‹ Edgar QuinetChapitre 99 sur 122 · XII . — LA RÉVOLUTIOiN EST-ELLE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

XII . — LA RÉVOLUTIOiN EST-ELLE CHRÉTIENNE

J'ai suivi le christianisme idéal d'Edgar Quinet depuis sa prédication par Jésus, jusqu'à sa confirmation par la Révolution française. Je l'ai montré disparaissant du monde réel, à l'avènement politique de l'Eglise, mais conservé en dehors d'elle par l'hérésie, par la science, par l'histoire, par la philosophie, par l'art, la poésie et la politique, EvaufiUe éternel, auquel chaque âge ajoute un précepte ou un cha|ntre entier. Pour en résumer l'esprit, je laisse parler M. Quinet *.

« .... Qu'est-ce qu'une religion?... C'est l'idéal vers lequel tend une nation et qu'elle réalise de plus en plus dans ses institutions civiles ; c'est la sul3stance dont vivent les générations diverses d'une même race d'hommes

« Lisez les pages 247, 2i8, 2i9, 250, 251, 255, 254, 255 de \' Enseignement (lu peuple, édition de Paris, 1850. J'en donne ici toute la substance en me servant des termes employés par l'auteur.

LA r.EVOLUTION EST-ELLE r.llUÈTlE>">E? 381

« Toutefois le inonde ne fera plus dé révolutions religieuses dans Tancieii sens du mot. Pourquoi cela? 11 n'en a plus besoin. Chacun a conquis la liberté du vote intérieur dans la cité divine. A quoi bon désormais une émeute dans linlini ?

« Ajirès la Réformation, qui de chaque homme a fait un pape, l'idée de soumettre la conscience religieuse à une autorité extérieure, c'està-dire à un sacerdoce, ne peut plus émouvoir l'humanité. Voilà pourquoi aucun mouvement ne ge produira plus parmi les hommes pour substituer à un clergé aucien un clergé nouveau....

« Aujourd'hui, le christianisme universel tend à se réaliser par la liberté, par l'égalité, par la fraternité, par la sanctification du travail, dans les institutions civiles; c'est ce qui s'appelle le socialisme de rhumauité mnderne.

« H y a des religions qui, dès leur apparition, se sont incarnées dans les institutions, par exemple, le Coran.... Il y a des religions, au contraire, dont l'idéal reste longtemps suspendu dans les cieux avant de pénétrer les choses humaines ; témoin le christianisme. Pendant dix-huit cents ans, on l'a considéré comme un idéal étranger à la terre.

« Quand un idéal religieux se précipite du haut des dogmes dans les fiits sociaux, aucune puissance de la terre ne peut empêcher son travail de s'accomplir Voilà pourquoi on voit la démocratie grandir

par ses échecs autant que par ses couibinaisons les meilleures : elle ne réussirait pas à se détruire quand même elle y serait tout occupée. L'homme ne peut plus rien à une telle œuvre pour la contrarier. »

Ainsi, ce christianisme idéal n'a aucun rapport avec le clirislianisnie réel, nianifeslé soit par la grande secle catholique, soit par la grande secte grecque, soit par les petites sectes protestantes. Et c'est à cause de cela que je regrette qu'il porte le même nom, pouvant être confondu avec tout ce qu'il n'est pas.

l'om* moi, je crois que 1789 est le point de départ d'une civili-salion nouvelle, actuellement eu élaboration, et qui accomplit le christianisme comme le christianisme accomplit le mosaïsme. — De même que le fils de l'Ancien Testament n'a pas voulu être coul'oudu avec son père, de même la Révolution ne veut pas être identifiée à son an-

cêlre, le Nouveau Testament. Elle est, elle aussi, un Évangile.

Ici M. Quinet doit être expliqué et éclairé par M. 31ichelet, cet autre lui-même, dont les « pensées, comnmniquées ou non, concordent toujours » avec les siennes'.

Sur la question religieuse, la Révolution se montra toujours fort indécise, et malheureusement celte indécision dure encore. Elle provient de deux pages contradictoires, que lui légua un de ses maîtres, Rousseau. Au Contrat social, il établit et prouve que le chrétien n'est pas, ne peut pas être un citoyen. Puis, dans VEmile, il s'enthousiasme de l'Evangile et s'écrie en parlant de Jésus : « Sa mort est d'un Dieu. »

« On se remit à lire l'Evangile, dit M. Blichelct ^, et, clans ce livre Je résignation, de soumission, d'obéissance aux puissances, on lut partout ce qu'on avait soi-même dans le cœur : la liberté et l'égalité. Elles y sont partout en effet, seulement il faut s'entendre : l'égalité dans l'oLéissance, comme les Romains l'avaient faite pour toutes les nations ; la liberté intérieure, inactive, toute renfermée dans l'àme, comme on pouvait la concevoir, quand toutes les résistances nationales ayant cessé, le monde sans espoir voyait s'affermir l'Empire éternel. »

Insistant sur ce point et tenant à montrer combien l'on a exagéré la signification civile et politique de la touchante légende du Crucifié, M. Michelet fait voir le dogme chrétien sortant d'une faute d'Adam qu'il répare, et ne pouvant être que le dogme de la liberté perdue. Le genre humain, portant sans cesse la marque et le poids du péché originel, ne s'y trouve pas sauvé par son propre effort, par la liberté, mais « par la grâce arbitraire du Christ. »

'Voyez la Dédicace du Peuple, par M. Michelet; la Dédicace du Christianisme, par M. Quinet.

- Histoire de la Bévoliition française, tome II, p. 130.

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