I. — f.OSMOrOI.ITISME ET > MIO.N.VLITÉ
Courant à la lecheiche des rivages inconnus, peuplant les terres désertes, délVicliaiit les contrées infertiles, les forêts vierges et les marais fétides, fouillant jusqu'au cœur du globe pour en arracher les trésors oubliés, auxquels, chaque joui', elle invente des applications nouvelles, l'industrie recule, élargit sans cesse les bornes du patrimoine du genre humain. A la faiblesse matérielle de l'individu, elle supplée par ronuii()otence collective de la machine. Par les rivières, dont elle corrige le cours, par les canaux qui joignent les fleuves, par ces longues lignes tracées à travers les océans et que suivent d'innombrables paquebots, en dé|)it des flots et des vents, elle développe et multiplie les communications naturelles, elle rapproche et unit
' Unilé morale des peuple» modernes; — Génie des Religions, liv. I, m, v; liv. IIF, IV ; — Allemagne et Italie, xvi; — Le Champ de balaille de Waterloo; — préface «le Prométhée; — I.cs Jésuites, conclusion ; — i'itramontanisme, levons I" cl IX"; — Les lionmtiins, conclusion; — liéi'olutiotis d'Italie, liv. I, v; — aux lunies III. IV. VI, Vlll des OF.nvres complètes il'KcIgar Oiiine(.
les pavs et les cunlinents. Lançant la vapeur sur des routes d ; fer qui brisent les frontières des Etats, — car rien n'arrête leur développement logicpie, ni le cours d'eau, ni le précipice, ni la montagne ; — abolissant jusqu'à la distance avec l'électricité qui, rapide comme la foudre, d'un bout du monde à l'autre peut mettre les hommes en rapports immédiats et constants avec les hommes; enfin, au moyen de l'échange, du crédit, de l'association, unissant les intérêls universels en un faisceau commun, et les rendant solidaires, elle anéantit la division des anciens âges et semble préparer l'unité des temps futurs.
Admirons tant de merveilles, mais qu'elles ne nous éblouissent pas! L'industrie n'est point son but à ellemêiiie. Si elle ne devait pas provoquer une pensée nouvelle qui, demain, se servira d'elle, comme aujourd'hui elle prétend se servir de la nature, n'aurions-nous pas à a maudire plutôt qu'à la glorifier'.'
Par exemple, en exagérant le piincipe fécond de l'association des capitaux, en plaçant, au faite de la société, des chiffres, non plus des êtres, n'a-t-elle pas déjà amoindri la valeur de l'individu, altéré la consinence du moi, noyé la personnalité dans le tout anonyme et irresponsable ? Conviant le >'ord et le JMidi, l'Occident et l'Orient à unir leurs forces dans un but commun, pour une conquête toute matérielle; groupant, non les peuples, mais les produits des contrées, autour de l'autel du dieu Capital, a-t-elle mieux réussi que le catholicisme à fondre les races en un mê.ae troupeau, n'ayant d'autre patrie que la richesse, laquelle, à cette heure, paraît remplacer le paradis? Tendant à l'universalisation de l'échange des produits et des valeurs représentatives, au cosmopolitisme des intérêts, n'a-t-elle pas détrôné l'esprit au profit de la matière,
COSMOPOLITISME Kl AATIUNALITÉ. 12\
snppriinc des nations cherchant chacune un avenir humanitaire et se déYeh)ppant dans toute hi lorce expansive de leur individuahlé, pour ne mettre à leur place que des hommes sans àme, sans idéal, sans loi, sans principes, vivant du présent et devant mourir avec lui?
Nul n'a protesté avec j)lus de vigueur et de persévérance qu'Kdgar Quinet contre ces illusions de l'industrie contemporaine. Il y a vingt ans, assistant à l'origine du mouvement qui, aujourd'hui, a dépassé son apogée, il cherchait, non point à l'entraver, car il le cioyait nécessaire, mais à en modérer l'exagération naturelle, exagération fatale à l'individualité et à la nationalité, qu'il considère avec raison comme les deux sources des ]>lus hautes vertus de riutelligence et du cœur.
Ij'association, en effet, n'est la vraie loi de l'avenir que si, en comhinaiit les forces de tous dans un hut commun, elle ne diminue ni ne hrise la force de chacun des associés. De même, le cosmopolitisme, — c'est-à-dire l'unité ahsoluc du genre humain, — ne \)vn\ pas être une doctrine démocratique s'il exige la destruction des races, ohtenue n'importe comment, par le césarisme aussi hien que par la conquêle révolutionnaire, par l'industrialisme aussi hien que par le hasard; si, loin de tenter le rapprochement fraternel pai' l'amour réciproque, il rêve une confusion qui ne serait pas autre chose que l'Kmpire d'Autriche universalisé.
31al compris, l'association et le cosmopolitisme conduiraient à l'aholiliou de l'homme et des peuples, sans qu'il en résultât une humanité véritable , composée d'êtres égaux et lihres. La mission que la Hévolulion française nous a léguée est précisément l'union des deux principes qui semblent aujourd'hui se poser en contradiction : l'union de la liberté et de l'égalité, de l'individu et du
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groupe, de la nationalité et de l'humanité. L'homme, libre parce qu'il est homme, s'associant hbrement dans la famille, dans la conmiune, dans la patrie, dansl'humanité, tel est le développement naturel de chacun de nous. Combiner les divers sentiments, remplir à la fois les devoirs multiples et exercer les droits attachés à la quadruple qualité de père, de citoyen, de patriote et de membre actif de la grande famille humaine, c'est être vraiment un homme. On ne l'est qu'à demi si l'on est père aux dépens de la patrie et si l'on viole l'humanité par excès de patriotisme. IN'e cesserait-on pas de l'être en voulant l'être trop, en ss* plongeant, hors de la famille, de la cité, de la patrie, dans la mer inlinie de l'espèce?
Sous prétexte d'élargir nos horizons, d'élever nos âmes, ne nous perdons point dans des abstractions vagues, dont l'effet tro}) rapide est de mettre le devoir au-dessus de la portée commune et, par conséquent, d'encourager l'indifférence, l'inaction, l'égoisme. Gardons-nous bien surtout de mépriser la nationalité, croyant ainsi mieux aimer l'humanité ; car nous endormirions en nous une conscience qu'il est bon de tenir éveillée ; car nous imiterions ceux de nos pères qui avaient intérêt à légitimer l'invasion de 4815, nous deviendrions p/(i/oso/)/(t'S et nous cesserions d'être peuple. Alors, sans doute, nous pourrions accumuler svllogismes sur syllogismes, mais non pas actes sur actes, comme les héros de 179'i, repoussant l'ennemi du sol sacré de la patrie, et, vainqueurs, le poursuivant sur son propre territoire en propageant le saint dogme de la fraternité des nations.
Du reste, les théoriciens du cosmopolitisme aniinational, enivrés de la grandeur apparente de leur rêve, — rêve emprunté à l'ultramontanisme, dont l'idéal a toujours été une seule foi, un seul pape, un troupeau de
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lidèlos courbés sous uiu' autorité unitjue; — les.lliéoricieus (lu cosuiopolilisnie ont peu étiulié l'histoire et semblent ignorer comltien les races humaines dilTèrent les unes (les autres, combien il est difficile, — s'il est possible, — de tuer une nation.
Qu'ils remontent jus(praii\ piemiersàges, et ils retrouveront les races encore existantes, portant chacune dans ses traits, dans ses mœurs, dans ses pensées, un sceau particulier, que les siècles, les migrations, les invasions ont modifié j)lus ou moins, mais (pie nulle force n'effacera complètement. D'autre part, (ju'ils approfondissent le fait de la conquête, par lequel se dissolvent ou se transforment les associations nationales; ils le vi^rront se produire de trois manières :
— Ou le conquérant est repoussé, soit en une longue suite de siècles, comme le 3Iaure par l'Espagnol, soit en quelques semaines, comme l'Europe monarchique par la Fiance républicaine. En ce cas, la nationalité mise en péril, grâce à l'héroïsme de ses défenseurs, est désormais assise sur d'inébranlables bases; elle tend même à débor df'i- hors de ses frontières naturelles, send^lable au fleuve dont une digue impuissante a, un moment, dérangé le cours. — (lu l)ien, le conquérant est victorieux, il parvient à prendre |)ied sur le sol, il s'y enracine. Alors, s'il est Asiatique, il se superpose au vaincu, qui |)erd jusqu'à son nom et devient caste inférieure. S'il est Européen, peu à |)eu, il se mêle au peuple conrpiis, et, par l'introduction d'un élément nouveau, métamoi-phose son génie et son état social, à l'exemple des >V)rmands devenus maîtres de lAngleterre anglo-saxonne., — Ou bien, enfin, le conquérant n'ose pas garder sa conquête; quoique vainqueur, il se retiic de lui-même; mais, après avoir im|)osé au vaincu un gouvern(^ment de son choix, c est-à-dire, après avoir
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fait d'un corps un cadavre, de telle sorte que le cadavre ne pourra redevenir corps qu'en brisant la lourde pierre du sépulcre, et ne sera réellement vivant que du jour où il aura, non-seulement renversé le pouvoir imposé par l'ennemi, mais encore déchiré en mille pièces le traité signé ipour consacrer sa dépendance. Témoin la France, qui a ■commencé, en 1830, à rompre le joug de 1815, mais qui, depuis, n a pas encore pu retrouver sa sublime énergie ^les temps de la Révolution, s'est même vue, au lendemain de février 1848, impuissante à assurer le triomphe universel de ses idées humanitaires; et cela, parce qu'elle n'a point rompu, violé dans sa totalité et dans chacun de ses honteux détails, le pacte de la Sainte-Alhance.
En somme, la conquête, sous quelque forme qu'elle se 4)roduise, est un acte de barbarie tellement contraire à cette idée même d'humanité, dont certains esprits faussés tendraient à la faire l'actif agent, que jamais l'on n'a vu un peuple l'accuedhr comme un bien et que tous les peuples qui vivent et qui renaîtront, ne vivent que parce qu'ils l'ont repoussé en versant le plus pur de leur sang, ne re- Jiaîtront qu'en se soulevant héroïquement contre elle.
En Asie, les peuples morts sont morts pour toujours, parce que l'Asie ne comprend que la caste, et qu'ayant borné au nom de la religion le libre développement de l'individu, elle peut hiérarchiser et immobiliser les masses, comme elle hiérarchise et immobilise les hommes. Mais eu Europe, où la personnalité est la base de la civilisation vraie, les peuples, quoi que l'on fasse, ne peuvent pas être tués, parce que chaque homme, comprenant ce qu'il vaut en tant qu'homme, comprend aussi que chaque ensemble d'hommes, habitant une contrée qu'il s'est appropriée depuis des siècles, ayant u::e langue propre, des mœurs, des lois nées à la fois de la nature de son génie