AHASVERUS. HO
c'est l'idéal qui, sans cesse, se ressouvient du ciel perdu.
Ahasvérus, épuisé de fatigue, s'est assis sur un banc, aux portes de la ville; auprès de lui son cheval est étendu, mourant. Le maudit crie miséricorde! et rien xw lui répond. Au moins s'il pouvait mourir! Mais non, le Christ impitoyable kii a ravi jusqu'à ce suprême espoir. Son cheval meurt. Lui, il vivra 11 entre dans la ville, sombre, le cœur lenqih de rage. Rachei l'aperçoit, et dès lors, tout autour d'elle, son sansonnet, son bouquet de girotlées, sa mandore, lui parlent de lui. — Prends garde, ô jeune lille!
)lais quel est cet étranger, vers lequel un souvenir du ciel l'enhaine? Sur l'esplanade du château de Heidelberg, elle le rencontre, l'interroge. Bien qu elle ne comprenne pas ses mystérieuses réponses, elle a foi. Troublée, elle sendorl. Les fées viennent visiter son sonnneil; toutes les légendes amoureuses des poèmes du moyen âge s'agitent dans son rêve. Elle s'éveille pensant à lui. Llle s'agenouille pour |)rier. Les fées la poursuivent de la pensée de celui qu'elle aime, et sa prière reste inachevée. Seule, dans le jardin, sous les arbres, avec lui elle se promène devisant d'amour, conune Marguerite avec Faust. De ses lèvres déniant le mot suprême s'est écha|)pé... Vm.' vierge lui a dit : Je t'aime! Le reste du monde n'existe plus pour Ahasvérus, c'est ici qu'il veut rester. Mais que ses illusions lui sont vite arrachées! Le Juif errant est immortel, aujourd'hui ou demain Rachei va mourir; lui, il l'aura entraînée dans la mort, et seul il continuera son éternel voyage!
Ahasvérus, sombre, creuse l'abîme de sa pensée. Voici Mol) qui entreprend de guérir son désespoir. Si, pour se consoler, Ahasvérus s'adonnait à la poésie/... Plutôt au métier des armes, cela plairait mieux à Mob**... Pom-
tant, comme elle est la réalité, elle l'engage «Je préférence à se livrer à la politique.
« L'intérêt Lien entemlu, lui flit-elle, sera votre guide infaillible. L'équilibre des pouvoirs est d'abord la doctrine que je vous conseille. Lamonarcbie a du bon. L'aristocrate sent son aïeul. Le démocrate est tout nerf et tout os. Le mélange est mon fait. Du positif, point de pathos. Le chiffre seul, nu, désarmé, déchaussé, désossé, déhanché, entendez-vous? Tous les droits sont reconnus. D'un trait de plume vous enterrez deux ou trois pet:ples, et cela vous fait honneur. »
Cela ne vous convient pas, reprend 3lob, jetez-vous dans la religion. Et elle lui propose d'entrer dans le méthodisme, où « la vie se passe à vivoter. » Vivoter! certes ce n'est pas cela que désire Ahasvérus. L'amour a éveillé en lui le désir de l'infini. 11 se sent entraîné vers un nouvel idéal, et les railleries de la mort sont impuissantes à dégoûter le vivant de son rêve divin.
Mob a quitté Ahasvérus en riant aux éclats. La comédie est finie. La tragédie commence. 3Iais, avant la scène capitale que Mob [»répare, le poëte a placé comme prélude une conversation, pleine de fraicheur, entre Berlhe, l'amante heureuse en ses désirs bornés, et Rachel, l'amante tourmentée de l'infini, Aussitôt après, Ahasvérus entre dans la chambre de Rachel. Ses paroles ardentes troublent la raison de la jeune fille. 31ais, tout en laissant tomber sa tète sur la poitrine de son amant, elle tremble, elle a peur* Ahasvérus la rassure. Elle pleure. 11 boit ses larmes. 31ais qu"a-t-elle vu? A son cou, son crucifix saigne... Elle s'arrache avec terreur aux baisers du maudit. — « Christ! Christ ! s'écrie Ahasvérus, dans une imprécation vraiment sublime, je te reconnais là! » — .lésus! Jésus! soupire Rachel. — « iN'appelle pas le Chiist, » hurle le Juif eriant, en saisissant l'ange tombé entre ses bras. « Tout son sang coulerait jusqu'à terre, que mes
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lèvres ML> quilteraioiil plus les lèvres ! » — « J'ai cIhtcIk'! le oiel et j'ai trouvé l'enfer! » crie Racliel; et, dans sa tblie, elle l'exorcise comme un démon. Mais il parle. Kt bientôt i-lle revient se jeter dans ses bras. Elle croit avoir rêvé. L'aniour a-t-il déjà trioniplié du céleste anatliéme 7 Pas encore. Mob apparaît sur le seuil de la porte. Raehel et Abasvérus se retournent el palissent au bruit de son éclat de rire sépulcral. La « veuve du néant » ne veut point que l'on s'épouse sans cérémonie, elle entend marier les amants dans la calbédrale de Strasboury .
Je ne sache rien de plus audacieux, ni de plus grandiose, que cette fantastique animation du monument gothique, telle que M. Quiuet la représente, en un stvle débordant de lyrisme et qui n'a plus rien de réel. D'abord c'est la cathédrale entière qui revit comme une seule [)ersonne. On l'entend enfler ses voix, bourdoimer de ses cloches, gémir, crier, hurler de ses orgues. On la voit, de marche en marche, de tourelle en tourelle, sur le dos de ses griffons de pierre, sur les ailes de ses colombes et de ses dragons de marbre, prendre son essor et monter jusqu'à Dieu. Tout à coup, ce n'est plus elle tout entière qui vit el s'affirme. Chacune de ses parties prend corps et parle. A elle-même le Christ peint sur ses vitraux inqiose silence, et, d'une autre de ses fenêtres, saint Marc commande aux morts de soulever ses dalles... Il est minuit. Les morts commencent leur ronde : les papes et les archevêques, mitre en tête, les empereurs et les l'ois, portant leurs couronnes sur leurs fronts de squelettes, et six mille comtes. Ils tournent, ils tournent, entre-cboqnaiit leurs os, et « la cathédrale bondit avec eux comme une barque, battue par latenqiête, sur la merde (îalilée. » Kn dansant, b-s morts chantent: oignes et cloches accompagnent leurs cbanls. Attila, Arllnis, CJiarlemagne, Sige-
froy, les empereurs, les rois et les comtes, le pape Grégoire, les archevêques el les prêtres ; tous sont lassés d'attendre l'heure prédite; ils renient le Christ qui n'est pas venu les ressusciter. Les uns et les autres regrettent la couronne et la tiare; les femmes regrettent leurs soupirs et leurs larmes; les enfants, leurs couronnes de fleurs. A tous, la cathédrale répond :
« Moi, je suis rÉternité visible sur l;i terre. Vous êtes, vous, Ttieure errante qui s'est vêtue dans le monde, en courant, de son manteau retentissant... Je suis triste, vous êtes mon jouet ; dansez, dansez, rois et reines, enfants el femmes, jusqu'au matin ! »
Les portes s'ouvrent avec fracas. Mob entre, donnant le bras à Ahasvérus, la main à Rachel. Les morts saluent leur reine avec respect; avec curiosité ils s'approchent des deux fiancés. Ahasvérus leur demande « s'ils n'ont pas vu le Christ avec des yeux flamboyants. » — « Il n'y a point de Christ, » crient-ils tous ensemble. — « 11 n "y a plus de Christ, répète Ahasvérus,... et plus d'enfer pour moi, n'est-ce pas, messeigneurs'.' » — « Ils te trompent, dit Rachel, en s' élançant vers lui, j'en suis sûre, et tu vas perdre ton âme... » Lt, le regardant en face : « Qu'as-tu donc fait au Christ? — Rien, presque rien. — Mais, s'il n'y a point de Christ, qui donc nous bénira? qui nous sauvera?... »
Mob a fait approcher Grégoire. Le pape squelette va bénir l'union de l'ange et du maudit. — Votre nom, demande Grégoire? — Ahasvérus ne peut répondre. — « C'est Ahasvérus, crie une voix, le Juif erram, et moi, je suis le Christ, que vous avez cherché dans vos tombes. » — « Sois maudit, Ahasvérus, » hurlent ensemble les morts et toute la cathédrale. — « Sois béni, Ahasvérus, dit Rachel; grâce pour lui, Seigneur I ouvrez-
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lui voire ciel! » Des déinons la ronetteiil avec des lanières de flamme; mais son amour est plus fort que la douleur, et sa prière monle vers Dieu.
A cet émouvant tableau, succède un inlermède d'une extrême douceur. I.e poêle fait aux poêles la plaintive confidence de ses chagrins d'amour.
(I Ah! que le ca-iir ino |it'se, dit-il, je ne sais coimnent fitire |ioui écrire ce soir ma tàclie. .Mon encre n'est [las d'or, elle est faite de larmes. Mi plume n'est point d'iMi diseau du ciel; elle est arrachée de l'aile de mes rêves. Mon livre n'est pas fait de |)ar(Iiemiti ; il est fait de mon âme; oui, de mon àme et de mon désespoir. »
Kntre la troisième et la quatrième journée, des siècles et des siècles se sont écoulés. (x)nune au connnencenienl du monde, l'Océan se plaint d'être seul; il n'entend plus sur son rivaye le joyeux hruit qu'y faisait le genre humain. Ahasvérus a vu, lui aussi, la foule qui l'enlourail se disperser peu à peu. Les hommes se sont éteints dans le doute, ayant renoncé à chercher l'introuvable idéal, s'élant abandomiés aux stériles négations. — Kl maintenant, demande Ahasvérus à l'Océan, « où vas-tu aborder'.' » — « Au néant... Dieu est mort; allons lui faire des funérailles, w — « Prenez gaide que ce ne soient les vôtres, » ré|)lique aussitôt Rachel. dont la foi a subsisté avec l'inépuisable amour. — Ahasvérus voudrait pourtant éloigner sa couq)agne, car, puisque tout meurt autour de lui, fatalement il l'entraîne à la mort. Mais Rachel ne veut pas retourner en arrière ; elle n'es! point lasse ; que sans se désesj)érer il maiche, elle, elle le suivra jusqu'au bout. Aux eonlius du momie, déjà aux trois quarts détruit, ils s'arrêlent. liacbel prie poiu' Ahasvérus. — « Ah ! si jt' pouvais croire! » s'écrie celui-ci. Tout lui répond: Néant I — «Tout est tari, tout est vide, hormis mon
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calice qui s'est encore rempli de lie! » — « Donnez-le-moi, jeu vais boire la moilié, » dit liacliel.
La fin du monde est proche. Saint Marc permet à sou lion et saint Jean à sou aigle de courir voir ce qu'est devenue la terre. Le lion et l'aigle reviennent, annonçant que déjà sous les herbes on entend le murmure des morts ipii ressuscitent. En elTet, la Irouqiette archangélique a résonné. Athènes, Rome.Babylone, Paris, sorlent de leurs tombes. Le dernier des vivants, le docteur Albertus Magnus, ne s'est pas aperçu que le monde passait ; bientôt, demain, ce soir, il aura surpris au fond de ses creusets le secret de la vie. — « Viens apprendre le secret de la mort, » lui crie l'ange du Jugement. — De tous côtés les morts se réveillent. D'abord apparaissent Sapho, Héloïse, la reine Rerthe la blonde, Gabrielle de Vergy, Béatrix, mademoiselle Aïssé, la comtesse Guiccioli, Desdémone, Juliette, (Clarisse Harlowe, Mignon, Julie de Waldemar, Virginie, Atala, toutes celles qui ont vécu, qui ont aimé. Mais celle-ci, pourquoi est-elle morte? Elle n'a rien aimé. Et celle-là? Elle a voulu tout aimer, ('elle-ci est née pour être éveillée à la douleur et à la céleste joie d'un seid mot d'amour. Celle-là est morte parce qu'en vain elle attendit celui qui, un jour, avait baisé la lleur tombée de sa main. Cette autre revit parce que, lorsque le monde ne rêvait plus, elle a rêvé, et qu'a|)pelée par la terre, elle a pris son essor vers le ciel. — Au milieu de ces résurrections d'amour, par l'amour, le poète lui-même ressuscite.
La mer est vide. Le monde n'est plus qu'une ruine. Sur cette ruine, Rachel, épuisée, s'arrête. Ahasvérus voudrait aller plus loin, toujours plus loin. Elle l'a tant aimé, qu'elle lui a donné toute son àme et que maintenant c'est elle qui désespère, c'est lui qui aspire à l'infini. L'amour même ne lui sul'lit plus; par delà l'amour il entrevoit un autre
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idéal. Désormais l'éternel maudit aspire à Dieu; mais Dieu même lui suflira-t-il? Il ne doute plus (pie de cela. Qu'il s'agenouille et cpie Racliel le baptise de ses larmes!
« Encore tli^s Immes, cric-t-il, les tiennes sont trop tièdes. Pleure donc sur mon cœur, là, oui, là; c'est là que j"ai soif, » — « Et moi, se dit Riicliel, c'est là aussi, sans le vouloir, (|ue lu me fais mourir, jiour m' plus jamais ressusciter! »
.Alol) pareourt les restes du monde, ralliant les morts retardataires. Elle jjousse Uaeliel et Ahasvérus vers la vallée de Josaphat. Les foules ressuscitées s' v entassent pendant que les saints chantent les prières et les litanies de la Vierge. Les fleurs qui, les premières, « se rhabillent sur leurs tiges » entonnent un chœur auquel répond .Marie. Les Montagnes, sous la conduite du mont Blanc et des Alpes, se présentent à l'Lternel. — Vous avez douté \me heure, leur dit-il, de tous vos sonnnets, je me ferai « un banc de pierre pour ni'asseoir sur ma porte. » — Kt, se tournant vers IDcéan, il ajoute : « ïn as douté jusqu'au fond de tes vagues; va ! je prendrai toute ton eau dans le creux de ma main pour en laver la |ilaie et le calice de mon Fils. » — Aux Etoiles, (jui, elles aussi, ont douté, il reprend tous leurs joyaux « |)our en l'aire une bague à son doigt. » — .Mais bientôt, cette bagne d'étoiles, il la donne aux l'ennnes qui ont aimé sur la terre et dont les noces seront célébrées au ciel. Le Temps et Mob comparaissent devant lui, guidant le troupeau des morts. Que le Tenqjs lui rende son sablier vide, et )lob, sa faux désormais inutile! — Les Dieux morts s'inclinent devant lui. De ces « Eternités d'une semaine, » il fait ses écuvers, ses cavaliers, ses fous de cour, pour l'anuiser « dans sa vide intinité. » — Babylone, Ninive, Baclres, Thèbes, lui redemandent à vivre pour lui bâtir des tenqiles et lui chanter des li\mnes. « )lni-mèuie, Iimii' lépond-il, je ne
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peux pas relourner en arrière dans mon jarrlni d'Kden... (îe que v(iiis avez été, vous ne le serez plus ! » — Athènes, la reine du Beau, ne suscite point sa colère, comme Rome, celle qui a tué son fils à Golgotha. - — .)Ialédiction sur elle, crient les saints. — « l.e Vatican expie le Golgotha, » dit Rome. — Et les saints crient : Miserere ! Miserere!— « Donne-moi ton épée, commande l'Eternel, tes javelots, ta cuirasse d'airain, la croix d'or, ta mitre. J'en ferai un trophée que j'attacherai à la rampe 'de ma cité nouvelle. » — Les divers peuples du moyen âge et du monde moderne, ceux d'Allemagne, de Erance, d'Angleterre, d'Amérique et des îles de la mer Pacifique défilent et sont jugés selon leurs œuvres. Enfin, quand il ne reste plus rien à maudire, apparaît Rachel soutenant Ahasvérus. Tous les morts reculent devant le Juif errant.
Jéhovah a cédé le trône de justice à Jésus-Christ. — Qui suis-je? s'écrie-t-il. — « Vous êtes mon Seigneur, » l'épond Ahasvérus. — Qui le l'a dit? — « Ma horne devant ma porte, ma langue dans mon palais, mes pleurs sur ma natte, et Uachel à mon côté. » — Le Ehrist lui fait raconter son voyage. Ahasvérus achève ainsi son lugubre récit :
« .lai cherché le repos et j"ai trouvé l'orage ; j'ai clierché l'ombre et j'ai trouvé le soleil ; j'ai cherclic hî cliemin de mes jeunes années et j'ai trouvé le chemin de l'éternelle douleur. »
Sur l'interrogatoire du juge divin, l'Univers atteste que le voyageur a bu tout ce qui restait de douleur sur la terre. Donc sa tâche est finie. — Veux-tu retourner en Orient, lui demande le Christ. — Oh! non, Seigneur. — Que désires tu ?
« .Je demande la vie, non pas le lepos le voiidi-ais, sans m'ar-
réter, monter jusqu'à vous les-degrés de l'univers... Je voudrais blanchir mes souliers de la poussière des étoiles, monter, njoiiter toujours, de mondes en mondes,... aller frapper toujours à des étoiles inoon-