LES ŒUVRES DE L'EXIL
.Marnix, la Révohition religieuse au dix-neuvième siècle^.
u Oui, s'écrie-t-il dans le premier de ces ouvrages, ce qu'il y a de plus effrayant au monde, c'est de voir des peuples, des États, s'asseoir tranquillement à rombre d'une vieille religion moite. Quel silence, grand Dieu! quelles ténèbres! comme les plus simples notions s'effacent promptement! et avec quelle ra[iidité la nuit descend dans l'àme des hommes ! »
Eu lernùnaiit, il ajoute :
« Qui <ii""'ï le courage de dire: Laissez là les bulles gonllées! revenez au nerf des cboses. Attachez-vous à la masse solide, éprouvée, du navire échoué, si vous voulez qu'il se relève. Redevenez simples pour redevenir forts. Laissez aux millénaires la partie fantastique, fabuleuse, mvthologique de vos théories. Elles appartiennent à l'enfance de la démocratie. Sortons des songes ! (juittons l'enfance, il est bien temps d'être des hommes.
« Qui osera dire cela' Celui qui aimera assez sa cause pour vouloir la sauvei' -. »
Il est celui-là, quand, dans la Révolution religieuse^ il déclare ouvertement une guerre acharnée à ce paganisme baroque dont parle Gœthe.
« Ne faites pas comme les Juifs qui attendaient le Messie, quand le Messie avait paru au milieu d'eux et qu'il était déjà sur la croi\! Vous cherchez le <logme moderne et vous fermez les yeux pour ne pas le voir. Car ce dogme vit, marche; le monde le connaît, et vous ne l'avez pas connu lorsqu'il a paru au milieu de vous. U est aujourd'hui élevé sur la cioix, et vous ne le voyez pas encore; il s'appelle liberté ' ! »
Tout en s'occupant ainsi de la question vitale de l'humanité, de la question religieuse ramenée du point de vue théorique au point de vue pratique; tout en soutenant journellement l'ardente polémique que ses audacieuses négations ont soulevée dans la presse belge; tout en pour-
* Publiée pour la première fois à Bruxelles, dans la Libre Recherche, niimiTo de mai 1857.
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suivant son important travail sur la Philosophie de la Révolution frunçaise^ en dirigeant la réimpression des œuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde ; enfin, en surveillant la première c<lition de ses propres Œv.vres complètes, M. Quinet a encore pu écrire un volume sur la Camj)a(jne de 1815, jusqu'à ce jour inédit \ et, pour combler le vide laissé dans le tome dixième de ses OEuvres par l'absence de Y Enseignement du penple^ rédiger ses souvenirs d'enfance, composer les quatre premières parties de [Histoire de mes idées. Cette Histoire sera achevée, espéronsle ; car cette analyse d'un homme par lui-même n'a pas seulement un intérêt personnel, mais une portée générale; c'est une autobiographie plus vraie que les Confessions de Rousseau, et non moins éloquente; c'est de plus un grand livre d'éducation intime adressé par la génération qui s'en va à celle qui va venir. Telle qu'elle est déjà, et quoique brusquement fermée sur l'année 1820, l'Histoire de mes idées est le chef-d'œuvre d'Edgar Quinet. Et comment ne le serait-elle pas, puisqu'elle est lui-même?
Si je me laissais aller à comparer les derniers livres d'Edgar Quinet avec ceux qui les ont précédés, je trouverais phis de fleurs dans ceux-ci, plus de fruits dans ceuxlà ; je signalerais un progrès incontestable là même où le mieux semblait avoir été dépassé. — La forme, en effet, a peut-être perdu quelque chose de ce que je pourrais nommer son exubérance poétique. En revanche, elle a encore gagné en netteté, en précision, en vigueur. Chaque phrase semble être frappée au coin de l'idée, comme une de ces médailles antiques dont le temps n'aura jamais la force de mordre les indestructibles reliefs. Le style coulant, imagé,
* Cet ouvrage ne devait être tout d'abord qu'une critique générale des historiens; l'auteur a été conduit à reprendre le sujet dans son ensemble. Ce sera donc une véritable histoire de i'invnsioii.
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sonore, quoique lonjours personnel de l'auteur d'Ahasvérus, de Mes Vacances en Espagne, et des Révolutions d'Ilalie, a pris une allure définitive dans la Philosophie de l'Histoire de France et la Fondation de la République des Provinces-Unies^ dans la Révolution reïujieuse surtout. Ce qui naguère semblait quelquefois être tracé, comme Y(clair, sur un nuage, est à cette heure coulé en bronze. 31. Quinet a atteint sa cinquante-cinqième année. Progressant d'œuvre en œuvre, il doit à l'âge et au malheur, d'être arrivé à la maturité de son talent. 11 mérite d'être rangé parmi les hommes les plus forts et aussi les plus " conséquents de l'époque contemporaine.
Certes, il a bien le droit d'écrire et de signer ces simples et franches paroles :
« Depuis mes premières années jusqu'aiijourcriiui, j'ai toujours soutenu les mêmes idées.
« J'ai a(toré la France , j'ai rêvé pour elle la gloire de devenir l'idéal des peuples modernes.
\« Tant que la parole m'est restée, j'ai défendu la cause des peuples, des faibles, des nationalités qui demandaient à renaître. J"ai péri avec elles, il est vrai. Mais je suis enseveli avec l'Italie, avec Venise, avec la Pologne, avec la Hongrie, avec les Roumains. C'est là un tombeau qui me plait. Je ne le cliangerais pas contre les joies des vivants, j
« (tiiand il sera question de patrie, quelques hommes de bonne volonté se souviendront de moi.
(( J'ai eu dans ma vie une grande ambition et l'ai surtout montrée dans mon enseignement. J'ai tenté de sauver la conscience liumaine au milieu des embûches qui lui étaient tendues. Je n'ai rien épargné |tour lela.
« Beaucoup de personnes, et je pourrais dire le monde entier... m'affirment (|ue j'ai été vaincu dans cette entieprise. Je n'en crois rien
« Je ne sais où l'àme humaine s'est réfugiée, dans quel pays, chez quel peuple. Ce qu'il y a de certain,, elle vit, ou elle renaîtra... »
80 i;ilOMME, SA VIE ET SON INFLUENCE.
Deux mois sur la vie privée d'Kdgar Quinet. EWe a été, elle est, comme sa vie littéraire, comme sa vie politique, à l'abri de la calomnie, du soupçon même. Elle a été et elle est conséquente jusqu'à l'héroïsme. La vie intime de l'homme est l'éclatante confirmation de la vie publique du citoyen. Tout ce qu'il a dit, il l'a fait; tout ce qu'il a conseillé et prêché, il l'a d'abord [;ratiqué lui-même.
(Citons, par exemple, le grand acte accompli le 7 février 1847, à (JiaroUes, à l'occasion des funérailles de madame veuve Quinet. Cet acte, mal apprécié encore aujourd'hui par ceux qui en redoutent l'imitation ou (|ui ne le comprennent pas, mérite la sérieuse attention de quiconque, sortant ou sorti des vieilles religions positives, pense que la mort peut et doit servir d'enseignement moral aux vivants '.
Madame Quinet, on se le rappelle, était protestante. Sa famille écrivit dans deux villes voisines pour inviter un pasteur à présider à ses obsèques. Deux heures seulement avant la cérémonie, le pasteur, qui avait fait espérer sa présence, fit savoir qu'il lui était impossible de venir au jour et à l'heure indiqués, t^'est alors que M. Quinet se décida à rendre hii-7nême à sa mère les devoirs relifiieux et à remplacer le prêtre absent.
Il marcha en tête du cortège, composé de presque toute la population de la ville. Arrivé au cimetière, sur le bord de la tombe, et, debout, tremblant d'émotion, mais
' ,Ie nie sers ici île la relation devenue extrêmement rare de VÉcho du Cliarollais, et j'y ajoute ce (jue m'ont transmis de vive voix des témoins oculaires sur rimjiression éprouvée.
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soutenu pai' la conscience d'un tlevoii' sairé, après un monienl de silence solennel, il commença lentement le discours suivant .
cl 11 est enrore une grâce que je dois demaiuler pour ma mère à celui qui peut tout; c'est d'accorder â son iils la force uécessaire pour prononcer une dernière, une suprême parole.
M Privée pendant sa vie des consolations du culti' réformé, qui fut le sien, elle a toujours lodoiité que les pieuses paroles de paix lui man(|uassent a ce mouieiit, dans le séjour* de rimmuable paix, (^ettc inquiétude était profonde chez elle. Le Dieu de véiité et de bonté ((u"elle sentait partout présent, dans le protestantisme comme dans le catliolicismc, ne veut pas que seule elle soit abandonnée ici au silence et aux détresses du sépulcre. Le deuil d'un fils, d'une fille, est aussi un sacerdoce. L'Église se retrouve, avec sa force et sa puissance entière, dans la bouche de quiconque parle ou crie avec un cœur brisé; en l'absence du prêtre, le fils devient prêtre par la ronsécration de la douleur... »
Et il lut les textes sacrés, comme eût t'ait un pasteur du seizième siècle, un héros risquant sa tète en priant publiquement sur la tombe d'un martyr.
Quelques-uns des assistants, des catholiques ou des esprits forts, semblaient être disposés à ne considérer que le côté excentricpie de cette scène en dehors de tous les usages reçus. Plusieurs essayèrent de résister à leur émoti(!n. Quelques-uns môme se prirent à sourire, espérant que chacun allait voir de ses yeux l'impossibilité de se passer du prèlre ou la folie de prétendre le remplacer civilement et philosophiquement. 31ais, à peine Edgar Quinel, pâle et les yeux en larmes, eut-il |)rononcé les premières phrases de son oraison funèbre, quune indicible émotion saisit tous les assistants sans en excepter les plus hostiles, les plus incrédides. J'en appelle à tous ceux ({ui étaient là, en est-il un seul qui ait pu retenir les battements de son caair, qui ne se soit senti pleurer en écou-
82 L'HOMllE, SA VIE ET SON INFLUENCE.
tant ces paroles d'un fils près de la fosse où sa mère était descendue :
« Par une force qui devient de plus en plus rare, elle a' su concilier avec une foi inébranlable dans la foi chrétienne tout ce que Tesprit cultivé peut comporter de liberté et de hardiesse. Elle s'élevait ainsi à une tulér-.mce admirable, pleine de grandeui-, et qui est tout le contraire de l'indifférence; car elle se sent;iit près de son Dieu dans toutes les communions chrétiennes
« Nous avons trop senti, disait-elle à son dernier jour. Et, en effet, ce qui la rendait unique à nos yeux, c'était cette charité sociale et privée, cette ardeur, cette fièvre dévorante de sympathie pour toutes les nobles causes, toutes les émotions désintéressées, tous les genres d'afflictions, d'infortunes publiques ou particulières. Elle nous montrait, à nous, sans le dire, comment une femme peut allier dans son cœur le zèle des choses générales avec le sentiment le plus vif, le plus fervent, le plus constant, pour les joies et les douleurs de la vie intérieure et domestique.
« Chose étrange! Elle avait le don de pleurer sur un peuple comme sur un enfant. Que de larmes je lui ai vu verser en silence sur la France, dans ses heures de détresse, au lendemain de la défaite, à la veille des invasions ! Ah ! je les ai recueillies, ces saintes larmes, et puissent-elles ne pas tarir dans mon cœur !
« La récompense de sa vie, elle l'a trouvée dans sa mort. N'est-il pas vrai que, pour tous ceux qui ont approché d'elle dans ses derniers jours, cette mort a été une révélation éclatante, palpable, de l'immortahté de l'àme?... Triomphe sublime de la pensée! Il nous a été donné de voir, pendant plusieurs jours, une àme qui vivait et conversait paisiblement avec nous, quand les restes mortels que nous déposons ici étaient déjà éteints et comme ensevelis... Est-ce que Dieu, qui l'aimait, a voulu la favoriser en lui cachant le calice? ou, ce qu'il y a de plus probable dans un tel cœui , feignait-elle de l'ignorer? c'est son secret. Dans tous les cas, cette agonie pleine de puissance, protégée, soutenue si visiblement par les esprits d'en haut, est l'agonie de la femme chrétienne, qui est agréable au Dieu chrétien ; et c'est par cette mort que j'aime à célébrer sa vie.
« Vous qui avez suivi jusqu'ici ses dépouilles, vous savez ce que vous perdez en elle. Quelle charité vivante et sortie des entrailles! Elle croyait n'avoir rien fait si sa main seule donnait et non son cœur. Le denier de la veuve n'était jamais séparé chez elle d'un trésor de compassion maternelle. Chez le pauvre, elle plaignait la tristesse, la