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LES JÉSUITES

bon prélat espérait-il ainsi amener le gouvernement à l'improuver, à le censurer, à le désavouer, à le punir, — le mot est sous-entendu par pure charité chrétienne — ? En peut-on douter? Mais le professeur para avec habileté le coup qui lui était porté si sournoisement. — « Par quelle faveur, s'écria-t-il, aurais-je été choisi pour parler au nom de l'Université, moi qui ne fais même pas partie de ce corps? » Et il n'eut pas de peine à démontrer qu'en élevant la VOIX il n'avait pris mission que de lui-méiiie, il n'avait consulté que la dignité et les droits de la pensée.

l'our se procurer le mérite d'une absurde tolérance à l'égard de ses ennemis, le gouvernement, sul)issant la pression de l'opinion publique, qui s'était énergiquement proiumcée, n'osa pas risquer, comme disait M. Cousin, un coup ciEtuI contre le (Collège de France. Il y fut néanmoins presque invité, le 27 mai, à la Chambre des députés, où certain soi-disant libéral accusa les deux |)rofesseurs d'attenter à la liberté de l'enseignement en mettant Ûambergeau vent contre un insaisissable fantôme. Le fantôme de la société de Jésus! sans doute, puisqu'elle n'était [)ns reconnue. <lr, quand les jésuites ne sont pas rd- C0U7IUS, tenez pour certain qu'il y en a partout.

En dépit des rieurs, des tolérants et des archevêques, les idées de )l)l. Quinetet Michelet, acceptées de tous les libres esprits, se répandaient à travers les provinces, parcouraient l'univers entier, muhipliées par les journaux, et partout soulevaient de si ardentes discussions, que l'on pouvait croire au renouvellement de la bataille philosophique et religieuse i\\i dix-huitième siècle.

La publication des deux cours, réunis en un même corps d'ouvrage, empêcha la polémique de s'assoupir en ce pays de France où l'on s'endort si vite; aussi vite, par bonheur, on se réveille. Dans ses Observations sur la contro-

verse soulevée à l'occasion de la liberté d'enseifinement, monseigneur l'archevêque de Paris daigna, avec onction à Texorde et violence à la péroraison, accuser les deux professeurs d'attaquer le clergé tout entier sous le nom dhine société non-reconnue par les lois. M. Quinet écrivit, aussilùt (août 1S4") une Réponse à monseigneur V archevêque de Paris ^ Comme, par un précédent écrit % il avait pris une position toute particulière et bien tranchée dans le déhat clérico-universitaire, il n'eut pas de peine à retourner contre qui de droit ce qu'il y avait de spécieusement libéral dans les arguments archiépiscopaux. Allant donc sans hésiter au fond des idées de son adversaire et des siennes, il posa le vrair principe de l'enseignement public, principe repris plus tard et mieux développé dans y Enseignement du peuple., lequel est, non pa.s le partage entre une communion particulière ou même entre les diverses communions et l'Etat athée, mais l'Etat, dominant, absorbant plutôt toutes les communions, tirant de lui-même une vie religieuse générale, représentant plus (pie le christianisme, la Révolution. Ainsi la question, au lieu de rester circonscrite entre tel corps et tel corps, était posée largement entre la foi nationale et la foi étrangère, entre la liberté et le catholicisme.

M. Quinet partit pour le 31idi, à la recherche d'arguments nouveaux arrachés au cœur môme des peuples dont il avait à parler. Dans les derniers mois de 1845 et les

* OEutres complètes, l. II, p. 307-528.

* Du 2 avril 1ÎS42. — Même volmiie, p. 592 cl suiv. f.a controverse nouvelle; que devicunent les Écritures?

LULTHAMONTANISME. ",

premiers de 1844, il visita ri"]spagne et le Portugal. 11 en revint, plus convaincu que jamais des effets dissolvants du catholicisme sur les nations dont il est resté seul maître. La relation de ce voyage, Mes Vacances en Espagne ', est un de ses meilleurs livres : profondeur des observations, intérêt des aventures, magnilicence des descriptions, style et pensée, tout semble s'accorder pour en faire un chefd'œuvre. L'Espagne elle-même le jugea tel; aussitôt après son apparition en France, elle se le fit traduire par un de ses plus illustres enfants, le ministre Lopez.

I.e cours de 1844 (neuf leçons, du '20 mars au 11) juin), roula syiv VUltraniuntauisme^. l'récédemment, M.Quinet s'était contenté de réfuter le passé. Maintenant il allait plus loin: il discutait le présent, entrouvrait l'avenir. — « Le jésuitisme, disait-il, a compromis le catholicisme; prenez garde que le catholicisme ainsi engagé ne compromette le christianisme ! » — Bon avertissement, sans doute, mais dont les ultramontains se vengèrent comme d'une injure. Du reste, il faut bien l'avouer, le professeur avait mérité d'être honoré de leurs plus dévotes haines, yavail-il pas soulevé le voile qui couvrait auparavant les terribles résultats politiques du catholicisme en Espagne'.' n'avail-il pas montré du doigt les iniquités commises, au concile de Trente, et contre le dogme catholicpie même, et contre le droit humain? Poursuivant l'Eglise de siècle en siècle, ne l'avait-il pas surprise en llagrant délit d'assassinat contre la science (Galilée), contre la vérité historique (Vico), contre la justice (l'inquisition)? Enfin, se rangeant du côté de ses grands ennemis du dix-huitième siècle, ne l'avait-il pas détrônée, en décernant à la révolution française la papauté universelle et le gouvernement des âmes?

• Œuvres complètes, t, IX.

*lbid., t. II.

Rienlôt même, dans le Christianisme et la Révolution française (cours commencé en 1845, achevé par livraisons), il allait approfondir l'abime creusé par 1781) entre le catholicisme et les idées modernes, prouver la nécessité et l'urgence de la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat, écraser l'ancien dogme de l'infaillibilité du pape, sous le dogme nouveau de la souveraineté du peuple ! Mais on réussit à lui couper la parole, — trop tard — , car la jeunesse des écoles de Paris, tête de la jeunesse française, avait cessé d'être catholique et était devenue républicaine.

Du jour, donc, où le gouvernement se sentit attaqué lui-même, sinon directement dans sa forme, au moins dans son esprit d'égoïsme et de réaction, il écouta les calomnies des jésuites et finit par contracter une sorte d'alliance avec l'ultramontanisme, croyant ainsi arrêter brusquement, étouffer le réveil de la révolution. Le premier gage de cette alliance des ex-libéraux de la Restauration avec le parti prêtre devait être le silence imposé à 3!M. Mickiewicz, Michelet et Quinet. Cela fut facile quant à Mickiewicz, Polonais exilé ; cela était impossible légalement pour les deux autres, qui étaient citoyens français et se trouvaient placés au-dessus de l'Université, par conséquent en dehors de l'action ministérielle. A la Chambre des pairs, le 14 avril 1845, le ministre de l'instruction publi(jue avait reconnu lui-même la complète indépendance du Collège de France : les professeurs de cette institution nationale ne pouvaient être jugés, réprimandés, destitués que par leurs pairs. 31ais, quand arriva l'époque de la réunion semestrielle de l'assemblée des professeurs du Collège de France (\7) juillet), celte assemblée fut officiellement invitée à faire rentrer l'enseignement de MM. Michelet et Quinet dans se.<? limites natu-

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