Ahasvéhus
Va par la date de sa publication, et par son importance, Ahasvérus est le preiuier des poèmes d Edgar Quinet. Hêvé dès l'enfance, composé à (lertines, dans la petite église de Brou, à Paris, en Allemagne, en Grèce, en Italie, on peut dire qu'il contient la jeunesse entière de son anleui-, et qu'il est comme la synthèse de tout ce que le poète chercha, sentit, vit, appiil et rêva jusqu'en 187)5. Senli-
' l.e Cliii.sliaui.snii' et la licroliilion. lei,:oii 1"'.
- Tome Vil dis Œuvres complètes. — Ici. j'aurais dû me conlcnlcr <lo renvoyer le lecteur à la belle élude de M. Magnin, réiniprimée on lèlc du poëme. Je ne saurais être ni plus coniplet, ni plus juste, ni surtoul aussi éloquent. Mais l'on comprendra <pic je ne pouvais passer Ahasv&ux sous silence, et 1 on me pardnimera d'avoir été forcé de recommencer pour ee travail d'ensenilde ce qui avait l'té déjà fait et si l)ien fait.
nient presque indien de la nature primitive, débordement lyrique d'une imagination sans frein, sensibilité pénétrante d'une âme déjà meurtrie, interprétation savante des symboles religieux tant anciens que modernes, immensité du plan réalisé et du but cherché, variété éblouissante des détails et des moyens, audace du style et de la pensée : voilà ce qui ïa'û d'Ahasvérus une de ces œuvres hors ligne, dont l'apparition soulève des tempêtes, que nul ne peut repousser sans colère, que nul ne peut accepter sans enthousiasme, et qui survit à la lutte des critiques, toujours niée des uns, toujours admirée des autres. Aujourd'hui, comme hier, Ahasvérus est incompréhensible pour quiconque ne peut franchir, sans avoir le vertige, les limites restreintes du connu, du réel, du positif, du raisonnable. Mais ceux qui ont la double vue poétique, ceux qui savent ce que c'est que l'imagination et qui, à certaines heures, se sentent pris de la folie du sublime, ceux-là pourront toujours déchiffrer sans peine les énigmes de ce poëme, ils entendront ce que la nature y dit à l'humanité, et l'humanité à Dieu ; ils pourront suivre le poète à travers ses fantaisies les plus extravagantes jusque sur le seuil de l'infini, jusqu'au fond de l'éternité et du néant. Comme conception fantastique, Ahasvérus dépasse de beaucoup le Faust de (jœthe, et même les rêves animés de Jean- Paul Richter. S'il était écrit en vers, ce m\jstère serait un chef-d'œuvre unique dans notre littérature. En prose, mais en prose rhythmée de telle façon que l'on dirait presque des vers, il n'a qu'un pendant, le roman du plus grand poète de ce temps : Notre-Dame de Paris. Pwman et mijstère survivront à leurs auteurs et marqueront les deux points culminants où s'éleva l'imagination française durajit la première moitié du dix-neuvième siècle.
< hi aurait tort de croire qu'Ahasvérus est, comme tant
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lie critiques l'ont répété, d'inspiration purement germanique. Sans nier qu'Edgar Quinet, dans cette œuvre, plus que dans toute autre, ait subi l'influence allemande, on doit reconnaître qu'il a su rester Français, tant par sa foruK,' que pai- ses idées; il faut même ajouter qu'il est devenu universel par la pensée réellement universelle qui est le fondement de son poëme.
Celte pensée, la voici, telle que le traducteur de Ilerder l'a exprimée en une de ses plus belles pages :
« Pousse p;ir une in;)in invisible, non-seulement le genre humain n Jirisé le sceau de l'univers et tenté une carrière inconnue jusque-là, mais il trioujplie de lui-même; il se dérobe à ses propres voies, et, changeant ince-sarnmentde formes etd'idoles, chaque eliort atteste que l'univers l'embarrasse et le gène. En vain l'Oriint, qui s'endort sur la foi des symboles, croit-il l'avoir enchaîné de tant de mystérieuses entraves: sur le rivage op|)Osé s'élève un peuple enfant qui se fera un jouet des énigmes de l'Orient et les dénouera à son révtMl. En vain la personnalité romaine a-t-elle tout absorbé pour tout dévorer; au milieu du silence de l'empire, est-ce une illusion décevante, un leuri'e poétique, que ce bruit sorti des forêts du IN'ord, et qui n'est ni le frémissement des feuilles, ni le cri de l'aigle, ni le mugissement des bêtes sauvages? Ainsi, captif dans lesboines du monde, l'inlini s'agite pour en sortir; et Thumanité qui l'a recueilli, saisie comme d'un vertige, s'en va, en présence de l'univers muet, cheminant de ruines en ruines, sans trouver où s'arrêter. C'est un voyageur pressé, plein d'ennui, loin de ses foyers. Parti de l'Inde avant le jour, h peine s'est-il reposé dans l'enceinte de Babylone, qu'il brise Babylone, et, restant sans abri, il s'enfuit chez les Perses, chez les 3Ièdes, dans la terre d'Eiiypte. Un siècle, une heure, et il brise Palmyre, Ecbatane el Mcmphis; et toujours renversant l'enceinte qui l'a recueilli, il (piilte les Lydiens pour les Hellènes, les Hellènes poiu" les Étrusques, les Homains pour les Gèles, les Gèfes... Mais que sais-je ce qui va suivre? Quelle aveugle [irécipitation ! Oui le presse? Comment ne craindrait-il pas de défaillir avimt l'ariivée? Ali! si dans l'antique Épopée nous suivons de mers en mers les destinées eiraiiles d'Ulysse jusqu'à son île chérie, qui nous dira quand liniiont les aventuics de cet étrange voyageiM-, et quand il verra de loin fumer les toits de son Ithaque '?.... »
' Ititroducdou à iliistoirr (h- riiiiiiioiiilt'. l. II des Œinres complètes |(. "(GG et ÔG7
'fli LES l'Oh'lilES.
Telle est la grande idée qu'Edgar Quinet a voulu représenter sous la figure populaire du Juif errant. Le maudit du Golgotha personnifiant l'humanité entière et le naïf mijstère d'Ahasvérus devenant l'épopée du progrès : voilà toute son œuvre. Infiniment plus large que la légende qui lui sert de cadre, elle ne comprend pas seulement la vie du genre humain depuis lère chrétienne, mais depuis l'origine du monde, et jiar dehi la consommation des siècles.
Essayons d en suivre le développement.
Depuis trois mille cinq cents ans, la trompette de l'archange a résonné dans la vallée de Josaphat et les déhris de la terre roulent éteints, dans l'espace. Le Père éternel se propose de créer une terre nouvelle, et une seconde humanité. Mais, auparavant, il tient à rap|)eleraux saints (juelle fut la première. Il ordonne donc à ses séraphins de représenter, sons forme de mystère, le drame de l'histoire achevée.
Nous voici à la veille de la Création. L'Océan, sans rivages, se plaint amèrement de la monotonie de son innnensilé. Peu à peu la terre se forme. Du fond des eaux s'élance le Léviathan, l'oiseau Vinateyna développe dans l'air se.s ailes de cent coudées, le serpent sort en siffîant de la fange, et le poisson Macar nage à la surface des flots. Se vovant .seuls à peupler l'univers, les monstres s'en proclament les dieux. Un hruit .^ourd sort des profondeurs du glohe, les (jéants, les Titans s'éveillent, ils hàtissent des villes souterraines qu'ils espèrent faire durer des siècles et des siècles et prétendent élever jusques aux cieux. Alors l'Eternel, étend sa main toute-puissante, et, mécontent de sa première ébauche, ordonne à l'Ucéan de l'engloutir.
Ici .se place un épisode admirable. Un roi est assis sur son trône. Soudain, aux portes du palais, un bruit formi-
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dalde se t'ait entendre, l^e roi s'effraye. Ses courtisans le rassurent : ce n'est qu'un soupir de son peuple! Les portes se brisent, le flot entre en rugissant. — Secourez-moi! crie le roi. — (]Vst ton héritier, lui réplique son satrape ; je ne te connais plus ! Et il s'enfuit. — Le roi est seul en face de l'Océan. Kn vain lui offre-t-il sa coupe d'or, son manteau , sa couronne. — Votre couronne ! « J'aime mieux pour bandeau ma |)oussière d'écume. » — Que veux-tu donc? — « Wasseoir à votre place. » — Kt l'Océan s'y assied, plus majestueux et plus lier- que le roi détrôné. Mais la voix de Dieu retentit : la « Majesté d'écume » se courbe comme un esclave. Le Très-Haut lui jette un brin d'herbe à ronger.
L'eau se letire, le sol se raffermit, le soleil dore le sable du rivage, l'herbe verdit la prairie et l'oiseau chante sous les arbres en tleur. Les tribus humaines, rassemblées sur le sommet de l'Himalaya, songent alors à se disperser. La première suit le cours d'un grand fleuve, le Gange. La seconde, guidée |)ar un griffon, descend vers l'Iran. La troisième, à la suite d'un ibis, s'achemine vers l'Egypte. Du haut du ciel oriental la lune et les étoiles fêlent en chœur le retour des hommes « sur leurs terres d'héritage, » et des sphinx jettent au vent les mystères des « jours de mille ans, » qui ne comptent pas dans l'histoire. Thèbes, enfin, s'éveille de son long sommeil, apjielle ses scruis. Babyloiie, Mnive, l'ersépolis, Saba, Bactres et l'almyre lui répondent. L'Orient entier se révèle. 11 est déjà las de sftn panthéisme aux mille formes, et Babylone propose de fondre en une seule toutes les idoles jusqu'alors adorées. Qui sait le nom du Dieu noiiveau, se demandent l'une à l'autre les villes d'Asie? — Moi, répru|ue .lérusalem. Et elle annonce qu'il vient de n;iitn' •lans Bethléem. — Curieuses de le connaître, les villes dé-
pèchent vers lui leurs rois mages; et, ceux-ci, entendant « hennir l'Eternité du côté de Bethléem, » courent sur leurs chariots sonores, guidés par l'étoile qui les presse de ses chants. Les voici arrivés. Est-ce là le palais du roi du ciel? Ils ne voient qu'une humble crèche, sur le toit de laquelle gazouillent les petits oiseaux. Jésus s'éveille. Les représentants du monde antique, le lion couronné, le griffon et l'aigle se soumettent à lui. Les rois mages, à genoux, lui offrent leurs riches présents. C'est un calice de vermeil : la Vieige voit au fond du fiel et de l'absinthe. C'est une couronne d'or : la Vierge la voit faite de « piquants d'épines de bois de Judée; » elle lui semble être rouge de sang. L'Enfant-Dieu repousse donc les présents des rois mages pour accueillir les dons des bergers, « une peau de loutre, un collier déparas, une croix de coudrier et une agrafe de buis ciselé. » — Un chœur idéal entonne le chant àe mort du vieil Orient :
« ÎVotre Dieu l';in est inoit... un Dieu plus jeune de mille ans est né... Rnisin des Gaules, mùris-toi sous ton chêne, c'est lui qui te vendangera 1 » — « Passant qui chantez si bien, s'écrie un sphinx du fond du désert d'Egypte, savcz-vous donc s'il n'y a plus au Liban du bois de Judée de quoi tailler une croix? »
La première journée du mystère est achevée par ce trait d'ironie. Avant que commence la seconde, les diables se moquent de la pièce qui se joue aux cieux. Mais silence à l'enfer! Le désert aperçoit Jésus qui monte au (Calvaire. C'est le Fils de son Dieu, de Jéhovah, que l'on va crucifier ! Avec quelle ardeur il souhaite de l'arracher à ses bourreaux et d' ensevelir les déicides. Il roule ses sables, mais comme il rampe lentement! Arrivera-t-il?... Sa plainte vaine vient expirer aux pieds du Golgotha.
Cependant Jésus gravit la montagne. Une foule, ivre de haine, le poursuit de féroces moqueries. Debout, devant
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la maison de son |)ère, Ahasvérus écoule, liësile, el enliii se dit : l.a colère de ce peuple (sl jnsle, sans doute! Kl il se scnJ entrain»' à crier : Mort au faux devin! Jésus est à qnehpies pas de lui, harrassé de tatigue. J'ai soif! aide-moi à porter ma croix! laisse-moi ni'asseoir sur ton haiic, sur Ion senil, demande-t-il d'une voix suppliante. — 3Iaiclie! niardie! — « Pounpioi l'as-tu dit, Ahasvérus' » répond le (ihrist. Puis, (Tune voix terrible il ajoute : o ('/est toi qui marcheras jusqu'au jugement dernier! » Kl aussiuM le nom qu'il lui donne s'inscrit devant les yeux du conpaljle en lettres de l'eu : Le Juu-^ ei:i:.\m ! A-l-il entendu? voil-il? La foule s'est écoulée. F^e silence règne. Peut êtie n'était-ce qu'un rêve!. . L'ange saint Michel se présente, el, la main appuyée sur la crinière d'un cheval qui sue dn sang, il ordonne à Ahasvérus de partir... Ahasvérus rentre un uistant pour dire adien à son vieux père Nathan, à sa sœur Marthe, si helle et si douce, à ses petits frères. Piien n'est plus touchani que celte scène, on la naïveté de l'enfance se mêle à la niajeslé de la paternité orientale. Comme sentiment, connutart, rien n'est plus parfait.
Saint Michel est remonté au ciel. Le Juif errant, « vêtu de lénèhres, » marche « sous le toit des temi)êles, » n'ayant que le désert pour comjjagnon. Déjà l'Orient l'a l'aligné. Il le veut fuir, cherchant s'il n'y a « nulle part un autre Dieu meilleur que le Dieu de Judée. » Il marche, il marche en exhalant sa plainte : — « Je ii'enqîorte, pour reliques, dans mon voyage, que ma jilaie dans mon sein. el pour idole, sous mon manteau, que ma douleur. » — Il traverse une vallée, « semée de cendres, » la vallée de Josaphat. Il voudrait se désaltérer. La vallée n'a |»(»ur lui ni puits ni citerne. Il voudrait s'asseoir. L'implacaldt* vallée s'allonge sous ses pas, et l'écho sans cesse lui ré-
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pôle la malédiclion du Golgotha : Marche toujours, maudit, loin, plus loin !
Kn ce moment, un grand bruit se fait dans le Xord. <!e sont les barbares qui franchissent le Danube et se précipitent sur Home. Les Golhs, les liérules, les Huns poussent leurs cris de guerre, auxquels répondent, dans un vague lointain, les voix aériennes des l'ées. L'Kternel, sous la figure d'un ermite, apparaît à Attila, et lui nionlie le chemin. — Le vieux monde est anéanti.
L'intermède qui sépare celte seconde journée de la troisième est rempli par une éloquente interpellation du poète aux bourgeois de France. Leur rappelant le hennissement de leurs grands chevaux de bataille et la honte dont leurs fronts rougissent depuis l'invasion, il les excite à sortir de leur égoïsnie, à se relever de leur abaissement. Il est lâche et criminel d'ensevelir un si beau pays dans la boue des intérêts. Que la France se revête de sa gloire et recommence à faire tourner autour d'elle « la ronde des nations! »
La troisième journée commence. Nous sommes transportés dans une ville du moyen âge, sur les bords du Rhin. Au cri du veilleur de nuit, des ouvriers attardés se hâtent; ils rentrent chez eux en chantant la complainte du Juif errant. Lorsque règne le silence, le roi Dagobert, de la fenêtre de sa tour, cause avec saint Eloi des signes qui annoncent la fin du monde. Ailleurs, au fond d'une maison noire, à l'angle d'un carrefour, une vieille femme se chauffe dans les cendres. Près d'elle est assise une jeune fille, Rachel, ange tombé du ciel parce que ses yeux n'ont pas pu retenir une larme quand la malédiction du Christ s'abattait sur Ahasvérus. La femme, qui passe pour être sa mère, n'est autre que Mob, la mort. La mort, c'est la réalité qui hait, méprise, et bafoue l'idéal. L'ange tombé.