H \A PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
doit être le développement de sa méthode. L'Italien, escaladant le ciel, s'y asseoit, y trône, et, de là, domine les actions humaines. L'Allemand, au contraire, tient à rester à terre, s'enfonce sous le sol, à la recherche de l'origine des choses; il n'embrasse point l'idée dernière, mais il se pose la première question : l'origine de l'homme et de 1 humanité.
Sa philosophie commence donc par le chaos. De ce chaos va se dégager le monde; du monde l'idée.
Herder, en effet, après être descendu jusqu'à la manifestation la plus grossière de l'être matériel, y noue une chaîne désormais sans fin, au moyen de laquelle il pourra remonter vers Dieu. 11 suit d'abord le merveilleux enchaînement des créations successives, dissemblables en apparence, en réalité issues les unes des autres. Il assiste à la Ibrmation lente, toujours progressive, jamais rétrograde, des choses et des êtres dans leurs formes et dans leurs instincts. Assistant au dégagement du minéral du Tout amorphe au sein duquel rien ne semblait avoir d'existence propre, bientôt il voit croître le végétal; puis, après une série de transitions qui unissent les contraires, touche à l'animal, miracle de vie, duquel la nature, parachevant son immense travail non interrompu, va faire jaillir un autre miracle, le couronnement de tous ses miracles antérieurs, V épanouissement de la (leur de Vhumanïté.
Donc, dans la pensée de Herder, l'homme est l'être préparé par toutes les formes et tous les instincts qui se sont préparés avant lui. 31ultiple, il est Tabrégé le plus complet et le point central, culminant, de toutes les forces organiques.
Mais, du moment où l'homme est né, deux mondes se séparent dans le monde auparavant un : le premier, le monde physique, n'ayant que le mouvement plus a|)pa-
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renl que réel qui résulte de la péiiodicilé des saisons, iournant perpétuellenienldans le même cercle de sommeil et de réveil, non de vie, de mort, et de renaissance; le second, le monde civil, débarrassé des entraves matérielles, alîranclii des règles mathématiques, se mouvant dans le temps, et, comme le temps, éternellement mobile. Dès lors, la nature, ayant achevé son premier ouvrage, lavant élevé jusqu'à la pensée, une nouvelle création, l'histoire, commence, et elle ira, à travers les siècles et les civilisations, se perfeclioimaut sans cesse, ne devant j)oint avoir de lin, réalisation des lois de l'humanité, comme la création anciemie a été la réalisation des lois de l'univers physique.
Avant de s'élancer dans les llols tumullueux des événements, le philoso[)he allemand s'arrête à considérer le terrain à travers lequel serpente le grand tleuve humain. Il lui faut tout d'abord connaitre, — ici connaître, c'est construire, — la scène sur laquelle va se jouer le drame de l'histoire. Par la toute-puissance du génie, il y arrive; ses descriptions des zones à l'apparition de l'humanité sont et demeureront des chefs-d'œuvre de vérité; nul ne les admire plus que llumboldt, le savant, l'universel voyageur. Dessinant les chaînes de montagnes, les sinuosités des rivages, les courbes des vallées et les replis des lleuves, Herder aperçoit, déjà marqués sur le sol et ineffaçables, certains grands traits de la physionomie de la future histoire. Bien plus, au seul as|)ect de leurs demeures, il devine les premiers peuples ensevelis dans les ténèbres des siècles primitifs.
La scène étant étudiée ainsi dans tous ses détails, le ])hilosophe s'arrête encore, il lui faut étudier avec autant de profondeur le personnage qui doit la n m|dir. A(in de bien couq)rendrc tout l'honnue, il analyse donc chacune
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de ses facultés naturelles, chacun des détails de son organisation. Avant Herder, sans doute, cette analyse anatomique avait été faite. Mais nul ne l'avait unie intimement aux développements de l'histoire, nul n'avait lié l'homme physique à la création entière, n'en avait dégagé les principes dominants de l'homme moral, n'en avait déduit le développement et la marche de l'humanité.
Peu importe après tout que Herder n'ait inventé ni la description de la terre avant l'homme, ni la description de l'homme à la naissance de l'humanité, car il a décou vert et allirmé deux choses capitales, que, sans doute, ne contrediront point les progrès, quels qu'ils puissent être, des sciences naturelles, (iràce à lui, l'homme se trouve identilié avec la nature, le roi des êtres, jadis isolé, se trouve rattaché à tous les êtres, à toutes les choses. Grâce à lui, l'homme n'est plus le propriétaire ahsolu du monde moral, l'univers entier le suit, l'accompagne dans son voyage à travers les siècles : et l'histoire, élargie de la sorte, devient la traduction en langue vulgaire de la pensée de l'univers. Elle n'est plus seulement la lutte engagée entre les personnalités individuelles et nationales, mais encore, et surtout, l'accomplissement des lois universelles et leur interprétation par les idées qui s'entrechoquent. Autour de l historien, placé en d'aussi pures régions, un grand calme se fait, comme dit le commentateur du prophète allemand : « iNi 1 amour, ni la haine n'ont plus aucune prise. A peine si, à cette hauteur, vous entendez le fracas des empires, et si le bruit de la gloire individuelle arrive jusqu'à vous. »
Sur un point capital, M. Quinet se sépare de son maître et cela le conduit à la découverte du ne vérité qui, reconnue quand il n'avait encore que vingt ans, est et sera toujours la lumière de sa vie.
HERDER, EDGAR OriNET. 101
Dès que Henlcr tient l'homme au sortir de Tatolier de la nature où si longtemps il était resté enfoui à l'état d'ébauche, il n'en sait plus que faire. Confondu la veille dans le Tout, sans action, sans idée propre, à présent qu'achevé l'homme est tenu de penser et d'agir, — comment va-t-il sentir qu'il existe ?
D'où lui viendra l'impulsion?
De la nature extérieure? Que pourrait-elle lui apprendre qu'il ne sache déjà, lui qui en est le résumé le plus parfait!
De lui-même? 11 s'ignore!
Le philosophe est dans l'impossibilité de donner le mouvement à un être si intimement lié jusqu'alors à l'organisme général. Peu à peu cependant il aperçoit un perfectionnement quelconque, une apparence de parole, un germe de" religion, un signe de civilisation. A quoi attribuer cette apparence, ce germe, ce Signe, sinon à la tradition? Mais, comme il n'est point d'effet sans cause, quelle est la tradition première, et comment l'expliquer? Si on ne l'explique pas, on est contraint d'admettre que Dieu, être extérieur à la nature, toute-puissance surhumaine, quelque part, à un jour donné, s'est communiqué à l'homme égaré et lui a montré le chemin. C'est ce à quoi Herder a cru devoir s'arrêter.
Que cette révélation soit des plus élémentaires, et qu'il appartienne uniquement aux facultés humaines d'en développer le sens, u'inq)orte! l'union intime de 1 humanité avec la nature physique, précédemment affirmée et démontrée, est brisée dès lors, la création progressive est di-Ntincle delà création inerte, celle-ci ne ju-ut plus avoir été la mère de éelle-là : « il \ a l'iiilini entre elles, » selon l'admirable expression du traducteur.
M. Quinet, qui semble tenir à la conservation de la