‹ Edgar QuinetChapitre 114 sur 122 · SPARTACUS · texte numérisé non relu

SPARTACUS

Les voici !

Tiens, tribun, baisse-toi. Je me rachète ainsi.

Et, après avoir jeté de l'or aux pieds du magistrat romain, il sort, le laissant seul , stupéfait, effrayé « de la majesté de l'esclave. » Rome a été vaincue deux fois , en sa force matérielle, en son esprit. Elle n'a plus qu'à implorer la Peur et la Pâleur!

A l'appel de ses prêtres, la Peur et la Pâleur ont répondu. Tous les chefs des esclaves sont rassemblés, sauf Spartacus. Le grec Pallas soupçonne. Qui? Spartacus. Tout d'abord, Cotys et Gallus se récrient : un si grand

homme ! — Un grand homme sans doute, répète Pallas, qui craint d'avoir trop osé.

Mais ontin qu'a-t-il fiiit qui ne soit votre ouvrage?

Et chacun de reconnaître qu'après tout il en eût fait autant, pUis peut-être, si sa pensée n'eût été surprise et réalisée par un plus habile. Pallas peut alors jeter le grand mot : Spartacus est un traître. — 11 n'y a plus guère que Cotys qui demande des preuves. — Les acclamations de la foule, l'air soucieux du roi, sa douceur à l'égard des prisonniers, tout ne prouve-t-il pas que Spartacus trame la perle de ses compagnons ? Nul captif n'est encore sorti de ses mains, les esclaves n'ont point d'esclaves! Est-ce qu'ils souffriront que Spartacus-tyran garde pour lui tous les profits de la victoire, tous les moyens de la vendre? Non ! non! Sur les conseils de Pallas, « ce véritable ami, » les chefs se révoltent, ils veulent être les maîtres. Qu'on leur amène donc les prisonniers et qu'ils se les partagent !

Les Romains vaincus , consuls, sénateurs, augures et tribuns, sont rangés devant les gladiateurs. Des sorts sont jetés dans un casque. A chacun échoit son lot. Stella, la chanteuse, selon l'usage, peut choisir. Elle demande ses anciens maîtres. On les lui laisse emmener. Des gardes entraînent les autres, toujours fiers et d'une fierté qui fait honte à leurs vainqueurs :

Ces hommes no sont pas comme les autres hommes ; Les fers pèsent sur eux sans courber leurs esprits.

Un seul prisonnier a été détaché du groupe, Parménon l'affranchi : n'est-il pas maître avec les maîtres, esclave avec les esclaves, placé entre les deux camps, pour sauter de l'un dans l'autre, au gré de la Fortune'? Puisque cet homme rare n'ignore pas les appétits de l'esclave et sait

les secrets du maître, c'est donc à lui qu'on demandera conseil pour « régler les destins. » Or, selon Parménon, il faut un sénat, des patriciens, une plèbe. Mais qui sera plèbe? la masse commune! Quant à Pallas, à Gallus, à Géta, à Cotys, est-ce qu'ils ne se sentent pas patriciens? Que leur manque-t-il pour l'être? Ils ne peuvent plus, ils ne doivent plus se souvenir de ce qu'ils ont été. — Picnier nos aïeux! s'écrie Cotys indij^né. — 31ais les autres sont déjà enivrés d'orgueil. Géta, plus exalté, se sent devenir Dieu. Après un accès de folie , il retombe affaissé. Ce n'était qu'un rêve ! — A-t-il vraiment rêvé? se demandent ses compagnons. D'ailleurs, dit Pallas,

Il faut (les dieux au peuple. — Il en faut même aux fous,

ajoute Parménon.

Survient la prêtresse. On écarte devant elle le voile de la porte du cirque et elle aperçoit jusqu'aux extrémités de l'horizon des croix nouvellement plantées. Elle recule d'horreur. Les anciens gladiateurs l'entraînent sur le trépied. Elle s'écrie, en montrant les voies romaines cou "vertes d'instruments de supplice :

Où mènent ces chemins? — Au triom])he. — Au supplice,

réplique la prêtresse. Et, prophétisant, accompagnée d'un chœur de jeunes filles, elle voit deux vipères ramper au fond du vase sacré; sur les glaives qui lui sont présentés, elle reconnaît du sang, — « le leur » — L'oracle ment ! crie la foule. Mais Cotys s'effraye. Géta le rassure.

Eh non I ne vois-tu pas que, maîtres du butin, Nous sommes désormais l'oracle et le destin !

Au quatrième acte, le spectateur est transporté sur un promontoire du détroit de Messine. Le camp des esclaves

LES tSCLWES. 455

est assis en face du camp de Crassus, dont on reconnaît les aigles dans le loinlain.

Scrophas et Lucius ont compris les soupirs de Stella. Celte nuit, elle limera leurs chaînes, elle leur procurera un guide, et, en récompense, elle saura mourir. Mais voici Spartacus qui vient tenter un dernier effort. Il offre au tribun du peuple de s'associer à lui pour fonder du même coup la liberté de l'esclave et celle du plébéien. Le temps presse. L'alliance doit être immédiatement scellée par le mariage de Stella avec Lucius. Scrophas ordonne à son lils de répondre.

Épouser une esclave ! ô père ! quelle injure !

Stella, sans doute, c'est la beauté, la vertu. Mais « que sert la vertu chez l'infâme ? »

Plutôt mourir cent fois Ciiptif sur ce rivage, Qu'en épousant Tesclave épouser l'esclavage !

Les Romains sont incorrigibles. Sans doute les esclaves comprendront mieux ? Spartacus leur dévoile les grands projets qui remplissent sa pensée : anéantir Rome, donner la main aux Gaulois, aux Germains, à tous les peuples, et fonder un nouveau monde sur les bases de la Justice. Mais la foule murmure. Elle ne veut pas entendre parler de l'avenir. Elle a trop attendu déjà. Elle veut jouir du présent. — Qu'au moins nous achevions la victoire, essaye de dire Spartacus ! Obéissez-moi trois jours encore, deux jours, un seul !...

Obéissez ce soir et que domain je meure !

Mais, jeté par Pallas, le mot de trahison circide de bouche en bouche. — Spartacus en croix ! aux crocs î hurle la foule ! Vive Géta ! Vive Pallas ! — Et les glaives sortent du fourreau... Spartacus reste impassible. — « Comme il

sait bien mourir! » dit une voix; « 11 est brave, » dit une autre. — Et la colère populaire s'apaise. La foule tombe à genoux. Spartacus lui ordonne de se retirer.

Près de lui, Parménon est resté. 11 a échoué près du tribun. S'il interrogeait l'affranchi.

Janus ayant double visage, L'un pour la liberté, l'autre pour l'esclavage. ..

Mais Parménon hait et méprise l'esclave, d'autant plus qu'il a été esclave lui-même. De ce côté encore rien à espérer. L'affranchi est corrompu au point de renier son père. Que reste-t-il à Spartacus ? L'esclave, et l'esclave, jusqu'au fond de l'âme asservi, ne sait pas, ne peut pas savoir ce que c'est que la liberté 1

Au bruit de l'émeute, Cinthie est accourue, tenant son enfant entre ses bras. Spartacus saisit son fils, l'embrasse avec ivresse, le contemple avec orgueil. Puis, brusquement, il le rend à sa mère et tombe dans un sombre silence. — Cinthie l'interroge :

— Dis ta pensée, ô roi! — Je ne puis. — Je la sais; Tu vois ton fils captif. — L'ai-je dit? — Oui. — Jamais.

II n'a rien dit, en effet, mais ses yeux ont parlé. Enfin, ses lèvres s'enlr'ouvrent:

— Quand je songe que lui!... Dieux! s'il devait un jour, Ce que j'ai supporté l'endurer à son tour;

S'il devait amuser après nous les arènes; •

Si ses fragiles mains devaient porter mes chaînes ;

Si d'avance flétri... — Cela ne sera pas.

— Ainsi son père mort?... — L'enfant suivra mes pas.

— Tu sauras l'affranchir? — Aussi bien que moi-même.

— Des affronts de la croix? — Du servile anathèine

— Jure-k' !

Et Cinthie le jure, par les mers, la terre, les bonnes

déesses et la pâle Erinnys. Seul, Spartaciis descend jusqu'au fond de sa conscience. Qu'y trouve-t-il? Le doute. Il a vu l'esclave refaire Tesclavage. Doit-il, malgré lui, l'affranchir? Oui. Et de quel droit? « Du droit d'une grande àme! » — La nuit est venue. Que rêvent les esclaves? Sparlacus écoute si du sommeil quelque prophétie ne sortira point. Cet esclave endormi balhutie : il crie pitié à son maître, il se croit esclave, esclave encore, esclave toujours !

Que dire de cette fin du quatrième acte, sinon qu'elle est sublime? Elle rappelle les plus belles scènes du Jules César de Shakspeare, et elle ne leur est pas inférieure. Mais liàtons-nous. Au cinquième, le dénoûment se précipite. Dès l'aube, grâce à Stella, guidés par Parménon, Scrophas et Lucius ont fui. Cinthie, éveillée de bonne heure, aperçoit à l'horizon les Romains qui se rangent en bataille. — Aux armes, crie-t-elle! Et de toutes parts les esclaves accourent, ils voient ce qu'elle a vu. — Le tribun, son fils, où sonl-ils, demandent Pallas et Géta? — Je les ai délivrés, répond Stella. — Enfuis! hurle la foule effrayée; ce n'est pas Stella, c'est Sparlacus qui nous a vendus I — Moi seule je suis coupable , dit la jeune fille. — On la traîne à la torture. Elle meurt sans rien avouer, — >"importe! le traître, c'est Sparlacus, et que Cinthie l'immole! — Alors apparaît le roi des esclaves. Il appelle ses compagnons aux armes. On l'accuse. Il répondra dans la bataille. Qu'on le suive, crie Cotys enthousiasmé! et la foule, avec lui, se précipite contre les Romains. Pallas et Gela suivent, eux aussi, Sparlacus, mais c'est pour frapper celui qui gêne leur and)ition.

La bataille est engagée. Dans lecanqi, les femmes, sous la conduite de Cinthie, élèvent des palissades pour fermer la fuite à leurs époux. S'ils meurent, avec eux elles mour-

ront. S'ils sont vainqueurs, de leurs baisers elles étancheront leurs blessures. — Mais un cri sinistre arrive de la plaine : Trahison ! Bientôt on apporte sur un bouclier Spartacus mourant. Son premier mot à Cinthie est celui-ci :

L'enfant ! qu'en as-tu fait? — Il est libre 1

Comme son père? >'on. Caché dans la montagne, en sûreté pour la vengeance... Alors, le héros se retourne vers ceux qui l'entourent. Parmi eux sont ses meurtriers, Pallas, Géta, qui l'appellent traître et le maudissent. Il leur répond :

Vous pouvez vaincre encor ;... notre gauche est debout. Toi, commande, Géta ; remplace-moi partout.

J'y cours. Gloire à Spartacus ! s'écrie Géta. Mais Pallas ne le suit pas. Le successeur de Spartacus doit être un traître aussi. L'épée à la main, Géta se jette sur Pallas. Ils se battent. Cinthie se précipite entre eux. Voyant arriver les Piomains vainqueurs, elle se frappe de sa faucille et tombe morte.

Page 1