‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 9 sur 150 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

sant : « J'étais absorbé par la fureur! » Plus tard, il est absorbé par la méditation.

€ La jeunesse est une sorte de pâmoison, disait-il encore. J'ai vécu ainsi jusqu'en 1839. »

Un de ses amis.de 1830 me racontait récemment qu'en ce temps-là il était extrêmement causeur. Même dans les dernières années, il gardait beaucoup d'entrain, quand il n'était pas absorbé par un ouvrage en préparation ou préoccupé par des questions politiques graves. En 1848, ses inquiétudes sur la République menacée, ses pressentiments d'un coup d'État étaient à ses entretiens l'enjouement et la variété d'esprit qui étaient leur plus grand charme. Après la catastrophe de 1851, il éprouva la nécessité suprême de se rattacher à la vie par les souvenirs. Ses récits d'enfance, de jeunesse lui ont refait une patrie sur la terre étrangère.

Je les ai recueillis et conservés pour moi seule jusqu'à ce jour. Le moment est venu de m'en servir.

Pendant vingt ans, au milieu de nos chers compagnons d'exil à Bruxelles, puis dans la solitude de Veytaux cette évocation continuelle nous transportait dans le passé |et nous identifiait aux jours qui n'étaient plus. Je puis dire que nous n'avons vécu dans le présent que depuis notre retour en France, le 7 septembre 1870. Alors, les angoisses réelles du siège de Paris ont pris la place des souvenirs lointains.

INTRODUCTION. xv

A Versailles, que de fois je l'ai prié de continuer V Autobiographie qui s'arrête en 1820! Les cahiers préparés pour écrire cette suite ont servi à V Esprit nouveau et au Génie grec.

Il ne me reste que mes souvenirs personnels : mon fidèle Mémorial d'Exil me guidera.

Je suis pénétrée de l'imperfection de mon travail; mais les années et les forces déclinent, je ne dois pas ajourner davantage. L'oubli se fait, les événements sont défigurés.

Depuis l'exil, je restais convaincue que l'esprit politique l'emportait sur tous les autres dons de sa nature; il mettait dans les affaires de France une passion de justice, une raison clairvoyante, une activité de pensée et de travail qui semblaient tout dominer chez lui. C'est cette ardeur qui a passé dans chaque ligne du proscrit; c'est ainsi que chaque ligne devient un service rendu à la liberté.

On s'est demandé souvent comment Edgar Quinet n'a jamais occupé une place au pouvoir. C'est que son nom était tout un programme politique, un programme dont certains principes sur l'enseignement laïque, sur la question religieuse, eussent effrayé bien des timides.

Sa modestie aussi était un obstacle, elle lui a nui beaucoup plus que ses ennemis.

Cette modestie va si loin, que, dans sa Correspon-

Page 1