EXAMEN DE LA VIE DE JÉSUS. — LES DEUX THÈSES
Dans une de ses lettres de 1838, Edgar Quinet se caractérise lui-même en parlant de son « aveugle fureur de la vérité ». Et déjà il disait : « Je ne plierai pas le genou. »
VExamen de la vie de Jésus a élé écrit immédiatement en sortant du tourbillon parisien.
Sa famille, revenue de Nice, lui donne rendez-vous à Lyon. Ces quelques jours à l'hôtel de Milan sont restés parmi ses chers souvenirs. Pour faire plaisir à celle qu'il aime, il retourne pour quelques semaines à Heidelberg; le petit pavillon caché dans les lilas était tout préparé. Que de fois son cœurs' était élancé vers cet abri, même alors qu'il était le plus fêté, choyé par des personnes
illustres! Tout cet éclat lui laissait un vide que Taffection et le travail pouvaient seuls combler.
C'est dans sa retraite du Neckar, aux premiers bourgeons d'avril 1838, aux premiers chants d'oiseaux, qu'il écrit VExamen de la vie de Jésus.
Il avait fait la connaissance du docteur Strauss à Tubingue, et fut très surpris de trouver en lui, au lieu d'une âme de bronze, « un jeune homme plein de candeur, de modestie, une âme douce, presque mystique, et comme attristée du bruit qu'elle a causé. »
VExamen de la vie de Jésus n'est pas une œuvre de foi ni de poésie, mais une revendication de la personnalité humaine. Ce qu'Edgar Quinet combat dans Strauss, c'est le système allemand qui nie toute individualité, et qui met sur le compte des masses ce qui fut l'élan, l'acte réfléchi d'un seul esprit.
.11 plaide pour l'existence réelle de Jésus aussi bien que pour celle d'Homère. Il combat le symbolisme excessif des Allemands, qui supprime la vie, la réalité et qui remplace l'existence d'un homme par une vague formule d'histoire ou de philosophie. Dans la poésie, ils effaçaient Homère ; dans l'histoire, les héros ; dans l'Évangile, Jésus.
Edgar Quinet croit que les grandes individualités sont nécessaires pour soutenir la raison, l'intelligence et la vertu des masses.
Son interprétation de l'Évangile est humaine et philosophique.
Il ne s'arrête pas à la partie surnaturelle de la révélation. Après l'école française et anglaise du xviii* siècle,
ce système eût manqué de nouveauté. Il constate, en passant, le langage nu, géométrique, de Strauss, qui ne se déride pas une seule fois pendant quinze cents pages. De toutes ses propositions les plus audacieuses, pas une qui n'ait été débattue, soutenue, cinquante ans avant lui. Pour Kant, les Écritures n'étaient qu'une suite d'allégories morales, commentaires de la loi du Devoir. Pour Schelling, un des accidents de l'éternelle révélation de Dieu dans la nature et dans l'histoire. Pour Hegel, le principe moral de l'Évangile est divin, même û Thistoire en est incertaine.
Edgar Quinel distingue deux scepticismes : l'un, d'origine païenne, emprunte ses arguments à Julien, et explique la partie miraculeuse par la fraude et l'aveuglement ; Voltaire se sert de celte méthode, Lessing y incline. L'autre scepticisme procède de Spinosa; ses disciples directs sont Gœthe, Schelling, Hegel, Schleiermacher. Toute l'exégèse allemande est en germe dans les écrits de Spinosa ; c'est de lui qu'est née l'interprétation de la Bible par les phénomènes naturels.
Le miracle n'a été dans la réalité qu'un fait très simple, grossi à l'origine, tantôt par une erreur dans le texte ou par une ligne du copiste, prodige qui n'a jamais existé que dans les secrets de la grammaire ou de la rhétorique orientale. Pour convertir l'Allemagne au doute, il fallait le scepticisme caché sous la foi, l'interprétation allégorique. Ce système remonte à Origène : La lettre tue, mais Vesprit vivifie. On imagina de substituer à la lettre des Évangiles une mythologie métaphysique. Par exemple : le crucifix, c'est l'infini sus-
pendu dans le fini. Ou bien, l'idéal crucifié dans le réel.
Les théologiens allemands effaçaient chaque jour un mot de la Bible, et n'en restaient pas moins paisibles sur l'avenir de la religion ; Schleiermacher, seul, eut la certitude d'une crise.
Les idées que Wolf appliquait à Vlliade et Niebuhr h l'histoire romaine, furent transportées dans la critique des Ecritures. De Wette entre le premier dans ce système. Edgar Quinet analyse les devanciers de Strauss, les nuances diverses des écoles religieuses, la mysticité sainte de Néander, l'orthodoxie inflexible de Hengstenberg, l'éclectisme savant d'Ullmann, le théisme évangéliqueda Paulus, etc.
Lorsqu'il fit la connaissance de Strauss, tout le débat se concentrait sur l'authenticité de saint Jean : « C'est désormais pour nous la grande question, » disait Strauss H Quinet.
Strauss ne nie pas absolument l'existence de Jésus; il en ronserve le baptême, les disciples, l'immolation par le- pharisiens. Seulement c'est la doctrine de Jésus qui a disparu. Il ne lui laisse pas même le sermon sur- la montagne; il examine froidement si Judas était un honnête homme méconnu.
L'érudition, l'indépendance d'esprit, la fermeté du docteur Strauss sont incontestables : mais son svstème
est préconçu; il se laisse entraîner à une intolérance logique qui va jusqu'au fanatisme. Ce qu'Edgar Quinet reproche aussi à cet ouvrage, c'est que des connaissances prodigieuses ont étouffé chez l'auteur le sentiment de
toute réalité. Cette négation absolue, systématique, de toute vie appauvrit la nature et la pensée.
. docteur 1 combien de miracles se passent dans les âmes, et que la connaissance des livres ne nous enseignera pas I Que l'enthousiasme, et l'amour, et les révolutions, sont là-dessns nos grands maîtres I Qu'ils savent de choses que toutes les bibliothèques du monde ne nous enseigneront jamais ^ !
Strauss met tout sur le compte de l'imitation biblique, de Térudition, tandis qu'Edgar Quinet explique naturellement les récits de l'évangéliste. D'un côté, l'autorité de Jésus, la puissance attachée à ses traits, à sa voix, à son geste, à sa parole mystérieuse, et, de l'autre, des pécheurs saisis par cette parole, entraînés, subjugués, fascinés par cette grandeur qui apparaît au milieu d'eux.
N'avon&-nous pas vu, de nos jours, l'enthousiasme saisir ainsi des hommes du peuple en Italie, et Garibaldi exercer sur les foules un prestige comparable à celui de Jésus ?
Il n'y a pas un incident de la vie de Jésus que Strauss n'ait réfuté: la scène du désert n'a aucune réalité, aucun fond historique. Edgar Quinet, au contraire, examine la vie intérieure du Christ :
Au moment d'achever de se révéler, il se recueille dans le désert. Qui peut savoir les angoisses, les combats qui Font assailli en ce moment? Avant de jeter l'humanité dans Tavenir, qui sait si le révélateur n'a pas hésité dans son cœur, si le doute n'a pas approché de lui?.. Relevé de cet abattement mortel, la lumière intérieure reparaît pour lui; il reprend possession de lui-même jusqu'au Calvaire... Dans tout cela, où est Tim-