LA l'HII.OSOPIIIE DE L'HISTOIRE
ijrande idée deHerder plus que Ilerder lui-même ne parut V tenir, M. Quinet ose promener un regard ]>rofond à travers le présent et le passé.
Pourquoi, se demande-t-il, pourquoi ne vivons-nous plus sous le régime de la féodalité germanique, de la domination romaine, de la caste orientale, ou de la barbarie originelle? Pourquoi avons-nous ainsi jirogressé de civilisation en civilisation, sans cesse détruisant et reconstruisant des mondes, au milieu de la nature immobile? Pourquoi? — Parce que nous avons en nous la volonté. Les jougs humains que nous avons brisés nous attestent comment les ancêtres de nos ancêtres, comment les premiers hommes se sont affranchis de la tyrannie de la nature physique, lis ont voulu être libres, et ils l'ont été.
« Quand, s'écrie Edgar Qiilnet, quand, pour se soustraire à un monde qui n'était pas le sien, Caton déchirait ses entrailles ; quand Tliomas Morus, loid Russell et tous. les autres montaient sur Técliat'aud pour une cause qu'ils croyaient bonne et du prix de leur sang, il y avait sans doute plus d'héroïsme dans ces actions que dans celle du premier homme qui, par sa volonté, affronta, hors du mouvement aveugle de la création externe, un avenir qui n'appartint qu'à lui. Mais, sous des formes diverses, ces deux ordres de faits dérivaient d'un principe commun. L'iui et l'autre ils révèlent une activité qui ne relève que de soi ; et celte activité, nous la connaissons, nous la sentons, nous savons comment on la nomme, et si c'est un prodige que le ciel fait un jour et ne renouvelle plus.
« l^'liistoiro, dans son commencement comme dans sa Un, est le spectacle de la liberté, la protestation du genre humain contre le monde qui l'enchaiiie, le triomphe de Tinfini sur le fini, raffranchissement de l'esprit, le règne de l'ànie. Le jour où la liberté manquerait au monde serait celui où l'histoire s'arrêterait. »
Dès lors, tout s'explique et rien ne reste obscur. Quand, par la pensée, on voit les siècles succéder aux siècles, les idées remplacer les idées, on assiste an sublime spectacle du moi humain qui d'abord s'aflirme, peu à peu se dé-
HERDF.I;, EDGAP, QVINET. l(r>
barrasse do tout ce qui lui est étranger et va toujours aspirant à se produire sous la l'orme la plus indépeudanle. On l'aperçoit, par delà le christianisme, élanl une fin en soi, suivant l'expression de Kant, se trouvant être, par cela seul qu'il est libre, la liberté même, c'est-à-dire la base du droit et le but de l'histoire, comme avant l'histoire il a été le but, le couronnement de la création matérielle.
Sans doute, ce n'est point Herder lui-même qui donne ces hautes conclusions. Au moins est-ce dans ses livres qu'Edgar Qninet a appris à « soumettre les jugtMuenIs, le goût et la raison pratique des peuples à l'expérience de l'histoire. » C'est là aussi qu'il a appris à pénétrer le vrai sentiment religieux des nations au travers des dogmes et des rites ofliciels, dans les lois, dans les mœurs, dans les cérémonies, dans les langues, dans les traditions, dans les chants, dans les monuments, et jusque dans la nature extérieure, dont il se sert pour re\ètir de la gravité de l'immobilité le trop rapide spectacle du mouvement humain. C'est encore, en se pénétrant des idées et des formes de cet « Hérodote de l'histoire universelle, » — ainsi nomme-t-il Herder, — qu il a senti s'éveiller en lui celte poésie profonde qui fait le charme de ses propres livres, cette incomparable puissance de résurrection du passé, qui en constitue la valeur historique, et les larges pensées d'ensemble qui leur donnent tant de portée.
A comprendre Herder, à le traduire, à le |)arachever. 31. Ouinet employa les premières années de sa jeunesse. Mais, dans cette étude, il ne découvrit pas seulement un grand homme et une grande philosophie; il se découvrit lui-même, se doua et doua chacun de nous d'une mission humaine qu'il acconq)lira jusqu'au bout, et que nous devons accomplir comme lui.
lOi i.\ iMULOSopun: de iiiisTomE.
« Prenons garde, dit-il, prenons garde de perdre la chaîne qui nous lie aux siècles passés, de peur que nous ne nous trouvions entièrement égarés sur la terre. » Et, en effet, que chacun de nous étudie, dans l'histoire, soit la vie d'un héros, soit celle d un peuple, soit celle de l'humanilé, c'est-à-dire les trois modes de 1 être humain; puis, qu'il redescende en lui-même et s'analyse, et il retrouvera la série entière des siècles écoulés comme « ensevelie » en son âme, il sentira que les destinées de l'espèce se réfléchissent dans l'individu, que chaque homme contient en soi, représente, résume l'humanité, et que, pour lunner une vraie base à la science historique, il faut partir « de l'enceinte étroite de son moi individuel, pour remonter de là, par des conséquences nécessaires, à travers la suite des enqîires et des peuples, jusqu'à la chaumière d'Evandre, jusqu'à la lente de Jacob, jusqu'au palmier de Zoroastre. u
Idée puissante, idée qui console et qui fortifie ! L'homme dont elle est la foi n'est plus seul dans l'espace, égaré dans le temps. Qu'il regarde derrière lui jusque dans les obscures profondeurs des âges primitifs, partout il reconnaît un nombre infini d'êtres seuiblables à lui, partout il rencontre des frères et peut réchauffer son cœur glacé à la flamme dont brûlèrent leurs âmes. Le malheur d'un présent transitoire ne réussit plus à l'accabler, car, par l'instabilité des formes politiques et sociales, l'histoire lui a démontré qu'il n'y a de réel et de solide que le juste et que jamais l'on ne doit désespérer du triomphe de la raison et du droit. Vivant de la vie universelle, il jouit de son moi dans toute sa plénitude, et partant il est fort, il est invincible. Affermi dans ses opinions par le témoignage du j)assé, sûr de la loi du progrés, s'il se mêle aux luttes de son époque, — et le devoir le lui ordonne, — il
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sait rester à son poste, que vienne ou non la récompense, attendant avec calme la victoire ])lus ou moins tardive, mais certaine; sentant à peine les blessures et les drsilliisions par lesquelles les faibles sont abattus, protégé qu'il est « jiar l'autorité de tout le p,cnrc humain. »
Je viens d'exposer la double théorie qui sert de base et de lien à l'œuvre de MM. Miclielet et Qi'inet. Ici, je n'insisterai point pour en faire apercevoir les effets à travers les différents livres des deux frères intellectuels. En examinant les Nationalités et les Relifiious, je retrouverai l'occasion d attester de quelle manière 31. Quinet a l'ait l'application de sa théorie. Tour ce qui concerne M. Michelet, peu de mots me suffiront; car, en ce moment même, il achève cette magnifique Histoire de Fiance, dont tous mes lecteurs ont suivi avec iulérêt la patiente élaboration.
M. Miclielet l'a déclaré lui-même, à la fin de l'un de ses derniers volumes, \d Lifjue et Henri IV, son histoire n'est j)oinl impartiale. « Au contraire, elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la vérité. » C'est de la hauteur des piiiicipes éternels (|u'il juge les actes du passé, sans |)itié pour le mal, avec un inépuisable amour du bien, n'amnistiant rien, absoluiiuMil rien, à cause du résultat, cherchant en tout l'intciulion et ne se laissant jamais éblouir par l'apparence. Comme Ilerder, sachant lire, entre les lignes écrites, les annaUïs des lein|)s écoulés, il découvre sous le syndjole ce (|u'il n'a j)as pu trouver dans le fait, il force la légende à lui confier le soupir du peuple, que nul avant lui n'avait entendu: il convie l'art à lui livrer le sens intime des choses à demi
lOG LA riULOSOPIllE DE I.MIISTCIIU;.
traduites par les événements positifs; enfin, si je puis dire, évoquant du néant les époques diverses, il contraint chacune d'elles à se présenter devant lui, revêtue des vêtements, des voiles, des masques, à l'aide desquels elle s'était efforcée de tromper l'avenir, et il la metaudacieusement à nu. Ainsi M. Michelct compose une histoire qui n'est point un tableau, mais un spectacle vivant. A ce spectacle, éclairé de la vive lumière de la vérité vraie, du haut de la cité idéale fondée par Vico, assiste un philosophe, un moraliste sûr de lui-môme, et toujours franc, approuvant, désapprouvant, applaudissant ou sifflant selon l'impression de sa conscience, au nom de l'humanité entière en son âme contenue. 31. 31ichelet s'est appelé hiimème,dan^ y Insecte, « artiste-historien; » dans \e Peuple y il a nommé son histoire « résurrection. » Oui, son histoire est une résurrection, mais une résurrection complète, intime aussi bien qu'extérieure. Dans tous les écrits de ce maître, ce ne sont pas seulement les hommes et les choses du passé qui revivent, mais aussi les idées, essayées à la même pierre de touche, l'idée moderne, la Révolution .
Cett(; libre méthode, issue du cœur et de la raison, plutôt du cœur, est restée longtemps au ban, incomprise, inconnue du public, haïe par les catholiques parce que sans cesse elle conteste les décrets de leur providence extérieure et autocratique, traitée de folle poésie et de rêve par les doctrinaires, dont pièce à pièce elle démolit l'édilice funeste au sommet duquel trône le fatalisme.
Aujourd'hui, les catholiques, les Ihéociatcs, ne peuvent plus lui disputer l'influence qu'en les combattant elle s'est acquise dans toutes les âmes jeunes, dans toutes les consciences viriles. Le vieux système des Pères de l'Edise, d'Augustin à Bossuet, git dans la poussière du passé, con-