‹ Edgar QuinetChapitre 113 sur 122 · PROMÉTHÉE · texte numérisé non relu

PROMÉTHÉE

L'aigle vieillit, ainsi vieillira la colombe... Descendus dans l'abiine où sont les anciens dieux, Vous nous verrez au seuil... Ce sont là nos adieux.

¥J, pendant qu'ils s'évanouisseni dans la nnil ('lernelle, l*roniéthée délivré ne peut retenir ce dernier cri de doute :

Combien de fronts divins, qui défiaient Torago, J"ai vus déjà pâlir et mourir avant l'àpie!... Demain si, dans vos cicux rassasiés d'amour, Sur vos sépulcres d'or s'abattait le vautour !...

— N'achève pas, disent les archanges en enlraînanl leur frère loin du Caucase. — Où l'emporfent-ils? « Au sein do Jéhovah. »

Hésione ressuscite et les Séraphins achèvent le drame sacré de la délivrance de Prométhée par un chœur triomphal :

Sur un Caucase ardent les nations gémissent; J'ai vu des peuples rois qu'on liait au roclier. Oiiand sera le vautour, sous qui les cœurs périssent,

Imnidlé par l'aivlier!

Tout vautour en son nid se dévorant lui-même. L'injustice, avec lui, voit son règne finir. Des serres du passé, toujours l'archer siiprùnie

Délivre l'avenir.

Embrassant l'ensemble de celle épopée, certains critiques ont dit : 31. Quinet y annonce la fin du christianisme, comme son Titan annonce la fin des dieux pan-us. D'autres, au contraire', signalent dans Prométliée a un retour marqué à l'inspiration chrétienne, » et prétendent (pie celte œuvie, conuiie ?\(iiiuléun, comme Ahasvérus, exprime clairement « l'espoir d'une renaissance religieuse, d'une nouvelle résurrection du Christ. »

• Uçvue (In Ih'in Moiiiles. [" )iiill<'i IS.'i»,

Si christianisme est entendu dans le sens ordinaire, c'est l)ien la fin du christianisme que le poëte annonce. Mais si, sous ce nom, l'on com|)rend une rehgion idéale, qu'aucun dogme fixe n'arrête dans le passé, qui marche au dessus du présent dans la direction de l'avenir, réalisant sans cesse et sans cesse élargissant un évangile éternel, oui, sans doute, Piométhée est un poëme chrétien ; oui, son auteur attend une nouvelle ère religieuse; il prédit la délivrance de l'Esprit et la chute des faux dieux.

Edgar Quinet a déterminé lui-même le but de son dernier poëme, dédié par l'exilé aux exilés, exulihus exul. — « Je me suis, dit-il, trouvé en un temps où la conscience humaine m'a paru se troubler. » — Et il a considéré (^omme un devoir d'exciter les poëtes à sauver les âmes de la corruption ; pour leur donner l'exemple, au milieu du silence, il a élevé la voix.

Son œuvre devait naturellement prendre la forme de la tragédie, car rien n'est foi, rien n'est enthousiasme, rien n'est héroïsme en ces temps d'incertitude et de lâcheté, tout est lutte intérieure sous l'apparence d'une paix, sœur de la mort. Et quel sujet choisir, sinon le plus ancien et le plus actuel, l'esclavage? L'esclave, fondement souterrain du monde antique, est resté ignoré, oublié des poëtes et des historiens, enterré sous le ridicule. Quelle heure plus propice pour le retrouver ! Autour de nous, en nous-mêmes, ne le sentons-nous pas, ne le voyons-nous pas, ne le touchons-nous pas?...

« .l'.ippelle n'volutinn sH'vile, dit Edofnr 0''i'iPt> toute révolution * Œuvres complètei, l. MU.

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qui se propose un but matériel, indépciKlamment ilc tout progrès nierai, de toute émancipation spirituelle ou religieuse. »

N'avons-nous pas essayé de ces révolutions serviles, cl, en en traiisporlaiit les principes et les développemenls dans le monde antique, n'est-on pas sûr, d'une part, de retrouver le véritable caractère d'un passé assoniltri, et, d'autre part, faisant revivre ce passé, de prouver au présent pourquoi la servitude est iin[)uissante à s'alTraneliir, si du même coup elle ne brise et les chaînes du corps et les chaînes de 1 ànie?

Oui, le drame de l'Esclave est notre propre drame et M. Quinet a bien fait de l'écrire. Que quelques intéressés à mal voir y voient ime sanglante satire de la démocratie moderne, |ieu iiiq)orte ! 11 est utile de considérer la profondeur de l'abîme, dans lequel la servitude entraîne fatalement l'honmie. Il est bon de sav(tir comment riiomnie se déforme , se dénature , s'anéantit intérieurement au point de rester incapable de briser ses chaînes d'idées, lors même qu'il a été assez fort pour mettre en pièces ses entraves de fer; comment, rompant le joug, il excelle à le refaire lui-même et ne sait user de sa victoire que pour la livrer à l'ennemi vaincu. Morts depuis deux mille ans, les belluaires révoltés ressuscitent alin que leurs descendants rougissent, se recoimaissant en eux. 3lais Spartacus aussi se réveille dans toute la splendeur de l'héroïsme, et, par son exemple, on apprend de quelle manière, « ayant conmiencé à être moins qu'un homme, » l'esclave « linit par être le premier de tous. »

Les Enclaves ont paru, en 1852, à Bruxelles et à Taris. La crilitpie française n'a pas eu le tenq)s de s'en occuper '.

« M. Saliit-iJciu' Tailliimiicr {/{<'WU' (les Deux Momlt-s. 1"' juillet lS.j8), c-i le seul crilique, je crois, (jiii ail signalé, en France, l"iMiporlaiiccatlis-

Il est donc nécessaire de dire ici que ce drame non joué est une des œuvres les plus importantes de l'époque actuelle et qu'au point de vue purement artistique, en dehors des écoles jadis rivales, il renoue le lien brisé delà pure tradition cornélienne. Dans les Esclaves, en effet, la forme est d'une pureté plus égale que dans Napoléon, elle est moins indécise que dans Prométhée. Définitivement arrêtés, les vers, souvent brillants, énergiques tonjouis, revêtent, sans les étouffer, les plus nobles pensées. Le poète, qui en ses autres œuvres est notablement inférieur au prosateur, ici lui est presque égal. Au moins ne sent-on plus la difficulté vaincue ; l'harmonie est réalisée entre la parole et l'idée, et rien ne la trouble. Sans être comparable, ni à Lamartine, ni surtout à Viclorllngo, Edgar Quinet })rend parmi les poètes de ce siècle une place assez élevée pour que l'avenir ne l'oublie pas. Sous le rapport de laction et des caractères, j'ose affirmer que son drame ne laisse rien à désirer. Antique par le sujet, il devait rester et il est resté antique. Les scènes se succèdent avec autant de logique que de variété, les caractères bien accuses se développent par grands traits, et, sans violence, l'intrigue conduit au dénoùment. Que l'on n'aille pas croire néanmoins que les Esclaves soient une tragédie classique dans le mauvais sens du mot. Par la puissance de l'intérêt, par le renouvellement incessant de l'émotion, ce drame est vraiment moderne. Jeté dans le moule d'hier, il vit de toute la vie d'aujourd'hui. Qu'on le représente sur le théâtre national d'un peuple libre, et Ion verra comment ce peuple l'accueillera !

lifjMC (les Esclaves. — 'c II n'est, piis impossii)lc, dit-il, que M. Frédnii: Hiilin se soit inspiré du GaUus de M. Quincl pour peindre le gladiateur de Ravenne. Le rôle de Cinlliic, si noble, si poétique, a pu fournir aussi quelques traits à la Thusiielda de l'écrivain allemand. »

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La toile se lève. La scène représente le vestibule du cirque des gladiateurs. Les esclaves se préparent pour le sanglant spectacle que le tribun offre ce soir à la plèbe romaine. Le Germain Géta accepte son sort comme une fatalité : au lieu de perdre son temps à maudire des dieux sourds, il étudie son dernier sourire. Le Gaulois Gallus a Uni par prendre son mal en patience, et il se moque de luimême. Bien plus, jusque dans la servitude, il trouve d'âpres plaisirs. D'avance, il s'enivre des rugissements de la foule et de l'émotion des belles Romaines, toute une heure énamourées de ce beau gladiateur qui dispute si bravement sa gorge au bourreau ! Le Dace (^lotjs sent plus {)rofondément sa misère, et parfois une menace s'échappe de ses lèvres : Si les esclaves se comptaient

Mais la menace est vaine. Les esclaves n'ont garde de se compter. Gliacun d'eux s'ignore, et tous, ils ont cessé de croire à l'avenir.

l'armi les gladiateurs une femme s'est glissée. La flamme pr(tphéti{jue jaillit de ses yeux, et de son sein, agité par l'inspiration divine, s'échappent des paroles étranges, i^es esclaves ne comprennent ni les reproches, ni les promesses. 11 n'y a de ciel que pour les maîtres, il n'y a d'espoir (pie pour les pations!

Un seul belluaire est resté dans le vestibule du ciique. Silencieux pendant que les autres parlaient, le front entre ses doigts crispés, à quoi rève-t il'.' La prêtresse vers lui s'avance. Elle lui dit :

Et Spartacus aussi, rciionce-t-il à vivre?

Spartacus relève la tête. Cette femme, il la reconnaît. C'était la sienne, au temps où il avait le droit de posséder quelque chose, une famille, et lui-même. Mais maintenant que lui est-elle ? D'où vient-elle? que veut-elle? — Llle

a quitté la Thrace pour suivre son époux, elle vient briser ses chaînes ou les partager. — Spartacus est mort, la servitude a glacé son âme, il n'est plus rien et ne peut plus rien être. — Cinlhie le reconnaît toujours comme son époux et son maître. Errante à travers les forêts de la patrie, au ciel elle réclamait un libérateur, et l'écho lui répondait : Spartacus I Sur i'ccorce des chênes, elle a lu Liberté et le nom de son roi... — 3Ioi, libre ! s'écrie Spartacus; moi! Est-ce que chacun ne crierait pas

En le voyant paraître :

Cest lui, c'est Spartacus; il a volé son uiaitre, C'est Tesclave échappé du marchand Lenlulus !

Vainement Cinthie a fait appel aux dieux. L'esclave n'a pas de dieux ! Mais a-t-il un enfant'/ — Au nom de son lils, le belluaire pousse un cri de rage. A-t-il vu son père enchaîné suivre le char du triomphateur? S'il l'a vu, il le doit mépriser? Mais non, l'enfant ne prononce le nom de son père qu'avec un pieux respect : grâce à sa mère, il ne connaît que le roi, le héros et le libérateur futur... Spartacus écrasé se relève alors. H peut prononcer le nom sacré de la liberté ; en le prononçant, il se sent revivre :

Le vermisseau rampant redeviendrait... Peut-être!...

3Ioi, captif, délier les mains des nations!

Ouvrir d'ici la route à leurs ovations!

(Juel jour!... Voici ce jour! il s'allume, il se lève !

J'entends surgir des flots le soleil démon rêve !

Mais voici le tribun Scrophas, qui vient avec le marchand d'esclaves Lentulus arrêter le prix des gladiateurs qui s'entre-lueront ce soir pour amuser la plèbe romaine. Spartacus régénéré ose les regarder en face et le marché dont il est l'objet ne fait qu'augmenter sa colère. — Que faut-il à ce roi, qui coûte cent mines? des couronnes ? —

Non, des glaives! — A sa guise! et qu'il les distribue à ses compagnons !

Les esclaves accourent en foule , car les spectateurs sont déjà rassemblés dans le cirque. L'heure de mourir approche,

Mourir! Pourquoi plutôt n'essayez-vous de vivre?

s'écrie Sparlacus. — Géta craint le regard du maître et Gallus les destins contraires. Quant à Tarménon l'affranchi, il lient à mettre en garde ses anciens compagnons contre les consiils inqiriidents :

Non ! non! Tout ce que ])LMit l'esclave sérieux, C'est d'apprendre d'abord h r auipcr avec gnke, Et céder son soleil à toute oiiibre qui passe, Courtiser le patron en ses moindres désirs. Partout sinsinuer au fond de ses jjlaisirs. Gémir, s'il dort meurtri |iar le |ili d'une rose, Cesser d'être honuiie enfin pour être quelque cliose. Voilà comment on plait, par quel art rélléclii, Endormi dans les fers, on s'éveille alfianchi.

Pallas, le gladiateur grec, approuve fort ce conseil. Il ne croit plus à la liberté, « vieille déesse à la vide mamelle. » Mais Cotys et la foule des esclaves ont entendu l'appel de Sparlacus. Lorsque le consul Lentulus ouvre la porte du cirque,

Venez! c'est par ici que l'on retourne en Tlirace!

crie le libérateur, elles gladiateurs, glaive on main, se précipitent dans l'arène, franchissant les gradins, massacrent , dispersent le peuple assendilé. — L'acte se termine par un chœur des esclaves, enivrés dt\jà de leur victoire :

Vidons la coupe de l'empire!

L'esclave est ici 1

Stella, la jeune fille naguère serve, libre à présent, pâlit, rougit, pleure, lorsque tous se réjouissent. Pourquoi semble-t-elle ainsi porter le deuil au sein de la fête? Cintliie l'interroge. Elle hésite, elle ne sait que répondre. Enfin, elle l'avoue, elle regrette le gynécée où elle est née, la maison du patron, qui était pour elle l'univers entier, les fers qui lui étaient si doux! Son maître, le tribun Scrophas, et son fils le jeune Lucius, la joie du foyer, vivent-ils encore? — Ils vivent! — Et la pauvre enfant ne sait pas dissimuler un sourire d'espoir. — Eh quoi ! lui dit Cintliie,

Quoi! dans la libeité, tu pleures l'esclavage?

et Stella, en sa naïveté, réplique aussitôt:

3Iais toi, qu'appellcs-tu de ce mot liberlô ?

A présent, ce n'est plus une jeune fille qui pleure en silence, c'est un homme, Géfa, qui déjà s'ennuie d'être libre, et tout haut demande : Que faire de la victoire?

Prendre une ànie royale.

répond Spartacus. — Et Géta croit comprendre qu'il s'agit d'imiter les patrons, de faire des esclaves des maîtres, et des maîtres des esclaves. — Mais telle n'est pas l'idée de Spartacus. Ce qu'il veut, c'est qu'il n'y ait plus d'esclaves, c'est que désormais tout homme, Romain ou barbare, soit libre. — S'il n'y a plus d'esclaves, objecte Géta,

Comment puis-jc savoir que c'est moi qui suis libre?

Jouir ! voilà pour lui le but immédiat de la révolution. Spartacus lui paraît fou de rêver quelque chose au delà. Que Gallus fasse amener les vaincus, Géta restera pour

LES ESCLAVES. ftl

insulter à leur défaite, et Spartacus s'éloignera, plus pressé d'achever la victoire que d'en respirer l'encens. Il est bien peu impatient à « fouler les vaincus », se disent Gallus et Géta. « S'il voulait traliquer de sa foi !... »

Ici se place une scène d'une réalité saisissante, car nous l'avons vu jouer au lendemain de toutes les révolutions. Pendant que les vainqueurs doutent les uns des autres, se divisent, se trahissent, les vaincus se reprochent mutuellement leur défaite, jusqu'à ce qu'ils s'unissent pour la réparer. — Le coupable , c'est le tribun , disent en chœur le consul et l'augure. Serions-nous prisonniers, s'il n'avait jeté dans le forum les mots de liberté et d'égalité, si les antiques coutumes avaient toujours été respectées, si le pouvoir était resté inviolable entre des mains patriciennes, si les dieux n'avaient pas été livrés au bas peuple, pour descendre logiquement de là jusqu'au troupeau serviieV Scropbas se défend ainsi : Ki;alilé relative, sage liberté, du haut de la tribune il n'entendait pas parler d'autre chose ; jamais, du reste, il ne s'est adressé qu'aux hommes, les distinguant avec soin des esclaves; à sa place, qui eût supposé qu'on entendrait dans la foule sans nom des paroles viriles ? — Vous eussiez dû le prévoir, se hâte de répliquer l'augure, prophète après l'événement. — N'importe! interrompt Scropbas, c'est moi qui vous sauverai ; Spartacus ne soutiendra pas mon regard. Attendez!

Deux mondes sont en présence : Rome plébéienne ^ l'esclavage romain. Rome, avec dédain, offre à son vainqueur des dépouilles opimes, une retraite Oj)ulente, de belles courtisanes. Que faut-il de plus à l'esclave? Voudraitil commander? « C'est un trop grand souci. » Faire des lois? Cela regarde le sénat ! Que rcselave prenne de l'or et que tout rentre dans la route battue ! — Aux honteuses

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propositions de Scrophas , Sparlacus répond avec une énergie méprisante :

J'ai voulu voir jusqu'où le Romain peut descendre.

Je le sais maintenant

Voilà donc ce qu'ils ont dans le cœur pour l'esclave, Ces vendeurs de discours plus brûlants que la lave, Ces tribuns de mensonge en leurs pbrases drapés, Du bien du genre humain nuit et jour occupés !.,.

Et en effet, lorsqu'il criait : Justice ! au milieu du forum, lorsqu'il comptait les blessures faites par le fouet patricien sur le dos populaire, Spartacus ne l'a-l-il pas entendu? N'est-ce pas lui qui a armé son bras, aiguisé son couteau? Et maintenant.... Le tribun, rougissant, pour dissimuler son trouble, jette aussitôt cette phrase :

C'est moi qui fus ton maître.

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