BROCHURES POLITIQUES
quel degré de faiblesse et d'abaissement était tombée celte France, qui, de 1792 à 18H, avait dicté ses volontés au monde. Pour exciter la nalion à retrouver le sentiment de sa dignité, il lança deux vives brochures : Mil Iniil centquinze et mil huit cent quarante, Avertissement au pays \ où, « sans amour ni haine pour la couronne, « il disait la vérité, toute la vérité. Happelanl les temps glorieux qui n'étaient plus, déplorant le divorce de la bourgeoisie avec le peuple, prévoyant déjà l'heure où la caste des enrichis, à force de vouloir être tout, forcerait le prolétariat à la traiter en ennemie, il exprimait très-ouvertement au gouvernement la cause de sa faiblesse, sa fausse position entre la démocratie et l'aristocratie, si fausse en effet qu'il ne représentait rien an dehors et n'avait point de racines au dedans; il invitait l'oligarchie bourgeoise à rentrer au plus vite dans le corps de la nation; enfin, s'épuisant à demander qi^e fût brisée la chaîne honteuse des traités de Paris et de Vienne, il criait à tous ses concitoyens : « Saurez-vous redevenir dans la paix ce que vous étiez dans la guerre'.' Consentez à être ce que la nature vous a faits, le peuple de la démocratie par excellence! »
Des tendances républicaines, aussi hardiment al'fichées, n'empêchèrent point M. Yillemain, alors ministre, de créer exprès pour M. Qui net une chaire de littérature méridionale au collège de France ("jO juillet 1841).
Le pamphlétaire hésita d'abord à accepter une offre qui pouvait compromettre son indépendance vis-à-vis d'un pouvoir- qui avait érigé la corruption en système. Remerciant le ministre de l'honneur qu'il lui faisait, il lui représenta combien ses doctrines politiques et philosophiques différaient des doctrines officielles. Mais 31. Yillemain lui
' OEiores complrlrs d'Edgar Quinct. lomcX.
répondit aussitôt qu'il ne prétendait point l'acheter par une faveur, mais le placer à un poste digne de son talent, et que le Collège de France était précisément l'asile par excellence de la liberté de penser \
La nomination ministérielle a\ant été régularisée par l'assentiment des professeurs indépendants de la grande institution nationale, M. Quinet finit par accepter. 11 revint à Paris et commença immédiatement ses leçons.
Ainsi placé au plus haut degré de l'enseignement public, Edgar Quinet comprit qu'il avait désormais charge d'âmes, et, conjointement avec ses deux amis, MM. Michelet et Mickiewicz, il prit pour mission d'arracher la jeunesse française aux préjugés du passé, à l'indifférence et à la corruption du présent, de la conduire enfin dans le sentier de l'avenir vers la liberté et la jusiice.
Durant les trois premiers semestres, étudiant les origines de la pensée méridionale, esquissant ces admirables portraits des grands poètes italiens du moyen âge, que l'on retrouve achevés dans les Révolutions (Vltcdie, il sut gagner et la confiance et l'ardente sympathie de ses jeunes auditeurs. Cela seul éveilla les suspicions et la jalousie du parti ultramontain, en lutte ouverte avec l'Université; et, comme l'enseignement du professeur de littérature méridionale était élevé à une telle hauteur qu'il devait fourmiller d'hérésies, on le surveilla, on le troubla au moyen des plus indignes manœuvres, puis on l'anathémalisa dans les journaux ecclésiastiques , jusque sous les
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COURS DU (OlXKr.F'; 1>K FRANCE 49
voûtes sacrées, par de pieux mandements, par des prédications non moins dévoles.
11 y allait de l'honneur du libre penseur, ainsi provoqué, de ne point reculer devant ses adversaires et de les suivre jusque sur le champ de bataille. Du resie, le développement naturel de ses études sur l Europe du Midi l'avait amené précisément au seizième siècle, au début du duel grandiose, qui n'est point encore fini, entre la vieille foi et la pensée moderne. Reculer tout à coup dans le moyen âge ou sélancei- par delà l'âge contemporain, dans le vide des abstractions, sans doute 31. Quinet pouvait le faire; mais c'eût été transiger ; il ne le lit pas. Ses ennemis se déchaînaient sans danger contre lui derrière les murailles de leurs cathédrales catholi([ues. Il crut, lui aussi, avoir le droit d'opposer la raison à l'injure, la lumière à l'obscuranlisme, la France révolutionnaire à Rome papale, du haut de la chaire du Collège de France, depuis des siècles cathédrale du libre examen. En même temps que son frère d'armes, M. 3lichelet, il déploya le drapeau de la liberté religieuse et philosophique; il démontra, pièces en mains, la mortelle influence des Jésuites^ sur les peuples méridionaux en particulier, et, en gén.éral, sur tous les peuples qui avaient accepté ou accej)teraient, de gré ou de force, le poison de leurs do.ctrines.
Edgar Quinet donna six leçons sur les jésuites, du 10 mai au J4juin 1845. Ce furent autant de bal;iilles. Dèi^ le |>remier Jour les eimemis de la liberté de discussion étaient accourus en mass(! pour faire taire la voix vengeresse qui ;dl;iil s'élever contre eux. Ils remplissaient \'i\u\-
' les Œuvres complèlrs, t. \\, y. 1-1'20, conlieiinont sc'pnn'meiil les Jésititex (le M. QiiiiieC Dans les sept ôdilions précédenles, ainsi que «ians les Iradiirtinns anglaises, ilalicniics, hollandaises, ils avaient toujour< été réunis avee ceux de M. Mirliclet. qu'ils çoniiilùt(!nl et qui k"^ complètent.
50 L'HOMME, SA VIE ET SOîs" INFLUENCE.
j)hilhéâlre, et, quand le maître apparut, ils raccueilliient par une tempête de siCllets et de vociférations. Celui-ci ne recula pas. Sentant bien qu'il représentait le droit et la liberté, calme, il resta à son poste et attendit trois quarts d'heure un silence que sa tîère attitude réussit enfin à imposer. Alors il parla. On l'interrompit. Mais bientôt il reprit son discours, et, quand il l'acheva, sa dernière jihrase fut couverte de frénétiques applaudissements. La jeunesse libérale, en force, avait contraint les ullramontains à se taire et à se cacher.
Plusieurs des leçons suivantes furent presque aussi orageuses, car l'émotion de l'auditoire démocratique éclatait bruyamment dès que les agents des jésuites faisaient quelque sortie; et [tlus d'une fois, entendant des cris formidables, l'administrateur accourut par les couloirs inlérieurs, jusqu'à la chaire du professeiir, et, pâle d'effroi, lui conseilla de lever immédiatement la séance! — '< Je ne sais pas, disait-il, si ce soir il subsistera une pierre du Collège de France! » — Cependant, peu à peu, grâce à la tenue du professeur et à l'énergie des jeunes gens des écoles, les fauteurs de désordres disparurent, et ce fut au milieu du plus religieux silence qu'Edgar Quinet acheva l'accomplissement de son devoir. La bonne cause avait triomphé.
On se figurerait difficilement aujourd'hui quel effet produisit cette lutte par delà l'enceinte du Collège de France, non-seulement dans le royaume, mais dans le monde entier. Les ultramontains salissaient WM. Michelet et Quinet des plus infâmes calomnies, attiraient sur eux et les vaines foudres du Vatican et la plus efficace répression de l'autorité civile. — Puisqu'il n'a été ni improuvé, m censuré, ni désavoué, disait de 31. Quinet monseigneur de Chartres, il est évident qu'il a reçu sa mission. — Le