LES TOMBES DE LEXILÉ
nudité intérieure, autant que la nudité visible; et nul n'approchait d'elle sans qu'elle le revêtit d'une force morale.
« Dans le commerce de la vie, quel esprit fertile et ingénieux ! quelle alfabilitc, d'autant plus charmante qu'on la savait armée au besum d'une énergie virile ! quel don unicjue de peindre par la parole ! je n'apprendrai rien à ses ainis en disant qu'elle eût atteint sans peine à la célébrité que donne l'art d'écrire, si elle ne l'avait fuie autant que d'autres la recherchent.
« Vous, ses proches, ses amis, vous savez quel vide elle vous laisse; mais, ma sœur et moi, savons-nous ce que nous avons perdu?.... Où, dans quelle école, dans quel livre trouverai-je ce fover de raison vivante, de droiture morale, auquel je revenais puiser sans cesse? Quel appui robuste dans tous les combats de l'âme ! N'était-ce pas toi qui mettais dans mon cœur le zèle de la vérité et de la justice sociale '' n'étais-tu pas ma secrète armure dans toutes les luttes de l'intelligence?....
« Quand mon cœur se séchait pour le bien, où allais-je puiser la vie nouvelle? Chez toi. Qui me nourrissait de sa pensée? Toi. Qui me soutenait de sa force supérieure? Toi. Tu étais ma lumière, et ma lumière s'est éteinte; et tu m'as laissé dans les ténèbres. Je me réveiikd'un songe... il me semble que la vie est avec toi dans ce linceul et que la mort est avec moi.
« Vaines et impuissantes larmes!... ce langage ne te plaît pas. Tu veux des paroles plus fortes, plus semblables à toi-même. J'essayerai de les dire : Nous qui sonunes tes enfants, tes proches, tes amis, nous ne te faisons point d'adieu; car tu ne t'éloignes pas. Nous ne prenons pas congé de toi comme pour un voyage vulgaire; car tu ne nous quittes pas. Tu n'es plus enfermée dans ta maison vide; mais tu es présente dans nos cœurs avec ta mémoire et l'enseignement de ta vie....
« En rentrant dans nos demeures, nous te trouverons sur notre seuil, guérie des maux terrestres et réparée p:ir rÉterniU'; déjà tu nous envoies un pressentiment sacré de la paix que tu possèdes. Nous ne nouri irons pas en nous le désespoir, puisque tu nous l'as défendu en nous enseignant à sourire au milieu de l'agonie.
« Assurément les fêtes de la terre sont finies pour ta fille, ta bidlefille, ton fils, pour ta sœur absente qui ne te croit pas même malade, pour tes proches; car ils ne reverront rien de s niblable à toi, quelle que soit la durée de leurs jours; les douleurs cuisantes ne seront plus rachetées par des éclairs de joie Tout s'attriste d'un deuil irréj)arable-. ce qui était la fête a disparu.
« Kt pourtant, il laut que le courage subsiste. Pour achever la car-
rière, il reste, au lieu des espérances heureuses, le devoir nu, sans» récompense, le sacrifice, l'immolation, des combats intérieurs à soutenir. Aide-nous, âme bénie, dans ce chemin sévère, dépouillé, nouveau ])ournous. Soutiens-nous d'en haut, jusqu'à ce que, nos épreuves finies et notre jour arrivé, tu ouvres pour nous en souriant les portes splendides de l'éternité de vie, où tu es allée nous attendre *. »
Quel prêtre, sur le bord de cette tombe, eût pu représenter ainsi le Dieu vivant! Quel prêtre, calme au milieu d'une douleur étrangère, et psalmodiant des versets marqués d'avance, comme ce fils, qu'inspirait l'immensité même de sa désolation, eût d'une si sainte vie dégagé un si saint enseignement; en présence de la mort, vue des yeux et sentie jusqu'au fond de l'âme, eût montré et sondé l'invisible, 1 insondable Eternité !
Cette sublime oraison funèbre, qui produisit un si grand effet sur tous ceux qui l'entendirent, qui console encore et relève tous ceux qui la lisent, est à la fois la plus belle œuVre d'Edgar Quinet et sa plus grande action.
En la prononçant, bien plus que par ses livres et par «es cours, il rompit avec les vieilles religions et prouva qu'en l'absence d'un culte officiel, reconnu et adopté loyalement, chaque homme, libre penseur, doit lui-même être son pasteur et son prêtre.
Deux fois depuis, la mort le mit en demeure de renouveler cette épreuve capitale de son enseignement. En mars ISâl , étant encore en France, il perdit sa première femme. En mars 185(3, en Beb^iique, il perdit son beau-fils, Georges Mourouzi. Comme le fils avait été le seul prêtre de sa mère, le mari fut le seul prêlre de sa femme, le père adoptif fut le seul prêtre de son enfant.
* Dei-uis la première piiblicalion de celle biographie, ce discours ayant .'■té imprimé daiiA les Œuvres complètes d'Edgar Quinet. t. X, p. 501-509, on a cru devoir n'en donner ici qu'un extrait.