III. NAPOLÉON
Après le poème universel, Edgar Quinel devait essayer le poëme national; après l'épopée de l'humanité, embrassée dans son passé, son présent, son avenir, l'épopée de la démocratie française en sa première phase ; après le grand drame de l'espèce, le drame de l'individu libre et responsable de sa liberté. Napoléon est à la fois la suite et la contre-partie d^ Ahasvérus ; le héros explique, complète l'homme éternel, et linfmi trouve sa solution dans le fini. De même qu'Arthur, aux origines de notre poésie, a représenté le sacerdoce, Charlemagne, la féodalité; de même que Louis XIV est la figure de la monarchie. Napoléon eût pu devenir le type de l'ère nouvelle inaugurée par la Révolution. Ainsi du moins pensaient M. Quinet et, avec lui, il faut le dire, à peu près toute la génération à laquelle il appartient. Béranger, Victor Hugo, la plupart des poêles de la première moitié de ce siècle, ont, à l'envi, apporté leur pierre à l'édification de la statue impériale. Et pour-
' I.e poëme AWhasvériis n l'té mis à Yindex par la cour de Rome.
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quoi? l.ê prisonnipr de Sainte-Hôlèiie, le vaincu clos étrangers coalisés contre la France, 11' vainqueur d'Austeilitz, le propagaleur fatal des idées de 1789, leur a fait oublier le l'esté Des créateurs de la légende bonapartiste 31. Ouinet n'a pas été le moins courageux vis-à-vis de lui-niènie lorsqu'il a dit :
« Si j';ivais supprimé co pocme, coiiiiiic j';u pu en avoir l'envie, quelques-uns auraient vu dans cette suppression une mesquine rancune contre mon iiéros ; d'autres auraient soupçonné des adulations qui,
Dieu merci, n'ont jamais approctic de mes lèvres L'époque de la
critique et du jugement de l'histoire est arrivée j>our IS'apoléon avec plu^ de rapidité qu'on n'eût pu le supposer;... désormais il apoartienl
pour toujours au domaine sévèto de la réalité et de la prose
Qu'avez-voys fait de mon demi-dieu? La pensée ne viendra plus à un poêle de prendre Napoléon pour sujet d'un poëme étendu '. »
. . . Certes, je n'essayerai pas d'analyser le poënie d'Edgar (Juillet . Ce serait, pour le moins, inutile aujourd'hui, car le temps, implacable, a dévoré Najwléon. Qu'on le relisi' cependant, afin d'être bien convaincu que, si l'auteur a eu le tort de diviniser un héros mortel, le héros de son imagination ne l'a point, comme tant d'autres, aveuglé luimême sur le despotisme empourpré des feux de la victoire, .-^insi, dès le début de l'épopée, à peine le hét"Os est-il né, que le poëte mesure
. Le long chemin qui mène Du pont d'Arcole à Sainte-Hélène.
Maintenant voici que Bonaparte grandit, sim[)le oflicier, tout à l'heure général.
' Œuvres complètes, l. YII, p. \"i cl 108. — ,1 aiuaisvoulu liMjuci. umi ;uis-i. un ju<renieiil riiisouni' sur le poëine el le ^^jet du poëme. Il ne iu;i jiièuic pns été possible de copier nue page où l'éinlucnt crilique clu Moniteur il'-uijouririMii, M. S;iinlc-lîeuve, apprécie jurlenient nonaparle lui puini de viu Mioral. ;V()ir. dans Critiqiies et l'ortraits, l'arlicie sur les Hli'nioirrs rit Mirabeau.)
i.-0 LES l'OEMES.
Or c'était en ces temps où la Fiance héroïque Du bonnet phrygien coiffait la République...
La laine en habits bleus par les mères cardée. Cachait de nobles cœurs. La parole fardée Ne vous égorgeait pas sous un masque imposteur. Un frère était un frère, une sœur une sœur ; Sur ses deniers d'airain, pauvre et fièreja France Avec son glaive nu gravait une balance.
Que va faire le chef victorieux de l'armée d'Italie? Au désert d'Egypte, il rêve. Sera-t-il « homme de bien, » ou « àme du monde? » Brutus ou César?
Rrulus est la victime et meurt avec sa foi,
César est le tyran et fait vivre sa loi.
Brutus est la vertu, César est la puissance.
Mon àme, achève donc, et quitte la balance. ^
Brutus est le mortel qjii suivit par hasard ;
(]ésar le dieu sur terre... Ali ! je serai César!
Dès que le Rubicon esl fiauchi, Sainte-Hélène ap|)ariut sans cesse dans les rêves de Napoléon, qu'il escaladf le Saint-Bernard ou qu'il contraigne le pape à placer sur sa tête le diadème de Charlemagne. Voici notamment ce que chantent les orgues durant la scène du couronnement :
Convjve du Seigneur, reçois le pain et l'eau I Déjà pâle d'ennui, quand ta coupe est remplie, ]\e sens-tu pas au bord, comme une amère lie.
Le goût amer de Waterloo?
Dans le vaste océan de l'espérance humaine. Où ta voile défie et le vent et le flot, N'entends-tu pas gronder au fond, comme un sanglot,
Le flot lointain de Sainte- Hélène?
Plus loin, au triomphe d'AusterUtz succède immédiatement l'épisode de la mort de Lannes, àla bataille d'Esshng. Etendu sur un brancard, Montebello se soulève pour crier au conquérant : Retournez en arrière!