aimait.
Une société dont je n'ai pas encore parlé est celle de la Revue des Deux Mondes. Edgar Quinet a été un des fondateurs de cette Revue, en 1831, et son collaborateur pendant plus de trente ans. Il était fort lié avec le directeur et gardait les moindres souvenirs de leur intimité :
«Un jour, il vint à moi, l'air sombre, préoccupé: « Qui- » netjvousvous êtes beaucoup occupé de symbolique,» me dit-il. « Vous allez me rendre. un 'service; je veux envoyer » un bouquet à la tante de mademoiselle X***. Quelles sont » les fleurs qui expriment la douleur, le désespoir, le » deuil? — Mais, il me semble que ce sont les cyprès, les » soucis », dis-je. « — Bien! » dit-il. Et il va commander son bouquet de soucis, de cyprès pour la tante de celle qu'il aimait sans espoir.
»A quelques jours de là, j'allai voir où il en était. Je le trouve avec Bocage, tous deux en habit noir, tirés à quatre épingles. Ils me racontent qu'ils venaient de tenter une démarche pour obtenir la main de mademoiselle X*'*.
» Bocage devait porter la parole ; son talent, son éloquence attendriraient la famille. En e/Tet, ils se présentent, et Bocage, d'une voix dramatique : « Madame, vous » voyez mon malheureux ami ! Il est incapable de proférer » un mot, d'exprimer sa douleur. » Le prétendant met la main sur son cœur, incline la tête, fait un geste désespéré. Bocage continue à plaider ; il expose les sentiments de son ami, qui adhère par signes éloquents à tout ce discours. Finalement, l'éloquencede l'un, la per-
sévérance de l'autre remportèrent, et la demande fut accueillie, j)
Edgar Quinet retrouvait à Paris ses amis Arconati, Colegno, M. Berchet, le comte Arrivabene (qui a laissé des Mémoires sur sa détention au Spielberg, et que nous revîmes à Bruxelles, pendant l'exil), Léon Faucher et sa charmante femme. Il aimait aussi beaucoup Pierre Leroux, alors dans tout l'éclat de la jeunesse. C'était une société tout à fait selon son cœur. Ce même hiver, il se lia avec les généraux Laydet, Duvivier, mort dans les fatales journées de Juin, et avec le général Petit, qui demeurait aux Livalides. Avec eux, il s'entretenait de choses de guerre, il se donna la tâche de rétablir la vérité sur l'affaire des Quatre-Bras. A cet effet, il écrivit des notes que son ami, M. le duc d'Elchingen, communiqua à M. Thiers.
Cependant la vie des salons, ces brillantes causeries, n'étaient pas tout, et ne pouvaient donner le change sur le vide en politique, sur l'énervement général. Une politique vieillotte étendait son voile terne sur l'esprit public, et plus d'un jeune et ardent ami de la liberté commençait à se sentir glacé.
Edgar Quinet écrit à sa mère :
Deux hommes sont restés debout à leur poste, et conformes à eux-mêmes : M. de Lamennais, la plume à la main, et mon pauvre général Dembinski, qui se débat et se ronge dans Toisivité comme un lion dans sa cage.
Il raconte ses soirées chez la princesse Belgiojoso,oùil fait la connaissance de « madame Guiccioli, aux belles
boucles blondes », La tête ébouriffée de la spiriluelle miss Clarke apparaissait, entre toutes ces charmantes et brillantes femmes, « avec autant de tranquillité que si elle était la Vénus de Milo en personne ». Il allait très souvent chez la princesse Belgiojoso; elle Tinvitait à Marly, et entreprit même de faire son portrait à Thuile. Il posa plusieurs fois; mais la ressemblance ne réussissait guère. Ce portrait, à vrai dire, était horrible, ce qui n'empêchai l pas les familiers delà princesse de se répandre en éloges, en flatteries, répétant sur tous les tons : « Ah! princesse, si celui-là n'est pas ressemblant!... Frappant, frappant de ressemblance ! »
M. Cousin venait aussi chez la principcssa :
« Ce pauvre M. Cousin était pour moi aussi mal que possible. S'il eût été en son pouvoir d'étouffer ma carrière, il l'eût fait; mais il me recevait avec les mêmes <Iémonstrations d'amitié qu'autrefois*. »
Peut-être est-ce le moment de revenir encore une fois sur M. Cousin, sujet intarissable de causeries pendani nos soirées d'exil :
« C'est inouï comme on se laissait prendre à ces grands bras quigesliculaientsans cesse. El rAcadémiedes sciences morales et politiques a été menée parce berger! Ah! je l'ai bien connu. J'avais vingt-deux ans, je puis dire qu'il a exercé sur moi toutes les séductions; eh bien, ces brillantes vocalises ne m'ont pas fasciné; je sentais que le son rendait creux. M. Cousin a du talent, il s'est approprié le style du xvii* siècle, mais il n'a pas d'idées