LA PHILOSOPHIE DE LHISTOIRE
leurs ennemis et combattus comme tels. Par exemple, ils ont observé que la masse nationale repoussa le protestantisme et la liberté de conscience. La masse avait raison. Le protestantisme oùt fédéralisé, féodaliséh royaume, — fait aujourd'lîui prouvé faux ; — la liberté de conscience eut compromis l'unité, l'omnijjotence du pouvoir royal ! D'où il suit que la Saint-Barthélémy fut, sans doute, une exécution sanglante, mais aussi, à un point de vue plus élevé que celui de l'humanité commune, un acte de salut public.
Quelques docteurs, — ce sont les moins libéraux à cette heure, — n'osent pas pousser la logique aussi loin. Ils se contentent d'être dupes de la déînocratie de la Liijue et de dénoncer les Gueux comme aristocrates. Enfin, sur les ruines de toutes nos libertés nationales, politiques et leligieuses, si pieusement accumulées les unes par-dessus les autres, le niveau monarchique a passé. On salue Louis XIV de frénétiques a])plau(lissements. — On lui fait une auréole de tout le sang que ses méritants ancêtres ont dû verser. Afin qu'il ne reste aucun nuage devant le majestueux soleU, on explique avec complaisance tout ce qui pourrait assombrir son éclat : notamment, la révocation de l'édit de >'antes, laquelle répondait au vœu général., car Ledit consacrait des franchises, incompatibles avec l'existence de l'État unitaire!
(lependant, la grande heure de 1789 vient à sonner, — par hasard ! — La confusion était devenue telle, que l'on n'y voyait plus. On s'éveille alors, on regarde, on écoute; et l'on se hâte de défaire tout ce que l'on a fait. De Jules César à Louis XVI, on a méprisé, trahi, crucifié la liberté. Maintenant qu'à son tour elle est debout, qu'elle trône, qu'elle est la force, on se prosterne, ou adore aujourd'hui le Dieu traîné hier dans la boue. Le système pourtant se
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trouve anéanti [tar révéneinent. Lo fleuve de sang que la liévolulion ouvie entre le i)assé et l'avenir prouve assez combien peu de reconnaissance, combien de haine elle croyait devoir à la royauté, chargée, dit-on, de niveler, d unifier. Malgré tout, ou ne renie pas le système, on se contente de le masquer, on le sauve en tUslimfuanl . La France, dit-on, a dû organiser l'égalité avant la liberté; les dix-sept premiers siècles n'avaient à s'occuper que de la première comme le dernier n'a principalemeut à s'occuper que de la seconde! On s'aperçoit maintenant, c'est-à-dire trop tard, qu'en divisant l'égalité et la liberté, en acceptant l'arbitraire au service de l'une comme de l'autre, ou a lonqiromis, perdu l'une et l'autre, tant et tant que si tout s'explique jusques et y compris l'invasicm, qui nous ramène au point de départ ', tout se trouve aboutir encore une fois au résultat acclamé, au despotisme, protecteur d'une fausse égalité. Voilà où nous ont conduits quatorze cents ans d'éducation par le despotisme ! est-ce à lui de continuer notre éducation pendant encore quatorze cents aimées?
M l'rcnons garde, s'écrie M.Qiiinet, en corrompant le passé, de corrompre Tavenir. Jusqu'ici, toutes les fois que l'iiislorien a aninislié lu veille, il a amnistié le lendemain... Alors, la vérité morale, arrachée de la substance de l'iiisloire, n'a plus de refuge inènie chez les morts. Il reste pour pâture au nuiude im rêve d'égalité jalouse dans la(pu'lle rien n'est plus réel qu'une seivilité croissante.
« Imaginez un simple individu persuadé que, dans le cours de sa >ie, tout ce quil fait est bien fait, qu'il est dans diacnn de ses actes le Uiinistre infaillible, inqieccable. de la justice suprême : cdndtien de
• C'csi ce que dit Irés-expresséineiil M. (iuizol, à i;i piii^e ."1 du prcinici volume de ses Mémoires pour servir à l'Itisloire de mou temps: « La paix cl l;i liberté réelles revcnnienl avec la Reslauralioii. w La Fr.incc. selon M. (îiiizot, a couru au-devaul des étrangers, vamcnautla dynastie léfiilinu-. cl a la France eut raison, car la Rcsiauralion lui doiuia en effet la paix cl la liberté! »
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teiiips résisterait sa raison à cette apothéose? Au lieu d'un individu, je suppose maintenant une nation : voilà tout un peuple assuré, de génération en génération, qu'il siège sur le trône de réternelle justice. A ses pieds sont les autres nations, qu'il régit de son épée flamboyante. Heureux ceux qu'il châtie ! S'il frappe, c'est pour guérir; s'il enchaîne, c'est pour affranchir; s'il conquiert, c'est par complaisance; s'il rampe, c'est par excès d'honneur; ses vices sont des vertus dissi- Jiinlées. Où s'arrêter dans ce chemin, et qui se chargera de réveiller une conscience que nous supposons exténuée depuis des siècles ? »
Sur ce point d'interrogation, arrêtons-nous. On voit jusqu'oii [)énètre la vive critique d'Edgar Quinet. Lame de pur acier, elle s'est glissée jusqu'au cœur du mal, et elle l'a tué, es|)crons-le. Le système que l'on nommait fastueusement la philosophie historique de l'école française, le vieux système n'est plus. Que son ombre même ne soit pas soufferte sur notre sol sacré, et que chacun de ceux qui marchent à l'avenir, crient, avec M. j\lichelet : « Ar rière, faux docteurs et faux dieux ! »
31ais à présent que le vide est fait, sur quelle pierre inébranlable asseoir la nouvelle, la véritable histoire ?
Kn effet, la base de notre histoire nationale et son couronnement philosophique n'auraient-ils point été détruits par cette implacable exécution d'erreurs? Le vrai n'aul'ait-il point été jeté avec le faux à la voirie? En restituant aux événements leur caractère vrai, aux hommes leur responsabUité morale, n'aurait-on pas du même coup brisé le lien idéal des faits et troublé la divine harmonie des ilécrets providentiels? Entin, en dévoilant, en flétrissant l'^s péchés, les crimes de lèse-humanité de la nation ré-
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^)ulée impeccable, ii'aurait-on pas délrôné, renié le peuple <le France, érigé en Peuple de Dieu ?
Inutile question, direz-vous ! — Inutile? >'on pas, car il s'est trouvé îles défenseurs libéraux de l'ancien système qui ont voulu considérer le violent appel d'Edgir Quinel à la saine raison et à la justice comme un analhème injuste et déraisonnable, lancé contre le passé en haine du |)résent, par un vaincu, dont les douleurs de l'exil auraient troublé rinlelligence, au point que, de désillusion en désillusion, il serait de>cendu jusqu'à douter de l'avenir, jusqu'à porter témoignage au détiimeut de cette cause même, pour laquelle il souffre. S'efforçaut de prouver la vérité de leur point de vue, ces doctrinaires eu lelard reconuuencent la critique de la critique de l'histoire de France oflicielle, c'est-à-dire remettent en place les vieilles aflirmalions, rasées j)ar la récente négation. Ici, ils font ressortir les ai'autCKjes matériels de la conquête, du nivellement et du despotisme, lequel, selon eux, n'usurpa que des usurpations. Là, ils i)Osent en principe acquis que la Iléforme n a introduit dans le monde aucun dogme nouveau, et que Ja France a agi suivant ses intérêts véritables en repoussant, on sait dt; quelle manière, ce faux protestantisme, qui n'avait rien de positif à ajouter à son génie. Plus hiiu, ils reprennent Yidéal de Itniion spirituelle de l'Europe au moyen âge sous la domiuatitn de R(jme papale et subordonnent les nationalités et les gouveincments, formes essentiellement variables et en tous poiids secondaires, n\\\ intérêts généraux de la civilisation {civilisatiou ne siguidant que b'ieu-ttre). Eulin, ces restaurateurs de la philosophie historique, positive, fataliste et théocraticpie, ne manquent |)as de courcumer leur thèse par un argument ad liominem : ils relèvent avec énergie hîs accusations jetées par le proscrit à la face de sii patiie ingrnle (ou
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juste?;; ils engagent la jeunesse à se séparer au plus vitede son ancien maître, égaré dans une voie funeste, et à se tourner vers les i)ères qui, au lieu de détruire avec rage et de nier dans le vide, affirment et créent dans la réalité!
A tout cela la réponse est aisée.
S'il a mis en pièces le système de ses adversaires, — parce qu'il est persuadé que « le premier acte d'affranchissement, de régénération pour un peuple, est... de^ confesser ses fautes et les iniquités de ses pères » (Esdras,. livre 11, chajùtreix), et que « cet aveu précède tout, u.ême la reconstruction de la cité sainte; » — M. Quinet, n'a point eu même temps détruit sa propre doctrine. Aprèsavoir lu la Philosophie de l'histoire de France^ relisez, approfondissez tout ce que )l. Quinet a écrit et sur Herder et sur Yico; tout ce qu'il a de lui-même affirmé et prouvé. La cité des })rincipes reste encore dans le ciel de la pensée ; et toujours la colonne de feu du progrès guide les générations vers l'avenir infini.
Parce que )I. Quinet a montré que la France, à telle ou telle époque de sa vie, a commis des fautes, des crimes, s'est arrêtée, a reculé quand elle eût dû avancer d'un bond héroïque, il n'a pas renié la France, il n'a point arraché l'auréole qu'a méritée, en se sacrifiant tant de fois pour la cause du genre humain, cette sainte Jeanne d'Arc des nations. ?Sul n'a cru, ne croit davantage en elle, nul n'a plus agrandi, divinisé son rôle. 31ais, s'il aime la patrie, ce patriote républicain, ce n'est certes point comme \?t terre classique de la conquête et du despotisme unitaire; c'est conmie la mère bénie de la Révolution, mère féconde, grosse encore du salut du monde, et qui se doit à ellemême de rester libre et forte ou de le redevenir, pour que mûrisse et naisse le fruit caché dans ses entrailles.
En thèse générale, voici simplement ce que combat, ce
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(jiie ruine )l. Qniiiel : c'est la rigidilé dos systèmes qui, ^jarlant d'une hase morale fausse, aboutissent directement à une absurdité pliilosophique et politique. 11 a exprimé ilui-même toute sa pensée quand il a dit :
« La iialuii; a iloiiiic à 1 lii>toiie nii cours tortueux i(ui Si^ replie cent lois sur lui-iuèiue ; nous en faisons une ligne droite, sèclie, qui court au i)ut avec Taveiigle iirécipitation de la géométrie. »
Qu'il préfère, — ce dont on l'accuse, — Thucydide, Salluste, Tacite surtout, ceux qui jii<ient librement, selon leur conscience, à Bossuet, à ^1. (juizot et à d'autres qui ne se prononcent que d'apràe le dogme ou d'après la doctrine, d'après Dieu ou il'après le hasard, cela se conçoit sans peine. Avec Lessing, il veut que l'intérêt principal de l'histoire soit l'éducation de l'homme et du genre humain, il veut que le passé devienne la leçon du présent, la révélation de l'avenir. Voilà poiuquoi il tient tant à ce que la leçon ne soit pas l'exemple du crime heureux, à ce que la révélation ne puisse pas être traduite par ces mots, esclavcKje et force, quand elle doit donner ceux de liberté et (.\c justice.
Par MM. Micheletet Quinet, — disciples, mais disciples libres de Vico et de Herder, — l'idée du droit a été introduite dans la science de l'histoire. Ils ont constitué la conscience juge suprêuie du passé comme du présent.
(À's deux principes éclairent et peuvent seuls éclairer la vraie philosophie de l'histoire de l'humanité.
(lette pln!oso|)liic bislori(|uo n'a jiour base ni la fatalité «les anciens, ni même la rrovidence des catholiques ou le Fatum des doctrinaires. Où est sa base solide, sinon <lans le moi, indépendant et respiuisable — le moi de l'homme, de la nation, du genre humain? — El la liberté, sans laquelle l'individu n'est pas, ne se suffit-elle point à
lis LA riiir.osoPiiiE de i;nisTOir;E.
elle-même, n'esl-elle point assez forte, assez expansive^ assez logique pour se bâlir dans le temps sa propre histoire, c'est-à-dire l'histoire entière de l'humanité, considérée en son passé, en son présent et en son avenir?
J/histoire, telle que l'ont affirmée MM. Quinet et Michelel, est tonte d'initiative, d'action, de création, de liberté et de justice. Loin d'être le tableau académique des hommes et des faits morts, savamment groupés en un même cadre et fondus sous une couleur uniforme, elle est la vie même, non la vie au repos, mais la vie en mouvement, et parlant elle est la vérité.
Delà philosophie de l'histoire ainsi conçue, M. Qninet a donné la formule :
« I^'liistoire est le miroir (]e Tàme universelle dans le temps et dans Taction... Elle est la conscience universelle... Elle est Tévangile éternel du Dieu intérieur. »
El qu'enseigne cet évangile?
¥ (Ju'une àme, répond M. 3Iiclielet, pèse infiniment plus qu'un royaume, mi empire, un système d"États, parfois plus que le genre humain. »
L'ancienne histoire était l'apologie de la force, la coi:sécralion du succès. La nouvelle, née du souffle de la Révolution, est l'apolhéose de la justice.