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LA RÉVOLUTION EST-ELLE CHRÉTIENNE? 5.S

Paul et sainl Augustin, n'était pas gratuite, comme son nom l'indique, si elle devait être méritée par des œuvres de justice, elle serait la justice et ne serait plus la guace. » De celle théorie du mérite et du démérite, selon le bon plaisir de Dieu, découle l'incapacité absolue du christianisme, en matière de droit et même de morale. Du moment où les œuvres ne servent à rien, toute activité de l'àme est inutile. D'autre part. Dieu aimant et ne jugeant plus, comment l'homme jugerait-il? Durant tout le moven âge on voit l'Eglise subir cette contradiction et l'imposer au monde : Juger et ne juger pas, tuer et ne pas tuer. Ainsi, pour ne point verser le sang, elle brille; elle remet le coupable au bourreau et prie pour lui. Sans s'éloigner de saint Paul, l'Eglise ne |)eut se réconcilier avec Papinieii. Pour mille ans « le christianisme voile la l'ace île la Justice éternelle. » Par arrêt de Dieu confumée, l'iniquité de la conquête se dit, se croit juste : les vainqueurs sont des élus, les vaincus des réprouvés. Que le serf reste le dos courbé sur la glèbe, que le seigneur use et abuse de la domination, que l'esprit soit muet et la conscience immobile! la joie des uns est sainte, maudite est la douleur des autres; l'esprit qui parle, la conscience qui l'rémit, sont héiétiques et attirent la répression implacable par le fer et pai- h; feu.

dépendant, la Justice proscrili-, de siècle en siècle, s'amasse au fond {\\\ cœui' humain, se piépare, grandit dans les larmes et dans le sang, (loutre le Dieu de la (iràce, dès le moyen âge, l'âme populaire se tourne vers le diable, se rafraîchit aux sources d(! la légende et, pour «lélrùnei- l'idole qui I opprime en élève un aulie, eu l'ace du prêtre, V' roi, II' subit roi, le roi chevalier, le roi Dieu, Louis IX, Henri IV, Louis XIV. Au dix-huitirme siècle, Eglise et rovanté lomheiil d'elles-mêmes, éjtuisées, et la Jusli<e,

8() LES P.EI.KilONS MODERxNES.

« œiltlc la Providence, » s'ouvre enfin sur le monde, par le fait de la philosophie. Voici venir 1789. Tout est déraciné, le (jouvernemeiit de la grâce avec la rehifion de la grâce; à la tyrannie succède la liberté, à l'arbitraiie l'équité; et la Révolution, qui est « l'avénenient tardif de la Justice éternelle, » laquelle ne fait qu'un avec Dieu, inaugure vraiment « l'amour » et est enliii « identique à la Grâce. » Le grand combat finira dans une union supérieure : tel est l'idéal de la Révolution'.

Si M. Quinet a démontré l'absolue incompatibilité du catholicisme avec la démocratie, son frère intellectuel a prouvé que la Révolution n'est pas le christianisme, que l'ancien Evangile même idéalisé ne lui suffit plus, qu'elle a cherché, qu'c lie cherche et qu'elle doit trouver à exprimer sa pensée, sa foi, par un Evangile nouveau.

M Au premier âge, dit M. Mictielet, au premier âge, qui fut une reparution aux longues injures du genre liumain, un élan de justice, la Révolution formule en lois la jihilosophie du dix-huitième siècle. — Au second âge qui viendra tôt ou tard, elle sortira des formules, trouvera sa toi religieuse (où toute loi politique se fonde), et dans cette liberté divine que donne seule rexiellence du cœur, elle porteia un fruit inconnu de lionté, de fraternité ^. — La Révolution, de plus en plus fiarmonique et concordante, apparaît chaque jour davantage ce qu'elle est, une religion. Et la contre-révolution, dissidente, discordante, atteste en vain la vieille Coi, elle n'est pas une religion '. »

La Révolution eut son premier temple en I7'!0, le jour où la France se maria avec la France, dans la grande fédération, et donna le « symbole prophétique du futur mariage des peuples, de l'hymen général du monde. » Avec quelle émotion, avec quelle éloquence sublime, l'his-

' J. Michelet, Histoire de la hévolution, Inlroduclion, tome I*". p. xx à

- .1 Miclielet, Révolution, tome II, p. 20fi-207. ■' Ibid, p. 148.

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torien le décrit, ce temple sans murailles, élevé sur la surface du sol national, ayant le ciel pour dôme et la nature entière pour autel! Avec quelle |)iélé, avec cpiel amour, il communie avec ces millions d'honnnes, dont les cœurs battaient en un même cœur, sentaient, voyaient, embrassaient la patrie, et dans un élan de justice vraiment divine, portaient des loats comme celui-ci : « A tous les hommes! A nos ennemis mêmes, que nous jurons d'aimer et de défendre ' ! »

Plus tard, quand la réaction l'eut contrainte à devenir terrible, la dévolution sendila conq)rendre quelle n'était rien sans la révolution religieuse, et qu'elle était tenue d'enfanter la reVujion de la justice égale pour tous. Etudiant le calendrier républicain, M. ^liclielet a parfaitement compris la haute portée de cette nouvelle mesure du temps, qui mettait la logique à la place de l'absurdité, commençait l'union de la science, de la nature et de la justice, en dehors de toutes les formes convenues, et par là entrait dans le plan tracé par ]\lirabeau, lorsqu'il disait : « Vous n'alioutirez à rien si vous ne déchristianisez la Révolution. »

M. Michelet, qui reproche justement à la première République d'avoir fermé un moment l'Eglise, sans ouvrir le tcmi)le du Dieu nouveau, se montre impitoyable à l'égard de l'invention de l'Etre suprême, (pii ne lui parait, comme à Edgar Quinet, « qu'une neutralité philosophique entre le christianisme et la Révolution française. » H est beaucoup plus sympathique à la ttnlalive, au moins directe et radicale, d'Anacharsis Cloot/, de Romme, de

' .1. Michelet, Hévoliition. Lire toul le livre IV et tout lo livre V, surloiil la piige 175. Le récit entier de la Fédération n'est ni plus ni moins que sublime. On \\'\ autant de^q énie que quand on a autant de cœur.

Cliaiinielle et de Léonard Bourdon. Pourtant le culte de la Raison, réalisation de l'idéal du dix-huitième siècle et de la métaphysique de Kant qui le résume, ne lui paraît pas contenir la vraie foi de la Révolution . Ce culte ne révélait que la « face négative, abstraite de Dieu. » Chaste mais triste, élevé mais froid, il ne pouvait pénétrer jusqu'au cœur du peuple, assouvir sa soif d'idéal. Le Dieu de la nature n'y eût pas sufli. 11 fallait encore « le Dieu de justice héroïque, par lequel la France, prêtre armé de l'Europe, devait évoquer du tombeau les peuples ensevelis'. »

En somme, la Révolution accomplie n'a pas affirmé sa foi. C'est à cause de cela qu'elle a })u être arrêtée dans sa marche et ramenée sous le joug des vieilles croyances. La Révolution militante sait déjà quelle n'est point inféodée aux religions du passé. Elle les contient toutes, païennes et chrétiennes, comme l'a démontré M. Quinet ; mais elle n'est à aucune. D'autre part, elle cherche sans cesse, en dehors des cultes matériels et des sacerdoces, le dogme intérieur des hommes libres, et il est aisé de voir, dès à présent, qu'elle tend à la conciliation de l'Amour et de la Raison, à l'affirmatien de la Justice dans la nature et dans l'humanité.

Nous avons vu M. Quinet transporter dans le monde de l'avenir le sentiment de l'Etre, divinisé par l'Inde antique, et l'unir au sentiment de la personnalité de l'homme, divinisé par la Grèce. Nous l'avons vu dégager l'humanité de la nature, par lui-même, par ses propres émotions, par son propre génie, montrer rintiuiité profonde de l'une avec l'autre. Enfin, nous l'avons vu élever la science de Galilée, de Keppler et de Newton au rang de « géométrie

' lie'voliitioii, tome VI, p. 389-590. note.

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