MANIFESTATIONS DES ÉCOLES. Ô
relies. Les deux professeurs avant éner[>iqueuient déclaré n'avoir rien à changer à la direction de leur enseignement, dix-sept voix contre sept répondirent, par leur vote, à M. de Salvandy, que j\lM. Quinet et Michelet n'étaient point sortis des bornes de leur programme et que le Collège de France approuvait leur enseignement.
L'année précédente, le 49 juin, Edgar Quinet avait terminé sa dernière leçon sur l'ullramontanisme par ces paroles significatives :
« Mes adveisaires ont contre moi d'autres chaires où s'enseignent liublifjueinent d'autres maximes, la presse, la tribune des deux Chambres, où j'ai été, où je peux encoie être dénoncé : cela doit leur suflire. J'ai pour moi, de mon côté, votre assenlinient intérieur : si j'y ajoute Testime de mon pays, je ne demande rien de plus dans ce monde *. »
Et dès le lendemain, 20 juin 1844, une députation de la jeunesse des écoles s'était rendue chez le professeur aimé pour lui prouver que ses idées n'avaient point été semées dans un terrain stérile, pour lui promettre que bientôt viendrait le jour de la moisson.
M. Quinet avait répondu :
« Le témoignage que je reçois de vous m'est d'autant j)Ius précieux, ijuil s'adresse, non pas à moi, mais à nos croyances communes; il suflit de vous entendre pour sentir qu'une vie nouvelle commence à circuler. La génération qui vous a devancés est lasse ; il faut que vous apportiez à votre tour un nouveau souffle dans le monde; et puisse celle âme généreuse (jue vous me montrez ne pas rester seulement dans les livres, mais entrer avec vous en possession des alîaires et des choses ! (]"est ce que iu)us nous engageons nmtuellemenl ici à l'aire quand le tem|is viendra |tour nous
« Hainenez l'équilibre entre l'âme et la matière! cet avenir est
grand, messieurs, et c'est <t vous qu'il appartient ; chacun de vous en contient dtp une partie en lui-même. Toutes les nations, toutes les rares, doivent ajiporter un fragment à cette œuvre. Travaillons seule-
' Œitircs complètes, l. II, p. 304.
5G I.IIOMME, SA VIK Ki SON I.XKI.rE.NCi;.
nient pour que notre pays conserve et accroisse ses droits à se dire la conscience du genre iiuinain *. »
Après le triomphe obtenu dans l'assemblée des professeurs du ('ollégc de France, la jeunesse crut de son devoir de faire une itrande nianil'eslalion en l'iionneur de ses trois maîtres, afin d'avertir le pouvoir que, si de nouveaux coups étaient portés à la liberté de penser, ces coups seraient sentis et vengés. Avec des fonds recueillis au moyen d'une souscription, elle fit exécuter par 31. Borel une médaille de cinquante millimètres de diamètre, où étaient gravées les tètes de MM. Quinet, Michelet etMickiewicz, avec celte inscription au revers : Ut umim omnes sint, et cette légende : La France et les aiuUtenrs du Collège de France ^. Les étudiants allèrent en corps porter la médaille aux trois professeurs. M. 31ichelel était absent. 3I3I. Quinet et Mickiewicz les reçurent. — « Seuls, disaient-ils, ils n'ont pas déserté le grand enseignement des plus grands jours de notre histoire, et, grâce à ces professeurs, la plus grande tradition s'est renouée parmi nous. » — M. Quinet, profondément ému, engagea la jeunesse à se tenir constamment en éveil, à se trouver prête à toute heure, afin de n'être pas surprise quand viendraient les jours de péril et de combat. — « Sovez forts, s'écria le grand poëte de la malheureuse Pologne, soyez forts comme vos glorieux ancêtres, mais soyez inflexibles comme eux... Que pas un devons ne manque à l'appel lorsque le jour de marcher ensemble sera venu. Malheur à ceux qui se trouveraient absents ^ ! »
De pareilles manifestations ne devaient certes pas rassurer le pouvoir. Le clergé, de son côté, et les jésuites, se
* Tome déjà cité, |). 505, 500.
- Les Écoles, imirnal mensuel, 1" année. 1845-46. p. 155.
5 Us Ecoles. 1845-40, p. 100, MO.
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sentant de mieux en mieux battus par cette formidable solidarité des élèves et des professeurs, étaient de plus en plus furieux, et leur haine se traduisait j)ubliquement et secrètement, jusque dans les confessionnaux, par des calomnies, souvent ridicules, souvent infâmes. D'autre part, les doctrinaires, philosophes et hommes politiques, s'apercevaient avec désespoir que les esprits, entraînés vers de plus pures régions, s'éloignaient d'eux et de leurs théories fausses et débilitantes. Enfin, les gouvernements étrangers voyaient avec terreur assemblés dans les amphilhéàlres du (Collège de France tous les proscrits de l'univers; ils entendaient les applaudissements que suscitait chaque parole de malédiction prononcée contre les oppresseurs, chaque parole d'amour dite en faveur de leurs victimes, chaque cri de guerre et d'espérance lancé du présent vers l'avenir.
(jn discuta au ('hàleau comment on ferait cesser sans retard une prédication révolutionnaire, qui suscitait tant d'embarras au dedans comme au dehors. M. Guizot proposa les mesures les plus violentes. M. de Salvandy était bien de son avis, mais il n'osait. 11 attendit donc, ou plutôt fit naître une occasion. .M. 31iclielet était inattaquable : il (irofessait VHisloire et la Morale^ il avait donc le droit de tout dire. I\Iais M. Quinet occupait la chaire des langues et litléralures méridionales et les professeurs du Collège de France avaient approuvé à plusieurs reprises son progranune ainsi conçu : Littératures et institutions comparées de l Europe méridionale. Ce mot : institutions., frapj)a le ministre. M. ^'isard, bon diplomate s il en fût, — car il possède une grande morale |)our lui et une petite pour tout le monde, — M. >isard l'ut déj)éché vers M. Quinet afin de le supplier officieusement de faire plaisir au ministre en effaçant ce gros mot d'inslitulions; naturellement,
disait-on, le professeur n'en eût pas moins été complètement libre dans son enseignement! M. Quinet refusa. Que fit-on? Le lendemain, l'affiche des cours parut sans le mot instïMions . 31. Quinet protesta avec énergie (o décembre). Le mot ne fut pas rétabli, et la diu'ire des littératures méridionales se trouva vide, le professeur ne voulant plus y monter les mains liées, la bouche bâillonnée.
Personne ne fut dupe de ce tour jésuitique. Chacun comprit que le cours d'Edgar Quinet était suspendu, non par la mauvaise humeur du maître, comme on le faisait dire, mai? par ordre de l'autorité. Tous les journaux libéraux s'en émurent, et la jeunesse prépara la manifestation de novembre 1845, qui sembla annoncer la révolution qui éclata un peu plus de deux ans après. Au jour dit, trois mille jeunes gens, assemblés sur la place de l'Ecole de médecine et sur la place du Panthéon, se réunirent et se dirigèrent, en ordre et silencieusement, vers la demeure de M. Quinet.
Ln, un étudiant prit la parole nu noin de tous :
« Monsieur, dit-il, les écoles ont vivemont ressenti le coup qui vous frappe. Il ét;iit du l:;ur devoir de protester pur une nianifestition solennelle contre tout ce que l'acte du ministère accuse d'hypocrisie et de lâcheté...
« Nos applaudissements ont retenti au delà du Collège de France. On s'est épouvanté de voir jiaiini nous un patriotisme vrai, l'enthousiasme des grands jours. On ne peut nous atteindre, on vous frappe...
« Nos sentiments sont connus, on sait quelles syinpatliies vous entourent, votre cause est la nôtre, ou hien [dutot c'est notre cause que vous soutenez, c'est pour nous que vous avez combattu, avec autant de fermeté que déliiquence, celte réaction ultraniontaine contre l'esprit <le la Révolution.
« En venant aujourd'hui vous féliciter de votre attitude ferme et loyale, nous ne faisons qu'obéir à la voix de notre cœur et accomplir un devoir de reconnaissance. Entre les écoles et ceux qui représentent leurs idées et leurs sentiments, il existe une juste solidarité. Dans toute cette foule d'étudiants qui vous entourent, il n'en est pas un qui