LA RÉVOLUTION EST-ELLE CHRÉTIENNE
« Pour tout dire en un mot, ajoute l'histonen *, le dogme chrétien n'est pas le dogme de la liberté, mais de la liberté impuissante; il enseigne la transmission d'une liberté perdue; il iilace le salut dans la grâce, qui est l'activité libre de Dieu, mais non pas la nôtre. — Cela explique pourquoi tout despotisme, féodal, royal, n'importe, s'est appuyé sur le cliristianisme. »
On a dit, par exemple, que le cliristianisme supprim;i l'esclavage antique et le remplaça par le servage. Jamais les mots n'ont mieux caché le tond des choses. L'ancien esclave était un mort. Le nouveau serf était-il un vivant.' libre au ciel, non libre sur la terre, il ne savait pas même s'il était ou s'il n'était pas! Historiquement, le christianisme n'a pas aboli l'esclavage*, — il dure encore, — et le sirvage existait à l'époque romaine sous le nom de colonat. Par sa douceur morale, sans doute, l'Evangile était favorable aux déshérités, mais par son esprit de résignation il leur ap[)rit à supporter leur sort, partant, soutint, éternisa la domination de l'homme par l'homme. « Respectez toute puissance, car elle vient de Dieu, » le christianisme n'a jamais dit autre chose aux croyants^. Quel est le vrai chrétien? « Cet homme résigné de l'ancien empire, qui ne place aucun espoir dans son activité personnelle, mais croit être sauvé uniquement, exclusivement par le Christ. » Y a-t-il encore des vrais chrétiens? Les jansénistes ont été les derniers. Frappés par Rome,»//s nont su que mourir''! — Nous, nous voulons vivre, apprendre à vivre. Nous ne sommes plus de la religion de la mort.
Avec M. 31ichelet, posons franchement la question : La
' Histoire de la Révolution française, lome II, p loi.
* Lire sur ce point un travail Jccisif, irréfutable : De l'Esclavage chez les nations chriftieunef; par M. P. Larroque, ancien recteur de 1 Acailémic
le Lyon; Paris, 1X.57.
"' J. Michelct, Renaissance, p. xxn-xxni, cxlui-cxlv.
♦ J. Michelet, Révolution, lome II, p. 152.
58i LES RELIGIONS MODERNES.
Révolution est-elle chrétienne ou anliclirétienne? et répondons : La Révolution, qui est « l'avènement de la LOI, la résurrection du droit, la réaction de la justice, » — « continue le christianisme et elle le contredit. Elle en est à la fois l'héritière et l'adversaire'. »
Suivons le raisonnement si net, si lucide, si élevé du grand historien, en cette matière grand philosophe.
Christianisme et Révolution s'accordent dans le sentiment delà fraternité humaine, sentiment né avec l'homme, mais que l'Evangile avait approfondi et étendu. Ce sentiment, la Révolution l'étend encore, elle aime sans distinction de race ni de religion. Là s'arrête toute la ressemblance. Tout le reste est dissemblable. La base du christianisme est le salut par le Christ : la Grâce. La base de la Révolution est le salut par la volonté : la Justice. La Grâce, principe négatif, extérieur, est en hostilité flagrante ajvec la Justice, principe positif et « tout en l'âme, » Donc Religion de la grâce et Révolution de lu histice ne peuvent être un seul et même fait.
Voici ce qu'affirme le christianisme à son point de départ : « Le crime vient d'un seul, le salut d'un seul; Adam a perdu, le Christ a sauvé. » Pourquoi? parce qu'il a voulu sauver, et il a sauvé sans demander à l'homme nulle œuvre antérieure. En retour de son sacrifice, de son « miracle d'amour, » que demande-t-il? la foi seule; la justice n'est qu'un accessoire. L'homme, dit saint Paul, ne peut rien par ses œuvres, s'il ne croit; et saint Augustin démontre que l'homme est impuissant à croire, il croit parce que c'est absurde, et la Grâce, donnée gratuitement et arbitrairement par Dieu, fait seule le salut. « Si la Grâce, a déclaré le concile de Trente, d'accord avec saint
* Michelel, Révolution, tome I. Introduction, l" partie, § 1 et 2.