‹ Edgar QuinetChapitre 47 sur 122 · I.A (jRECE MODKRNE. l · texte numérisé non relu

I.A (jRECE MODKRNE. l

Irouvé la Grèce coiilemporaine si hésitante, si double dans son inaction, ou plutôt si impuissante à se mouvoir dans un sens ou dans un autre. Kussiez-vous donc voulu cjuela Grèce oubliât, en un jour, et ses inimitiés séculaires et ses trop coûteuses alliances; qu'elle s'éprît sitôt d'amour pour le Turc et qu'elle traitât en ennemi le Russe qui avait eu l'habileté de ne pas lui faire payer Navarin aussi cher que l'Anglais'.' La Grèce, — nul ne le niera, — n'a point agi comme elle eut dû agir, au prolit de l'Occident coalisé; mais, — répétons-le après M. Quinet, — des nations européennes, « quelle est celle qui est sans péché pour lapider la Grèce? »

Après les regrettables événements des dernières années, il faut relire le livre : La Grèce moderne et ses raïqwrls avec l'antiquité, (^onçu savannnent sous une forme attrayante, embrassant l'ancienne Grèce et la nouvelle, c'està-dire le passé, le présent et l'avenir, illuminé deci delà des joies de la victoire, mais d'un bout à l'autre assombri des tristesses du plus épouvantable des carnages, rappelant plutôt les tenqjs de la Pélasgie sauvage que les grands siècles de l'Hellade de Périclès, ce beau livre n'est pas le stérile écho d'une époque écoulée, il porte au delà. lîéimprimé aujourd'hui dans les Œuvres complètes^ avec Us origines de la (irèce antique, il nous rappelle celles de la Grèce contemporaine, il nous aide à ne pas être dupes des œuvres j)artiales, — oserai-je dire de mauvaise humeur, — dont nous avons été accablés; il regagne aux Hellènes, sinon la vive passion dont les honorèrent nos aînés, au moins la sympathie due à tout peuple ipii a eu la force de revivre.

On oublie trop aisément ce qu'était la Grèce en 1820, avant le réveil. Aucun [leuph; ne j)araissait être aussi profondément descendu dans la tombe. Les chrétiens qui,

13'2 LF.S îiATIO^ALlTES.

poussés par une artistique curiosité, l'allaient voir^ voyaient, admiraient ses ruines, le cherchaient lui-même autour d'elles et ne le trouvaient pas. Cependant, de vallée en vallée, de houche en bouche, de cœur en cœur, un chant vole... Quel est ce chant?... Souvenir sacré pour nous! ce chant, c'est la Marseillaise., c'est-à-dire la révolution, l'àme de la France!... Aussitôt le cadavre remue. 11 s'anime. Le voilà debout... Au spectacle étrange de cette chose, hier sans nom, et qui se nomme aujourd'hui, qui signe de son sang son acte de vie, l'Kurope se retourne. 3Iais il lui faut se})t ans, — sept ans de duel implacable entre le conquérant et le vaincu, — pour qu'elle vienne dire à coups de canon au Turc : Cette chose n'est pas ta chose; au nom de l'humanité, ([ue naisse ce peuple qui a voulu renaître !

En dépit de ce que l'on a dit et de ce que l'on a vu, — oui, la résurrection de la (irèce a été et restera l'un des plus glorieux événements de cet âge. L'Europe a servi la cause de la civilisation en reconnaissant ce miracle, et la Grèce en l'accomplissant. Effacer ce fait, en atténuer la portée, c'est blasphémer contre la justice.

Les détracteurs actuels des Hellènes ont négligé ou méconnu deux points capitaux qui se trouvent traités, le premier dans le livre même de M. Quinet, le second dans l'avertissemenl daté de 4857 qui le précède. i\ous voulons parler du caractère social de la révolution grecque et de l'impossibilité où elle s'est trouvée jusqu'ici et se trouve encore de se développer selon ses principes et la somme très-restreinte de ses moyens.

Pour bien comprendre la révolution contemporaine de la Crèce, il faut remonter jusqu'à la lin de l'antiquité, jusqu'aux premiers siècles de l'empire romain de Byzance; se rappeler qu'à cette époque déjà, presque tous les cin-

LA GUtCE modep.m;. I5r>

tjuante ans, les provinces essayaient d'échapper à la domination des souverains de la nouvelle Rome de Constantin. Durant toido l'ère chrétienne, il est aisé Je suivre les migrations qui se produisent du nord au sud, s'arrêtent, se constituent, dès qu'elles ont rencontré un fond ancien de • ivilisalion. Ainsi, dans le midi, sur le sol de l'antique Ilellade, le Slave, l'Albanais, se laissent peu à peu absorber par le Grec, comme le Romain et le Franc par le Gaulois; et, de ce mélange se compose le nouveau peuple des Hellènes, lequel, pour ne pas être absolument le même que l'autre, n'en est pas moins susceptible d'un développement heureux, sinon d'uue gloire pareille à celle dont brille la tradition de son ancêtre. Sans devoir fatalement aspirer à chasser le sultan de (^onstantinople pour y mettre le czar, ce peuple-là a, certes, autant, plus qu'un autre, acquis le droit de vivre entre ses frontières naturelles, car sa race les a toujours su garder, d'y être même utile à l'harmonie du genre humain, confoiniément à sa propre loi de proi>rès.

Or quelle est cette loi'? Elle est, connue nous l'allons voir, identique à la nôtre. Elle a pour base l'égalité. Cette égalité est précisément le seul avantage que les Grecs modernes aient retiré de la trop longue oppression ottomane. Tous en étant également victimes, nulle hiérarchie Ji'a pu se former ni de tribus, ni de castes. On a bien vu, dès que le Croissant se fut éclipsé, apparaître certaines vieilles familles byzantines se prétendant nobles; mais ce n'étaient que des ombres, échappées de Conslantinople, et dont la noblesse ne devait être reconnue par peisoime, car la place qu'elles avaient laissée vide (hms le pavs depuis le moyen âge avait été ])rise peu à |)eii par les émigrations, elles n'avaient ni patrons, ni clienls, ni force, ni autorité morale. Cette apparition, apiès la vicloiic, dniie

fôî LtS NATIONALITES.

aristocratie, invisible avant et pendant la bataille, n'exerça donc aucune action sur la réorganisation d'un peuple qui, seul, avait reconquis et sa terre et ses droits. La question sociale n'eut même pas besoin d'être posée : en fait, elle était résolue, puisqu'il ne pouvait pas y avoir de prolétaires sur un sol dont les neuf dixièmes restaient biens nationaux. Il résulte de là que la constitution politique du nouvel Etat devait être essentiellement démocratique et républicaine. Durant la guerre, le principe de l'élection populaire avait tout fait; à la paix, il devait naturellement tout créer. Si la Grèce moderne n'avait point été assistée au dernier moment, si elle avait été matériellement assez forte pour achever d'elle-même son œuvre de renaissance, elle se fût logiquement constituée en république démocratique.

Les puissances auxiliaires et protectrices lui imposèrent la monarchie. î\]ais en vain la Russie eût-elle désiré que cette monarchie fût instituée sur le modèle du czarisme, en vain l'Angleterre eût-elle souhaité qu'elle unît le système aristocratique à la liberté constitutionnelle. Les Hellènes reconnaissant Veiujéiieia (bonne naissance) à tous les fils de la patrie, on ne put leur imposer une noblesse qui non-seulement aurait été très-difficile, sinon impossible, à recruter parmi eux, mais sûrement eût été impossible à faire accepter par eux. On sait avec combien de peine l'Angleterre et la France obtinrent que des Gérontes^ sorte de pairs à vie, formassent une haute chambre : encore la Gérousie ne fut-elle pas admise à former un corps politique isolé ; comme la Table des magnats en Hongrie, elle resta confondue dans la Diète avec la seconde chambre, le Conseil, composé de députés élus par tous les citoyens âgés de plus de vingt-cinq ans, sans aucune, condition de cens ou de capacité. — D'autre part, en

i.\ i.r.KCK MOiiF.ii.M. r.r.

choisissant un roi à la Grèce , sis hauts prolecleurs essayèrent en vain de lui octroyer des pouvoirs qui fussent et vraiment royaux et en conformité avec les mœurs du peuple. La justice émanant du pays même, la police ajv partenanl aux communes, le domicile individuel et le secret des lettres étant considérés comme inviolables en droit, la liberté de la presse pouvant être pratiquée par tous les md'ujènes sans aucune restriction, si ce n'est un jugement par le jury en cas de délit contre les personnes; enfin, la souveraineté nationale étant considérée comme une et indivisible, de telle sorte que le chef du pouvoir et l'assemblée toujours constituante ne se concevaient point séparés ; — le roi ne dut être que le cosouvcrain de la diète, aussi souveraine que lui, en fait, j»uisqu il ne peut même pas gracier un de ses ministres, condamné par elle.

Quoique la constitution des Grecs ait conservé l'empreinte originale de leur nationalité, les formes contradictoires dont on a prétendu la couronner empêchent le libre développement des principes nationaux, dont elles dissimulent le radicalisme et atténuent la portée. De la sorte, dès l'origine, limitée, troublée dans sa vie politique, la Grèce a été mise dans l'impossibilité de mesurer son horizon à la vraie largeur de ses ailes; et, si elle n'a pas réalisé les trop brillantes espéiances des IMiil hellènes, la faute n'en est ct'rles pas toute à elle, il importe de hii tenir compte, et grand compte, de s'être montrée vivante après une mort de tant de siècles et d'avoir survécu même aux alliances qui se nouèrent autour de son berceau.

G'esl qu'en effet la situation diplomatique du royaume grec n'a guère été jusqu'ici moins défavorable à son essor naturel que son organisation coiislitutiouuelle. Au dehors, aussi bien qu'au dedans, il a été, si 1 on peut dire, em-

I5G l.i;S .NATlUNALlTtS.

maillolé comme un unfant. Aussi, comme im ent'aiil, est-il faible, capricieux, attiré de ce côté, par la religion commune, de ce cùlé repoussé par l'intérêt contraire, voulant bien aller ici, mais restant là, obligé enfin d'être bien sage, immobile, pour plaire à tous et à chacun. Par exemple, quand le Paisse, dont il partage les croyances, lui prouve combien ses frontières sont artificielles, lui parle de ses frères de race, courbés encore sous le joug turc comme lui jadis, et lui laisse entrevoir qu'il pourrait, de concert avec lui, travailler à leur affranchissement, doit-il être accusé de trahison s'il regarde vers le Nord, s'il rêve ce que lui défendent ses autres protecteurs ? Et d'ailleurs que font pour lui ces protecteurs exigeants qui ne veulent pas même qu'il rêve? Pour occuper son attention oisive, lui montrent-ils un grand but quelconque? Lui permettent-ils même de travailler à son enricliissement matériel, d'user des côtes dentelées dont la nature l'a pourvu, de redevenir ce qu'il fut, ce qu'il doit être, un pays de commerçants et de marins? Non certes ; car voilà surtout ce que la Grande-Bretagne ne veut pas. Non coutente de (libraltar, de Malte, des îles Ioniennes, « la reine des mers jalouse Ilydra et Poros. » Il ne faut pas que la Grèce gagne sa vie dans la 31éditerranée; Albion n'a point de miettes à laisser prendre par Lazare !

« Dans cette situation, dit M. Quiiiet, que faire, que devenir? Recevoir la vie à condition de ne pas en user. Tel est jusqu'ici lu sort de la Grèce sauvée. On s'oppose à l'explosion de la race grecque ; toute l'Europe occidentale comprime ce mouvement, et, dans le même temps, on reproclie à la race grecque son impuissance. Voilà certes de grandes contradictions; mais elles ne doivent pas décourager ceux des Grecs t^ui ont conquis la liberté... Tout le monde a travaillé h former l'État grec. On la considéré comme une nécessité de notre temps ; et cet État a peine à subsister au milieu des combinaisons actuelles. C'est une preuve que ces combinaisons seront modifiées tôt ou tard par la force des choses. Après tout, ce commencement de vie nationale qu'on

LA ROUMAME.. Iô7

repiûclie si souvenl aux Grecs coiuine un bienfait, ils le doivent à euxmêmes. C'est l'ouvrage de lenis n)ains. L"Eiiroj)e n'est intervenue qu'a|)rès sept ans et rassasiée du spectacle du carnage. Une si lente extermination donne un droit à celui qui a survécu. Une plante arrosée de Umt de sang ne peut plus être extirpée par personne. En dépit des médisances et de la mdiilité du ijionde, elle croîtra. La race grecque on sera abritée un jour. »

m. — LA i;Ol MA.MF. ^

La cause des Roumains a tait un grand pas depuis 1848, surtout depuis la dernière guerre d'Orient. Klle est devenue européenne, comme celle des Grecs en 18'28; et, — ce qui vaut mille fois davantage pour son avenir que la faveur mobile des empereurs et des rois, — (elle s'est acipiis dimprescriptiblesdroilsdaus la conscience de tous les honmies libres de l'univers./ Cet immense résultat est du, d'abord aux Roumains (jui, au dehors et chez eux, ont su élever et tenir ferme leur drapeau national, malgré des intrigues et des complications si multipliées. 3Iais il est dû aussi aux écrivains étrangers, en particulier aux Français qui, dès l'origine de la question orientale, ont ilépensé tant de cœm- et tant de talent pour les servir, et notamment à Edgar Quinet, qui les a aidés de tout son génie et de toute son influence. ;

Certes, aucun livi-e n'a pu produire autant d'effet que celui de l'illustre exilé. 11 a déliiiit les antipathies les plus fortes, enlevé les esprits les plus indifférents. Et cela, tion jKis tant par la logique de l'exposition des titres, par la souveraine éloquence de la plaidoirie, que par la loutepuissance de l'émotion qui déborde de l'àme de I aulcui d pénètre jus(pi'au fond de l'àme du lecleiu".

' I.L"- Itoiimains. réorganisation t/es prorinccx ilniiitl'ieniit's, au lonie Yl «les Œuvres complètes.

Ouvrons ce livre. — Dès la première page les yeux se mouillent en parcourant cette simple dédicace :

« A la mémoire de mon beau-fils Georges Mourouzi, né à lassy, le i" septembre 1839, mort à Bruxelles, le 1 4 mars 1856, âgé de seize ans et demi et quatorze jours. »

Commencée peut-être au chevet du pauvre enfant malade, le soir en le veillant ; interrompue d'une plainte arrachée par la douleur ou d'un mot pénétrant sur la patrie absente ; achevée sans doute un matin que le pâle jeune hoiume avait souri et promis de vivre ; et revue, fermée, sur le bord d'une tombe!... Sous l'invocation d'un pareil souvenir, cette œuvre est sacrée, l']lle n'est plus de science, d'histoire, de littérature, d'art ; elle est de famille, paternelle et maternelle. Elle ne commande plus à la raison. Elle nous prend, elle nous tient par la sympathie.

31ais poursuivons. — Ici, nous verrons toujours la science, non pas au service de la raison froide, mais d'un cœur qui parle et se livre tout entier. Ce n'est point un Français qui pourrait s'exprimer ainsi, mais le mari d'une Roumaine, Roumain lui-même par adoption, un proscrit, frère des exilés sans patrie :

« Les Roumains disent à l'Occident : « Rendez-nous notre droit de cité dans les familles des peuples latins. Nous sommes des vôtres,

quoique enveloppés de Barbares Des siècles néfastes nous ont

tenus séparés de la mère patrie, de cette Rome d'oii nous descendons tous... Vous nous avez oubliés, avant perdu jusqu'à noire nom, car vous nous appelez Valaques, nous qui nous appelons lîoumains... Reconnaissez-nous à nos traits, à notre visage. Voyez! nous portons sur nous le sceau de la vieille Italie; nous sommes les fils des laboureurs du Latium, du Picentin, de la Gaule Cisalpine et de la province de Narboune... Plus que tout le reste, nous avons sauvé (Dieu sait au milieu de quelles difficultés et de quels idiomes incultes!) notre langue natale; vous la parliez autrefois avec nous dans notre berceau comnnin. Ne nous reconnaissez -vous pas au\ accents de cette parole

r.A noiMA.Mn. ii^o

qui nous rappelle à tous la mcine patrie |)uissnnte?... Si deux hommes, jetés par hasard au luilieu de races ennemies on seulement étrangères, s'aperçoivent ipnls parlent la même langue, dès le premier mot ils l'ont alliance entre iiix; parce qu'ils se reconnaissent pour les membres d'une même famille. Le plus fort prête son appui au j)lus faible; il l'arrache à la captivité. Vous et nous sommes entourés de races étrangères, dont plusieurs sont ennemies. Vous êtes puissants, nous sommes faibles, quoique nous ne soyons pas à mépriser à cause de notre grand nombre. Reconnaissez-nous et sauvez-nous ! »

La question élanl ainsi posée par le côté intime, saisissant, décisif, par la fraternité de race, Edgar Quinet en entame la démonstration à tous les points de vue, soit de vérité histoiirpie, .soit d'intérêt politique ou matériel, soit enlin d'humanité en général et de jnstice. 'La découverte de la latinilé originelle des Roumains est toute récente.- Tout le dix-huitième siècle l'ignorait, et (libbon lui-même confondait les Valaques et les Moldaves avec leurs voisins, les Alhanais, les Slaves. A deux reprises, depuis la Révolution, les Moldo-Valaques. qui jamais n'ont oublié leur vieille tradition romaine, s'adressèrent à >apoléo!i, Ini demandant son appui en qualité de parents de ses peuples d'Italie et de France. Napoléon ne voulut pas comprendre. Ainsi méconiuis, les Ronmains se mirent à préparer leur renaissance nationale par la recherche scientifique de leurs titres de famille/ Jornandès, Innocent \\\, Chalcondylas, la Barbarie gothique, l'Italie, la Grèce byzantine, les avaient désignés en qualité d'Occidentaux égarés en Orient.) Mais ce qui les proiive tels avec bien plus de certitude que les lambeaux arrachés aux vieilles histoires, c'est la c(donne Trajane. Là se retrouvent les vêtements, les habitations, les ustensiles, les usages, la plnsionomie caractéristique de leurs ancêtres, éternisés sur la pierre; vêlements, habitations, ustensiles, usages, physionomie, que peut reconnaître sans peine le voyageur

li:) LKS .NATlU.N.VLITES.

qui, après avoir vu liome, parcourt les campagnes de 3Ioldavie et de Valachie '.

A présent que, grâce aux éludes les plus patriotiques, — notanuiient celles de leur Muralori, le Transylvain Sincaï, un héros de la science, — ils ont peu à peu retrouvé leur histoire, perdue pour nous au moyen âge, — sans doute parce qu'étant grecs ils vécurent toujours en dehors du mouvement catholique, — il est aisé de suivre leur filiation, depuis leur émigration d'Italie jusqu'à nos jours. On les voit, légionnaires romains, vaincre les Daces en 101 et 104, et s'établir sur le sol, à la place des vaincus, colonies par quatre fois envoyées des provinces italiques, sous le règne de Trajan, une cinquième fois, sous le règne de l'empereur Sévère. Mais, moins de deux" siècles plus tard, quand AuréHcn a cédé aux barbares la rive gauche du Danube ("i74), ils deviennent invisibles. Où sont-ils ceux qui avaient défriché naguère et qui fertilisaient les terres opulentes de la Dacie, pendant que les flots montants de la barbarie arrivent, s'accumulent, se déversent sur l'empire romain? Des siècles s'écoulent. Les derniers venus, les Huus, les Avares, se sont retirés: les Hongrois

* Mais le fait le plus important, le plus décisif, est le fait de la langue, si éloquemment posé au début mémo du livre. M. Quiuet y revient aux chapitres V et VI, pour rétablir scientifiquement et d'une manière irréfutable. S'il est vrai qu'une agglomération d'hommes qui, au milieu des plus cruelles vicissitudes, a tout perdu, sauf l'idiome des ancêtres, par cela seul n'est plus une chose, mais « un peuple, une conscience, une personne, un droit, » la personnalité nationale, la conscience et le droit des Roumains sont prouvés. Ce titre capital, la religion le leur avait dérobé à nos yeux, en leur imposant raljdiabet slavon de saint Cyrille ; mais, pour eux, elle l'avait conservé presque intact par la lecture des livres saints et la prière en langue vulgaire. Entendue aujourd'hui et transcrite avec des lettres latines, par sa grammaire comme par ses racines, elle réapparaît fille trè.-légilime du latin classique et des dialectes rusti(iucs de l'Italie latine, >œur non niécomiaissablc de l'italien, de l'espagnol, du portugais et du français.

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se sont étnlilis dans l'ancienne Pannonie, ils ont menupoussé leurs avant-gardes jusqu'au cœur de la Dacie, où on les retrouve encore, au milieu des Roumains. Cependant, la majeure partie du terriloire où florissaient les colonies Irajanes esl libre désormais. Alors, sans doute, — car aucun document écrit ne Téfablit, — les fils des colons commencent à descendre des montagnes, à sortir des défdés, où leurs an( êtres avaient caché leurs pénates. Cette reprise de possession des plaines patrimoniales, que le peuple appelle la seconde descente, ne devient historique qu'au trei/ième siècle, avec Radu Xegru et Dragos ou Bogdan, avec la fondation des Principautés moldave et vala(pie. Par suite de ce mouvement, la race se trouve à jamais divisée : une |)artie demeure dans les retraites de Transylvanie, sous la domination des rois de Hongrie ; l'autre va chercher une vie plus hasardeuse vers les bouches du Danube. Là, en Bucovine, en Bessarabie, en Valachie, en ]\Ioldavie, gouvernés par leurs princes nationaux, les Pioumains végètent, tout à fait libres par moment, troj) souvent obligés de rendre hommage à leurs voisins. Hongrois et Polonais ; les premiers et les derniers exposés aux effroyables passages de l'avalanche tartare, aux perpétuelles incursions des Turcs, dont ils ne parviennent même pas à arièter les déprédations en faisant alliance avec eux et en payant tribut à leur sultan. Quoique ainsi opprimés, pillés, massacrés par les uns et par les autres, par les chrétiens parce qu'ils sont grecs, par les musulmans parce qu'ils sont chrétiens, ces malheureux Bouuiains réussissent à ne pas mourir, — miracle réel! — et même, à certaines heures de leur histoire, jettent un éclat dont leur avenir reste illuminé. Les noms de leurs domui, Etiemie le Grand, Michel le Brave, ne sont pas des moins célèbres chez eux et autour d'eux.' Le premier, Etienne,

142 LES .NATIU-NALITES

prince de Moldavie, à la lin du quinzième siècle, réussit à réunir les deux Principautés et à s'étendre du côté de la Triinsvlvanie; s'affranchissant des Polonais, des Hongrois, des Turcs, luttant toute sa vie contre eux, il fonde une grande patrie roumaine, que ses successeurs sont impuissaiils à conserver. Le second, 31ichel, prince de Valachie, recommence la même œuvre cent ans après ; vainqueur des Turcs, des Transylvains, il eût voulu faire un seul corps de tous les éléments nalionaux dispersés, former un Etat roumain qui comprît en entier l'ancien territoire dace entre la Theiss, le 3Iaros, les (^arpathes, le Dniester, ïa mer ?foire et le Danube, englobant une population de même race de huit millions d'àmes. l^e rêve inachevé de J\Iichel le Brave est res'té pour plusieurs des Roumains modernes un idéal réalisable à l'époque contemporaine. C'est à ces utopistes par excès de [(atriotisme que 31. Quinet s'adresse lorsqu'il écrit :

« Des six provinces que je viens de nommer, — Banat, Transjlvanie, Bucovine, Bessarabie, Moldavie, Valadiie, — les deux premières n'ont appartenu à l'Etat roumain qu'il l'origine ; les deux autres lui ont été arracliées par violence ; les deux dernières seulement forment aujourd'hui SCS débris. C'est avec ces débris qu'il s'agit de constituer le nouvel Etat ; et, au lieu de cberclier ([uel moyen il y a de résoudre le problème, il faut se garder de diie (|ue la Roumanie n'est possible qu'avec toutes les conditions indiquées ci-dessus. Car chaque État a des brèches à réparer, et si l'on rejetait comme indigne d'ex;imen tout établissement d'État qui ne serait pas tout d'abord en relation parfaite avec ce que demande la nature ou la parenté des races, il faudrait commencer par rfyeter, sans plus de réflexion, la France sans le Rhin, l'Allemagne sans l'Alsace, la Suisse sans le Tyrol, l'Espagne sans Gibraltar, l'Italie sans la Valteline et sans la Corse. IVe faites pas au monde l'extrême plaisir de lui demander l'impossible, pour qu'il s'autorise à vous refuser le nécessaire. »

Les Pioumains en masse ont compris ce bon conseil. Ils ont compris qu'il fallait jéduire leurs désirs au possi-

LA lUJlMAME. 143

ble, associer leurs volonléspour riiiimédiate réalisation du nécessaire, l'union des deux principautés de Moldavie et de Valachie, seule l)ase de tout sérieux projet de réforme. De la sorte, en effet, d'un côté ils eussent échappé pour jamais à la corruption incessante par le Phanar et à la dissolution non moins active par le protectorat russe; ils auraient aussi brisé la chaîne des temps et recouvré formellement leur nationalité.

31ais l'union, qui les eût sauvés du passé et assurés du présent, ne leur a été accordée qu'en espérance. Il dépend d'eux maintenant, et deux seuls, de la réaliser. Il est donc utile de rappeler une deinière fois le caractère éminenunent loi;ique, historique, conservateur, de cette prétendue innovation.

Le droit public de la Itoumanie repose sur les quatre capitulations de lôDâ, 14G0, lÔil et 15'i9, conclues entre les voïvodes de Valachie, Mircéa 1" et Vlad V, les voïvodes de Moldavie, Bogdan et Rares V, d'une part ; les sullans Bajazet 1", Mahomet II, Bajazet II et Soliman, de 1 autre. Il en résulte expressément que la principauté valaque, soumise par la fovce^ reconnaît la Sublime Porte à titre de suzeraine et lui paye tribut, mais n'en continue j)as moins à se (jouverner d'après ses propres lois, à élire librement ses princes nationaux, qui gardent le droit de vie et de mort sur leurs sujets, le droit de faire la paix et la guerre avec les souverains étrangers. Quant à la principauté moldave, bien qu'elle doive, elle aussi, soumission et tribut à l'empereur ottoman, il est admis en principe qu elle na pas été conquise et que, alliée à la Turquie, elle devient pays libre, que même elle portera, dans tous les écrits adressés par le Divan à son prince le titre de pays indépendant. Mais il est encore une clause, répétée dans les trois dernières capitulations, et qui, seule, suffit à

|',i LtS NATIONALITES.

|)ruiiver combien est complète l'autonomie, combien est réelle la souveraineté de la Sloldo-Valachie \is-a-vis de la puissance suzeraine : les Turcs ne peuvent voyager, séjourner dans ces pays sans motifs plausibles, et si alors quelque contestation s'élève entre eux et les habitants, ils subissent le jugement des tribunaux locaux : bien plus, ils sont inhabiles à posséder des terres tant en Moldavie qu'en Valachie, ils ne doivent point y amener de domestiques roumains; enfin, leur culte, l'islamisme, en est proscrit, aucune mosquée n' existera jamais dans aucune partie du territoire moldave (14C0) ni du territoire valaque (io'll, 1529) ^ Donc les Principautés étant restées terres du Christ sans jamais avoir été considérées comme terres d'Allah, elles gardent pour preuve de leur autonomie, de leur souveraineté, comme dit Edgar Quinet, « le titre le plus infaiUible qui puisse se rencontrer parmi les hommes, le droit religieux des vainqueurs eux-mêmes. »

En vertu de ces capitulations, la Valachie qui, en ioOO, s'était alhée avec la Pologne, put encore, en 1596, s'allier avec la Hongrie. Longtemps après, en 1580, la Moldavie était apte à conclure avec l'Angleterre un traité de commerce valable. Enfin, un traité co//^ciif d'alHance offensive et défensive, et non de soumission, fut obtenu en 1490 par Etienne le Grand du roi de Pologne; ce jour-là, la Moldo-Valachie, la Pioumanie constituée par un prince national élu, entra dans les familles des grands Etats européens.

En droit, la Sublime Porte n'a jamais contesté l'autonomie, la souveraineté de la Moldo-Yalachie. Elle ne les a que tri»p souvent violées en fait. Lors de l'apparition de

* Lire le lexle de ces Capiinlalions dans la Question des Priîicipaiitix deraiil i lù(rope, par M. A. Uliicini. y. 380-596.

L\ ROUMANIE. li.')

Pierre le Grand sur le Prutli, le prince roumain Déniélrius Cantémir se jeta clans les bras de la Paissie naissante. De cette faute la Turquie lira une vengeance trop cruelle on faisant, au mépris des traités, voler et avilir ses anciens alliés par ses valets plianarioles. L'abominable tyrannie du Phanar dura tout un siècle. Elle ne cessa qu'au moment où la Piussie, qui avait eu l'babileté de rappeler sans cesse les franchises des Pioumains (1774, 17U1, ISTi), se trouva assez forte, en 18'20, en 18'20, pour enlever à la Porte la moitié de sa suzeraineté et se réserver un protectorat direct et [)ermanent. Avec le Reniement onjiinique, dressé à la suite de la paix d'Andrinople, une ère nouvelle conmiença pour la Moldavie et la Valacliie. Les deux Principautés recouvièrent. en droit, leur administration inde'pendaute; mais, en réalité, subirent, sous l'hospodorat viager, une donble domination, moins ignoble peut-être, mais non moins fatale à leur avenir que l'unique oppression des pachas phanariotes.

Il importe de signaler ici que, tout en légalisant les abus les plus criants, afin de laisser mille prétextes à la constante intervention des czars, le Règlemenl organique a, dans l'un de ses derniers articles, prévu et consacré d'avance la faculté que réclament les 31oldo-Valaques de s'unir en corps de nation roumaine '.

La Piévolution de 1848 a amené, avec l'occupation turque et russe, la suspension du régime inauguré en

' « Article W". ï/orip;inc. la rcii|;ion, les usages et la coiil'orniili' lic langue des liahitants dans les deux principautés, ainsi que le besoin nmtiiel, contiennent, di-s le principe, les éléinenls d'une iniioii hilime qui a eh' entravée et relardi'c par des circonstances fortuiles el secondaires. Les avantages el les cousi'qiirnccs salutaires résultant de la réunion de ces^ deux peuples ne sauraient être révoqués en doute. Les éléments de ta fusion du peuple nioldo-valaque sont déjà posés dans ce règlement psr l'uniformité des bases administratives des deux pays. »

146 LES iN-.VTIONALITES

vertu du traité d'Andrinople, et la domination russoturque, créée par la convention de Balta-Liman, en 1849, a subsisté jusqu'à la guerre d'Orient. Après la retraite des Russes et des Turcs, après l'occupation autrichienne, la paix de Paris a rétabli l'ancien état de cboses, c'est-àdire, rendu pleine vigueur aux traités d'alliance et de suzeraineté conclus jadis entre les Principautés et la Sublime Porte, et consacré, sous la garantie collective des puissances contractantes, l'indépendance administrative, commerciale, législative, religieuse, nationale de la Mo\davie et de la Valachie.

Depuis lors que s'est-il passé? Cela date d'hier, et point n'est besoin d'insister pour qu'on s'en souvienne. La question de l'Union des Principautés sous le gouvernement d'un prince choisi dans l'une des familles souveraines de l'Europe, mise en avant le 23 mars 1855, aux conférences de Vienne, par 31. de Bourquene\ , a été reprise le 8 mars 1851), aux conférences de Paris, par M. Walewski. Sur l'opposition des représentants de l'Autriche et de la Turquie, il fut décidé que les populations moldo-valaques seraient consultées avant que l'on arrêtât la réorganisation définitive de leur patrie. Une commission eurojiéenne, chargée de recueillir les vœux exprimés par des divans ad hoc, représentant les diverses classes du pays, arriva à Bucharest au mois d'avril 1857. On sait quel accueil enthousiaste fut fait aux délégués des puissances qui passaient pour favorables à l'Union, et comment y répondirent et ces délégués et leurs gouvernements, paraissant se plaire à surexciter une agitation déjà très-caractérisée. On sait aussi que de prudence, que d'habileté les patriotes roumains dépensèrent à laisser tous les torts du côté de leurs ennemis, à ne point froisser les susceptibilités de leurs protecteurs, et, quand enfin les divans ad hoc furent

assemblés (octobre 1857), à grouper leurs vœux sur les cinq points capitaux, — autonomie, Union, prince étranger héréditaire, neutralité du territoire, assemblée générale législative, — à les voter à l'unanimité moins deux voix en Moldavie, à l'unanimité absolue en Yalachie.

Knfin, on vient de lire le chef-d'œuvre (|ui est sorti des laljorieuses séances de ce mystérieux congrès, depuis si longtemps assemblé. L'autonomie, sans doute, est accordée aux deux Etats, vassaux de la Porte, mais telle qu'elle existait auparavant légalement, ni plus ni moins. Quant à l'Union, elle est repoussée en fait, tout en étant préparée pour l'avenir par l'institution immédiate d'une connnission centrale permanente de douze membres, vouée par sa composition même à l'éternelle immobihlé ; au lieu d un prince étranger héréditaire, les Principautés réunies reçoivent pour souverain, chacune, un hospodar indigène à vie, élu dans le pays, mais investi par la Sublime Torte. La question de la neutralité du territoire se trouve résolue dans la lettre et l'esprit des antiques ca[)itulations, conlirmées par le traité de Paris et mises sous la garantie commune des puissances contractantes. Pour ce qui concerne rassemblée générale législative, unanimement tlemandée, il est accordé aux Yalaques et aux Moldaves deux assemblées législatives particulières, dont les mendies sont choisis par des électeurs directs élus eux-mêmes par des électeurs |>rimaires, ceux-ci, comme ceux-là, tenant leur droit de la quotité de leur revenu foncier ou de leur capital commercial. Un somme, aucun des cinq jioinls réputés capitaux par l'unanimité des citoyens moldo-valaques, consultés légalement, n'a été pleinement accordé; il n'existe pasencore delloumains ni de lîoumanie, mais deux Liais à demi associés et individuellement dotés d une constitution

parfaile, sans uoufe, et à laquelle il ne manque qu'un seul ressort, celui qui fait marcher un peuple.

Que les patriotes roumains retiennent bien ce que répondait Fdgar Quinet à leurs chaleureuses adresses :

« Il ne f;iii(lniil donc passe déconcertei' si le ])ut n'était pas atteiiit aussitôt que nous le souhaitons. Au contraire, ce serait une raison pour les amis de votre cause de redoubler4eurs efforts; car il est bien rare, on de si grandes entreprises, que Ton obtienne par un premier effort ce qu'on dcsiie le plus et même ce qui est le plus néccs.saire. »

Or il me semble avoir établi que l'Union, non accordée eu fait par les puissances, appartient en droit aux Moldo- Valaques, s'ils veulent, s'ils savent l'effectuer dès la première heure l'avorable. Ils sont libres dans l'intérieur de leurs frontières et se gouvernent d'après leurs propres lois; qui peut, sans violer les traités tant anciens que modernes, les empêcher d'user de leur souveraineté reconnue, d'associer leurs deux gouvernements, si néanmoins ils ne brisent pas le lien qui les attache à l'empire ottoman?

Tour nous, — qui croyons à une autre justice qu'à la justice diplomatique, — nous préférons de beaucoup que les peuples fassent au lieu de laisser faire, qu'ils prennent leur droit au lieu de le demander et de le recevoir comme un dun. Aussi pensons-nous que l'œuvre actuelle des Roumains consiste moins à complaire à leurs très-hauts protecteurs européens qu'à se rendre capables de conquérir eux-mêmes et de garder leur nationalité. Dans ce but, — Yulcise diplomatique ayant au moins consacré solennellement leur autonomie déjà reconnue, — ils peuvent, ils doivent par eux-mêmes opérer le travail de leur régénération intérieure. Dès qu'ils auront entrepris ce travail, le monde entier, désormais intéressé à leur existence et à leur prospérité, aura les yeux lixés sur eux; il ne saura trop admirer, trop aimer, trop soutenir un aussi petit

peuple donnant un si grand exemple aux plus puissants.

La première plaie que les Roumains aient à découvrir et à brûler résolument, c'est le bijzantinhine. J'appelle ainsi la prodigieuse concentration en 3Ioldo-Valacliie de tous les vices qui déshonorent la bureaucratie allemande des czars et l'administration gréco-turque des sultans et de leurs pachas. Contre les rapines de l'adminislration, l'administré, quel qu'il fût, n'avait naguère de recours d'aucune sorte, la justice n'étant pas moins qu'elle vénale et rapace ; même, s'il est possible, les magistrats étaient encore plus corruptibles et plus corrompus que les fonctionnaires ; le droit public et privé, malgré les belles phrases du Règlement urijamque, n'existait et n'était respecté que sur le papier. Cette infamie officielle, issue en droite ligne du régime phanariote, des occupations et du protectorat moscovites, se perpétuait depuis plus d'un siècle et demi; et, semblable à la tache d'huile, s'étendant à l'infini, elle envahissait, dévorait la nation ellemême. Profitant du peu qui leur est accordé par les puissances, que les Roumains prennent au sérieux la responsabilité des ministres de leurs nouveaux hospodars, que le coi'ps judiciaire réorganisé soit mis en état de rendre véritablement la justice, qu'en un mot, eux-mêmes, ils commencent bravement et sans relard la réaction de l hoimètelé!

k la régénération morale du peuple roumain Edgar Ouinet a consacré un des plus beaux chapitres de son livre. Tour accomplir l'œuvre d'éj)uration, extirper les vices dont les étrangers ont empoisonné la Moldo-Yalachie,. l'exilé français fait directement appel aux femmes et aux jeunes gens. C'est surtout par les mariages que la patrie roumaine a été perdue. Jusqu'à l'époque actuelle tout aventurier, russe, grec ou tartare, décoré d'un titre mos-

covite OU byzantin, n'avait qu'à se présenter pour trouver une riche héritière, qui, sans lui faire perdre sa nationalité, lui apportait la sienne en dot avec la propriété d'une partie du sol et de ses habitants. Si les l'emmes n'étaient pas mariées, conformément à la coutume orientale, avant l'âge où l'on sait choisir, elles pourraient commencer une immense révolution patriotique en se refusant aux traîtres, aux hommes souillés qu'on leur envoie de Constantinople ou de Saint-Pétersbourg. Néanmoins, dès à présent, avant toute modification de la législation matrimoniale, elles sont capables de remplir un rôle utile. Renonçant à l'imitation servile de nos frivolités, à nos romans et à nos modes, conservant précieusement leurs grâces naturelles, l'originalité de leurs sentiments, qu'elles rallument en leurs âmes le culte du beau, du vrai et du juste, et le transmettent, avec l'amour de la patrie, à leurs tilles, à leurs iîls, dont le double enfantement leur incombe, l'enfantement physique et l'enfantement moral! — Parlant à ces heureux jeunes gens auxquels la richesse de leurs pères permet d'aller achever leur éducation à l'étranger, Edgar Quinet leur démontre que ce qu'ils viennent chercher parmi nous ne leur appartient pas à eux seuls, mais principalement à leur pays ; qu'en partant ils ont contracté une dette sacrée et qu'ils sont tenus de l'acquitter au retour. Aussi, avec quelle insistance il les met en garde contre nos contradictions, nos mobilités, contre les éblouissants mensonges des Byzances occidentales ! Évitez l'apparence éphémère, jeunes gens; cherchez, découvrez, et n'emportez que « l'étincelle immortelle cachée sous nos misères! »

« Cependant, ajoute M. Quinet, je ne voudrais pas rjn'ils retournassent dans leur pays sans avoir visité quelques-uns des petits Etats qui, enclavés au milieu des grands, ont su garder leur indépend;ince native avec liur liberté, par exemple, la Hollande et la Suisse. Ils

amaioiit l;i un <iieitacle analogue à celui qu'ils sonl iL.olim'sà lencontrer chez eux ; ils verraient comment un petit peuple sait m faire respecter des j)ius grands. »

La (jueslion morale, d'où tout clé|)ciul, la porte ou le salut, étant Iranclienient ahordéo, il en est une autre que les patriotes roumains sont contraints de résoudre au plus vite : la question sociale.

Quatre .classes ont été représentées dans les divans ad hoc réunis et consultés conformément aux stipulations du traité de Paris : le clergé, la boyarie (grande et petite propriété), la bourgeoisie (les villes), le peuple des communes rurales.

Le clergé, à vrai dire, n'est point une classe. Trop longtemps tenu sous la dépendance des uns et des autres, habitué à servir, il est resté étranger à toute idée de domination temporelle. Affranchi du célibat, se niclanl sans cesse par le mariage au milieu dans lequel il vit, il n'est point, ne peut être un l^tat dans l'Etat. Jadis il a rendu un service immense à la nationalité en aidant le peuple à conserver sa langue. >^e pouvant devenir persécuteur faute de fanatisme, — la tolérance religieuse est, depuis un temps immémorial, enracinée dans les mœurs du ; ays, — il est apte à couronner son œuvre séculaire en consliluanl la parfaite indépendance de l'Lglise roumaine à l'égard de la Grande Eglise de Constantinople, en l'isolant aussi de l'Eglise impériale de Saint-Pétersbourg par la radiation de tous les mots russes qui se sont glissés dans la liturgie, par quelques changements dans les rites, le costume et le chant. Avant la paix, M. Quinet engageai! le clergé moldo-valaque à faire au plus tôt ces réformes fondamentales. Les paroles de Ihistorien ont été enten'dues, et l'Eglise roumaine s'affranchit peu à peu de tout ce qui

ib'2 LES NATIONALITÉS.

n'est pas nalional. La majeure partie de l'œuvre est déjà accomplie.

La boyarie, — en principe, — n'est pas une classe nalionale comme la noblesse d'autres pays; elle tient au sol par la propriété bien plus que par le sang que ses fondateurs auraient versé en défendant la patrie ; nombre de titres nobiliaires ne sont que d'absurdes dignités byzantines, des dislinclions musulmanes, des décorations qui la lient par serment à des souverains étrangers. Cependant la majorité des boyards, ( t des (jrands comme des petits, a fait preuve, en ces derniers temps, d'un très-grand patriotisme. C'est par eux qu'a été posé, défendu en face de l'Europe le droit de la nation roumaine. Aussi ne doit-on pas étendre à toute la lioyarie le blâme qu'une partie seulement mérite, la dire traître, corrompue, incapable, parce qu'il y a parmi elle des incapables, des corrompus et des traîtres.

Quant à la bourgeoisie nationale, elle est encore trop peu nombreuse et trop peu instruite pour êlre un solide élément de reconstitution. La population marchande et industrielle est en majorité composée de juii's, de Grecs, d'Arméniens, d'Allemands d'Autriche, la plupart pi'otégés étrangers. Avec le progrès de l'industrie, — progrès très-rapide dès qu'il y aura dans les Principautés une stabilité quelconque, — la bourgeoisie ne manquera pas d'augmenter en nombre et en influence.

Enfin, voici la dernière classe, celle dont les membres se comptent par millions et qui, conservatrice du verbe national dans le passé, dès le jour du réveil, doit redevenir le corps même de la Roumanie ; la classe des laboureurs contribuables, comme l'appelle si chrétiennement le Règlement orgcmique, compilé sous la dictée des Russes. Quoique ledit règlement reconnaisse à ces bons paysans

LA ROUMAME. 155

cerlîiiiis droits fort minces, riippelaiil le dioit primordial, inaliénable, du cullivaleur roumain sur une partie de la terre, il leur impose à l'égard des seigneurs terriens des obligations multiples dont reiisemble constitue ce que nous comprenons conmiunémcnl sous le nom de servage. — Mais, disent les conservateurs de cette iniquité, nos paysans, qui jouissent du privilège de libre migration, ne sont pas, n'ont jamais été serfs dans le sens féodal du mot. Ils n'ont point été conquis. Incapables de vivre par euxmêmes, insouciants, paresseux, ils se sont librement vendus, argent comptant, eux et leurs descendants, à des propriétaires dont ils cultivent les champs, et grâce à la protection desquels ils sont assurés de ne pas mourii' de faim. — Cela étant admis, c'est à-dire le fait de l'usure remplaçant le fait de la conquête, ceux qui trouvent leur condition mauvaise peuvent se racheter de l'aliénation faite d'eux-mêmes par leurs ancêtres, devenir libres sans révolution, d'autant plus aisément que le droit formel de rachat n'a jamais été aboli.

Sur cette grave question à quoi bon parler moi-même? Ecoutons plutôt les représentants légaux de douze cent mille contribuables laboureurs exprimer sinq)lemenl, sans menaces, connue des justes réclamant au nom de la seule justice, et leurs griefs et leurs vœux, le 7 novembre 1858, au sein du divan ad hoc de 3Ioldavie ' :

« ... Au nom de nos commettants, nous élevons notre fiiijjle voix jjour confesser la vérité en face du Dieu vivant. Nous osons dire que, jusqu'à ce jour, toutes les charges les plus lourdes de l'I^lat ont pesé uniquement sur nous et que nous n'avons joui de presque aucun des avantages sociaux... Nous avons seuls paye de lourdes capit;itions;

' On jieut lire ce documenl .<! reuiarquable, reproduit avec tous les actes des derniers divan?, dan.' l'ouvrage déjà cité de M. Ubieiiii, p. r>ll- 525. On n'en donne ici qu'un Irès-bicl' extrait.

I5i FES NATTONALITÉS.

•e.il.> i;oiis avons fuiiiiii des couscrils pour la milice; soiils nous avons rétribué les fonctionnaires, adniini>trateurs, magistrats, sous-administrateurs, gendarmes; seuls nous avons travaillé aux chemins, aux jjonts, aux routes du pays... Seuls, enchaînés au travail forcé sur les teirrs des seigneurs, nous leur donnions la main-d'œuvre pour les réparations iiéce>saires à leurs fermes ; bon gré, mal gré, nous devions seuls faire toute corvée rurale dans leins exploitations; aux juifs monopiileurs nous avons été vendus, livrés, comme matière inépuisable à exploiter; ainsi la boisson est devenue cbère et empoison née pour nous *. Seuls, dans ce pays abondant en grains, nous avons toujours mangé un pain noir et amer, souvent tremjié de nos larmes. Une guerre, une agression étrangère, éclataient-elles sur notre pays, nous seuls en supportions le fléau. Les armées étrangères, nous les avons nourries. Servies, transportées... pendant des hivers rigoureux... au Danube et au delà du Danube ; nos bœufs, transis de froid, tombaient roides morts, et souvent Thomme aussi tombait à côté d'eux ; dans sa misérable cabane, ses enfants souffraient de la faim, car ce que Tennemi n'enlevait pas pour ses besoins, les agents avides de nos autorités maiàtres le prenaient pour eux et devenaient ainsi de riches seigneurs - »

Après avoir longuement, mais avec une admirable modération , exprimé leurs justes griefs , les paysans font appel à la concorde et énumèrent ainsi, « Irès-humblement, » leurs vœux au « nom de Dieu (out-puissant et de la sainte justice : »

« ... La classe des habitants des communes rurales soumis à la corvée seigneuriale demande fpi'à Tavenir le cultivateur soit aussi com]ité parmi les hommes; qu'il ne soit plus, ainsi qu'il l'a été jusqu'à présent, assimilé au bétail sans parole; que les eliàtiments corporels, <lont le fisc et les seigneurs font depuis longtemps l'instrument de

' Alt. \'ld ilii Hèglement orcjanii/iie : a Le propriéliiire seul it le droit de vendre sur sa terre du vin, de l'caii-dc-vie et autres boissous, >. etc..

- L'invasion russe de 1828, notamment, a coûté ;uix Principautés deux cent mille paysans, morts de fatigue et par suite d'une épidémie. — Par contre, il faut reeounaître que la dernière invasion russe a été admirable d'ordre et île discipline. En revanche, l'occupation autrichienne a r.ippelé, dcp.esé tout ce que les précédentes avaient eu d'ignoble et d'odieux. Les bons soldais de S. M. I. R. .\. payaient tout à coups de ^abre. Ils oui laissé derrière eux la misère et la haine.

notre dégradation morale, que le fouet et les verge*, (pii trop souvent ont déshonoré les cheveux blancs de nos pères et mainti.'s fois provoqué des avortenients douloureux chez nos pauvres femmes, que la fustigation soit abolie à jamais ; que les peines ordinaires nous soient justement appliquées comme aux autres classes, et que nous ne sovons plus condamnés sans jugement.

« Nous demandons également qu'à l'avenir toute corvée prescrite ou non par une loi, que toute avanie aussi bien que la capit.ition, soient al)o]ies pour toujours. i\ons demandons encore qu'à l'avenir les communes soient réellement assurées d'avoir des autorités électives sorties de leur sein... En somme, nos soupirs, nos doléances de chaque jour, le principal vœu de notre classe, l'objet des prières que nous élevons jour et nuit à Dieu, c'est l'abolition de la corvée seigneuriale.

« Aussi la voulons-nous racheter, cette corvée... Nous voulons nous affianchir, nous racheter du servage où nous sommes; nous voulons nous racheter pour nous appartenir, pour n'être jilus 'a personne qu'à notre pavs, pour qu'aussi bien le jiays soit notre. Nous sonunes à genoux, nous sommes tous affaissés ; l'état où nous sommes, nous ne pouvons plus l'endurer. Nous n'entendons cependant léser en lien le ilroit de qui que ce soit; mais que notre droit non plus ne soit pas anéanti...

«... Qu'une Assemblée législative générale soit donc convoquée. Là, nos propres représentants ayant place, on délibérera sur les droits des seigneurs et sur nos propres droits, et telle redevance que le pays tout entier trouvera bon de nous imposer, nous rac([uitterons à la sueur de nos fronts; car tous, comme un seul homme, nous voulons nous racheter de l'esclavage; et, pour être maiires dans nos familles, maîtres de nos foyers aussi bien que de nos champs, nous travaillerons de bon cà'ur et nous nous rachèterons.

« Telles sont nos très-humhles prii-res et demandes". »

Celte motion des paysans^ — un l'a constaté à roj^ret, — souleva clans le divan moldave une discussion des jdus animées. Plusieurs hoyaids, et des plus riches, s'honorèrent, il est vrai, en la défendant contre l'égoïsme de leurs pairs. Ce fut en vain. Cin(}uante et une voi.v se prononcèrent contre la motion et vingt -cinq seidement l'approuvèrent. Plus tard cependant, dans une de ses dernières séances, l'Assemblée émit le \œu « que la corvée fût

156 LES ]NATIO>'ALlTi;S.

abolie et qu'il fût accordé au paysan sur la propriété seigneuriale une portion de terre dont l'étendue serait fixée ultérieurement. » En Valacliie, la question ne fut pas même posée, car, on le sait, le divan ad hoc ne crut pas de sa compétence de s'occuper des réformes intérieures, qui ne pouvaient être effectuées qu'après la réorganisation politique des Principautés par le congrès de Paris. Mais il faut remarquer que dans le manifeste du comité central de Bucharest, la profession de foi des Unionistes concentrant toute leur action pour l'obtention des quatre points fondamentaux, repose sur les trois principes suivants : respect du droit de propriété, — égalité devant la loi, — liberlé individuelle et liberté de travail pour le paysan. Donc, de toute manière, la question sociale reste à l'ordre du jour. Le congrès de Paris l'a résolue, en principe, car il a déclaré les Moldaves et les Valaques égaux devant la loi et l'impôt, également admissibles aux emplois ; mais, en fait, il a laissé aux deux assemblées législatives la mission de réaliser l'abolition des privilèges, exemptions et monopoles, et de procéder immédiatement à la révision des lois qui règlent les rapports entre les cultivateurs et les propriétaires du sol. Puissent les privilégiés comprendre la générosité des pay sans à leur égard, se laisser entraîner par l'élan du cœur, se laisser conduire plutôt par l'autorité de la raison, abdiquer pour l'amour de la patrie leurs iniques privilèges, effacer la souillure des siècles et s'anoblir véritablement en rentrant de bon gré dans le sein du peuple ! A la Pioumanie renaissante, la vieille France offre en exemple sa nuit du Quatre août.

En dehors de l'éiralité des citovens, d'où découlera la distribution des charges publiques entre tous proportionnellement aux facultés de chacun et l'accessibilité de tous à toutes les fonctions, il v a encore la liberté, réalité de

premier ordre, qui ne doit être ni négligée ni sacrifiée, pour de plus pressantes apparences.

C'est avec bonheur que nous avons vu les Roumains des deux Principautés, appelés à faire acte de vie nationale, se rappeler combien la parole doit toujours rester sacrée pour ceux qui par elle ont été sauvés de la mort au milieu de tant de périls ; entamer leur œuvre de résurrection en usant de la liberté de la presse, en réclamant pour l'avenir la discussion publique de leurs affaires. Ils ont, parmi leurs quatre « grands points, » émis celui-ci : un gouvernement représentatif, exercé par une assemblée unique. I*Hrliculiéi ement en 3!oldavie , où les choses intérieures ont élé traitées, ils oui posé les bases de la séparation des pouvoirs législatifs et exéculifs, de l'indépendance du pouvoir judiciaire à l'égard de l'administration, de la liberté des cultes, sauf la restriction prévue dans les capitulations avec la Porte, de la liberté individuelle enfin, entraînant l'inviolabilité du domicile, la soumission de tous aux seuls juges légaux, l'abolition pour le présent et l'avenir des tribunaux exceptionnels. Qu'aucun de ces principes ne rentre dans l'ombre! — « Sur celte terre de malheur, a dit Edgar Quinet, une chose n'a jamais été essayée. Laquelle? Le droit. C'est donc au droit qu'il faut recourir. »

Kncore un mot, le dernier.

.Aujourd'bui , plus que jamais, il importe au peuple roumain d être par lui-même assez fort pour conquérir, à l'occasion, et sauvegarder, au besoin, son indépendance. Les Roumains, dans leur trop longue infortune, ont fait une grande perte. Ils ont désappris le maniement des armes. Qu'ils se remettent à l'apprendre! Qu'ils aient au plus vile une armée ! Leurs paysans, de serfs se réveillant ritovens, ictrouveronl le courage de leurs pères, les sol-

158 LES !SATIO>ALITÉS.

dais de 31ichel le Brave, et ils combattront, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de leur sang, soit pour garantir la patrie de l'oppression, soit pour coopérer au salut du monde avec tous les peuples frères, à l'heure de la lutte décisive entre la Barbarie et la civilisation, le despotisme et la liberté.

• La Roumanie, si elle veut être, doit être une nation vivante, une personne responsable, à laquelle le monde pourra confier l'extrême barrière danubienne, et qui, à ce poste d'honneur, deviendra la sentinelle avancée de la Révolution française.

Que les Roumains y songent, telle est la raison humaine de leur renaissance, telle est leur mission.

Quittons l'Orient. J'y reviendrai avant de conclure, car c'est là que la diplomatie a su nouer, par son imprévoyance, le nœud gordien de la question des nationalités. Pour ne pas interrompre l'examen des œuvres d'Edgar Quinet, il me faut, dès à présent, m'occuper des nations latines d'Occident, voisines et sœurs de la France, mortes de la vieille foi dont nous avons commencé à nous affranchir en 1781) et qui revivront par la nouvelle.

Des littératures, de l histoire, de la religion de l'Europe méridionale, M. Quinet a fait le fond de ses études, et chacun des deux peuples sur lesquels il a exercé principalement son esprit de critique historique et philosophique s'est retrouvé, s'est reconnu dans ses livres, a salué

' Mes Vacances en Espagne; — Y Ultramonlanisme . première et secoiulc leçon; — Les Hcvoliitions d Italie, liv. I, eli. v, vu; liv. II, cli. vu; liv. m. ch. m; — aux tomes I\, 11, IV des Œuvres complètes.

LESrAGNE. l.V.i

sa science «lu passé comme une révélation des temps liilurs. De ces deux patries d'adoption, Italie, Espagne, Kdgar Quinet a l)ien mérité; el, s'il n'a point dissimulé les plaies dont elles sont dévorées, si, au contraire, il les a ouvertes largement, a(in rjue ces nations martyres en sondassent elles-mêiucs la profondeur, il leur a enseigné le moyen de les guéi'ir par une opération radicale, il leur a rendu la conscience de leur |)i npre réveil, il leur a montré par del.i les ombres et les tristesses d'un présent transitoire les joies et la lumière sereine de l'avenir.

Je parlerai d'aliord de l'Espagne. Mais, aupaiavant, j'avertis le lecteur (pie j'ai renoncé à lui donner la moindre idée de rinlérèl vraiment romanescpie, le moindre retlet de la poésie railleuse et souvent épique dont Mes Vacances eu Esj)a(jne sont remplies. Je me propose uniquement de résumer l'impression laissée sur l'Espagne par tout ce qu'en a dit l'écrivain français, et de dégager de cette impression une appréciation juste de l'état actuel de la nation espagnole, de ses désillusions et de ses espérances.

Accompagné du voyageur philosophe et par lui guidé, courons au-devant de l'Islamisme, par delà le Quad-alquibir, le lleuve arabe, vers Grenade, la ville maure. De loin, on cherche des yeux le « ciel terrestre, » rêvé « à mi-côte d'une colline d'orangers, » l'oasis du repos, après la fatigante traversée des mornes Sierras, « le seuil de félicité M promis par 31aliomef. (In approche, on est rendu. Qu'a|)erçoit-on? Des tours sombres, les muiailie? nues d'iuie citadelle; et des galériens, du bout de leur chaîne, vous inditpienl une petite porte basse. Avec terreur on l;i liiuieliil ; mais, dès qu'elle s'est refermée, tout chauL-e. (In se trouve dans la cour splendide des Arroytih's^ et le mystère des murs, des tours sinistres, des prisonniers agilan! leinv- l'ers, de la main de géant

160 LES >ATIO>" ALITES.

placée au-dessus de la porte judiciaire, le mystère s'explique par l'éblouissement même dont on est saisi et pénétré. Chacune des promesses du pro[»hète n'est-elle pas comme enveloppée d'une menace éternelle? Là-bas, la guerre, la souffrance, l'épouvante; ici, la paix, la joie de l'âme et les tendres caresses des houris. « Tel, l'ami d'Allah, revêtu de fer et la visière baissée, enferme dans son cœur des trésors de volupté et d'amour. » Ainsi fait l'Alhambra, dérobant ses délices aux yeux de profanes sous la plus rude enveloppe. La première impression par laquelle on y est dominé est celle des eaux, « charmes, incantation des fontaines éternelles dans ce paradis brûlant ; caprices, fraîcheurs, mystère des ondes rendues permanentes dans le royaume des âmes. » La seconde nnpression est celle des fleurs. Les jardins en débordent; les pavillons, les colonnades, les murailles et les voûtes en sont tapissées « comme le bord d'une eau profonde. » Le jaspe, le marbre, le porphyre, l'argent, le filigrane, s'épanouissent, fleurs de la terre, mêlées aux fleurs du ciel, aux jasmins, aux anémones, aux œillets, aux tulipes et aux roses, sur la surface entière des portiques et des sables, de même que les fleurs de la nature, mariées aux fleurs de l'esprit humain, « émaillent la poésie des Arabes et des Perses. » Mais voici la merveille des merveilles, la parole édifiée. 31ille dessins, mille bas-reliefs déroulent sur l'albâtre leurs gracieux contours; et ces dessins, ces bas-reliefs sont des lettres courant après des lettres, s'assemblant en mots, en phrases, qui de salle en salle, de cour en cour, de palais en palais, s'appellent, se répondent; si bien que littéraleinen'. les murs parlent, et qu'avec les harmonies de l'eau vive et des fleurs s'accorde une harmonie de paroles sculptées, d'où jaillit à l'unisson une idée, un mol, vrai cri de la pierre : Félicité! Félicité! Et

c'est ici, en effet, que s'oublie le monde, que l'àme el le corps nagent, s'endorment, se noient dans une volupté sans fin. Du milieu de ce paradis musulman, réalisé sur terre, qui peut se souvenir du sang des Abencerrages versé à tlots sur les blanches dalles? qui peut entendre marcher les armées chrétiennes? qui peut s'éveiller au choc de la croix et du croissant? Partout « brûle le nom d'Allah'» victorieux qui récompense ses fidèles. Que l'on monte au >lirab, que du haut de cet oratoire d'où l'Iman jetait la prière du matin, on contemple Grenade, ouverte « comme un fruit partagé dont on peut compter les grains! » Que l'on }>romène son regard sur le royaume entier, une « mer de verdure » dans laquelle vont s(^ jeter des « fleuves d'orangers ! » Qu'on en suive la bordure lointaine, des montagnes dentelées « aux flancs tigrés de nopal! » Jusqu'aux extrémités de l'horizon, l'écho répète : Félicité! Félicité! La nature elle-même semble s'être accordée avec l'art pour éterniser les traces laissées par le génie de l'Afrique musulmane sur le sol de l'Europe chrétienne; et c'est ainsi que de l'àme du vaincu le feu de o' génie y jiassé dans l'àme du vainqueur, c'est ainsi que « les pierreries » de la poésie arabe se retrouvent précieusement conservées sous « les dehors rustiques » de la poésie populaire des Espagnols,

L'Alhambra et Grenade sont la révélation de l'Espagne musuhnane dans toute sa splendeur. Loin de ce ciel enchanté, tout au Nord, au fond des gorges des montagnes des Asluries, se cache le berceau si pauvre mais si héroïquement gardé de l'Espagne chrétienne. De cette Espagne tpii, durant tant de siècles infatigable, reconquit pied à pied son sol, sa religion et sa nationalité, la vivante image est Burgos, la capitale des romances du Cid, une ville muette comme le dé.sert qui l'entoure. Sur la porto cré-

162 LES iSATIONALlTÉS.

nelée, un Cid barbu est assis, glaive en main, pour la plus grande terreur des Maures, et la cathédrale élève la terrasse de sa tour « en forme de diadème à aigrettes sur le front de la Vieille Castille. » Aujourd'hui cette menace et cet orgueil font rire : malgré soi l'on pense à Don Quichotte. Mais autrefois la menace n'était pas vaine, l'orgueil-n'était point ridicule. Sous l'effort d'un peuple de chevaliers le torrent d'Arabie reculait, repoussé en son lit africain pour n'en plus sortir. Grande était l'œuvre et certes on a bien le droit de relever haut la tête quand on a eu le courage de l'entreprendre, la patience de la poursuivre, le bonheur de la parachever.

Si Burgos, vierge chrétienne, reste immaculée de tout souvenir de la domination musulmane, Tolède ne l'est pas. C'est devant sa porte arabe que le touriste, venant du ^"ord, rencontre pour la première fois l'Islamisme. Dans cette ville, redoute avancée du camp d'Allah, réternelle guerre du Coran et de l'Evangile continue jour et nuit. Les pierres s'y battent, rapj>elant ici la résistance de 31ahomet et là le triomphe du Christ. Hors de l'enceinte trônent, menaçantes, casque en tête, les statues de Don Sanche et d'Alphonse VIU, vainqueurs des ennemis de la patrie et de Dieu. Le Tage lui-même, le doux fleuve, « se trouble en approchant de Tolède; il prend en passant une âme espagnole. »

« Au milieu de la mêlée des deux civilisations, la calliédrale s'élève comme un cantique de victoire. » — « Et si, ajoute M. Quinet, si le génie de la vieille Espagne est tout entier rassemblé quelque |iarl. depuis les conciles des Goths jusqu'aux Juntes de 1812, c'est assurément là. Tolède est l'âme du monstre, Madrid n'en est que la cour, la cor te. >

A Tolède, la cité chrétienne du combat, opposons Cordoue, « brj liante comme une perle, » baignée par le Cua-

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dalqiiivir, qui coule paresseusement à ses pieds. Elail-ce donc une ville de paix ? Xon, certes, car voyez ! on y entre par une longue avenue d'aloès, « épanouis en forme de lances, » et ses murailles crénelées lient de force les tours musulmanes aux donjons chrétiens. Sa cathédrale n'est point une église bâtie par les lldèles, c'est une mosquée enlevée à l'ennemi; au haut du minaret, à la place du Croissant, un clocheton de la renaissance supporte une Croix presque imperceptible. Ainsi confisquée au prolit du Christ, la maison d'Allah garde pourtant son caractère originel; et, si l'Alhambra explique la poésie musulmane, la ^losquée de Cordone est, à son tour, un commentaire visible du Coran. C'est bien là, comme dit Edgar Ouinel, la demeure « d'un Dieu qui ne reconnaît d'autre loi que son caprice. » Rien n'y ressemble soit à l'architecture catholico-païenne de l'Italie, soit au gothique sévère d'Angleterre, d'Allemagne, de France; à peine j)ar quehpies points communs se rattache-t-elle au gothique espagnol « conciliant l'austérité des nefs du Nord avec la splendeur pa'ienne du Midi. » Ses neuf cents à mille colonnes « cannelées, torses, rugueuses comme le palmier, ou nouées comme le bambou, ou lisses comme le bananier... sont plantées et mêlées a\ec l'abandon de la nature édénique. » Si une certaine harmonie s'y découvre, ce n'est pas sans peine : elle éclate par l'effet du désordre même, c'est un miracle, un caprice divin. Du Saint des Saints, de la profondeur de la forêt de pierres, tonnait jadis la voix d'Allah. Depuis y tonna, à son tour, la voix de Jéhovah, lui aussi Dieu des armées. Le citoyen moderne en a entendu sortij' des paroles plus douces, des nromessss d'alliance entre les deux mondes ennemis, entre l'Europe et l'Asie :

« La guerre ;iinte. dis;iit la voix de i>;iix au (ils de la Révolution fi-ançaise, la guerre sainte, n'csl plus entre les M;iuies et les (^hrétii nj.

Le pèlerin n'est plus appelé à Jérusalem, ni à la Mecque. La Caaba est dans le fond de son cœur. C'est là qu'il me trouvera assis paimi les sources d'eau vive »

Telle est en effet la grande mission de paix à laquelle il semblerait que l'Espagne eût pu, eût dû se consacrer dans le passé, si elle n'eût pas été arrêtée brusquement dans son essor naturel. De quelle idée la doua Christophe Colomb quand, se faisant Espagnol, oubUant de sa patrie jusqu'à la langue, il vint lui offrir son rêve et lui en donna la réalisation, l'Amérique? D'une idée humanitaire, universelle, cosmopolite, qui n'est autre que le rapprochement et la civilisation des deux hémisphères, l'unité spirituelle du Globe. A l'extrémité de la Péninsule hispanique, de la mer bleue surgit une ville éblouissante « de nacre, de neige, d'ivoire, qui nage dans l'azur. » Ne croirait-on pas que Cadix, Vénus marine, est née « du caprice de l'écume pour saluer sur l'autre bord le monde vierge de Christophe Colomb? « — Non loin de là, voyez Sévillel Ce n'est plus, comme Tolède, le combat, c'est la paix après la victoire, l'embrassement de l'âme de l'Afrique et de l'âme de l'Europe. La Giralda, du milieu des jardins d'Andalousie, s'élance, musulmane jusqu'à la moitié de sa hauteur, chrétienne de là jusqu'au faîte : Christ et Allah vivent sous le même toit. La cathédrale de la reine andalouse, Babel européenne, serait « un immense élan et de l'Orient et de l'Europe vers le ciel, » si elle n'était tristement alourdie, repoussée vers la terre par la tourelle d'architecture jésuitique qui la termine. « C'est ainsi, s'écrie M. Quinet, que l'histoire d'Espagne, après la longue rivalité de l'Evangile et du Coran, se perd dan§ les petites dévotions et le jésuitisme des descendants de Charles-Quint. »

Cette tendance à l'union des contraires, à l'alUance des

LESPAGNE. 165

deux mondes, se retrouve en tout ce qui émane de lintelligence et du cœur espagnols. Si, dans la peinture, les Vierges de Murillo, par exemple, vierges sans enfant Jésus et rougissant du feu des passions terrestres, ressemblent parfois à des houris égarées dans l'Evangile; s'il est vrai que jusque dans le mysticisme de sainte Thérèse, sous l'apparence, « froide comme le Golgotha, » on sente la réalité « brûlante comme la maison du Soleil, » le mélange, le combat éternel ou plutôt l'accord de l'Europe et de l'Asie est l'àme même de l'Espagne.

On en a la preuve décisive quand on étudie la littérature espagnole. — Le génie méridional est né du choc de trois principes : le paganisme, le christianisme, l'islamisme. Le temple disparu, le paganisme subsiste perpétué par la nature. Bien que l'inspiration décisive vienne du christianisme en lutte avec lislamisme, on le retrouve partout et toujours, soit en Provence, soit en Italie, soit en Espagne. Cependant le ton dominant du génie espagnol et son caractère propre, c'est le chant populaire, la complainte héroïque, la romance féodale, le cri de victoire « d un peuple de gentilshommes. » Dans la longue bataille de la nationalité contre la conquête, du Dieu chrétien contre le Dieu mahomélan, tout homme est devenu chevalier du Christ, le serf lui-même a été anobli en combattant sous la croix. C'est donc spontanément, non dos hautes classes, des classes lettrées qui savent et imitent, mais du peuple, de la source pure de la naïveté et de l'enthousiasme, que jaillit la légende. Ainsi, lorsqu'au seizième siècle l'Europe entière ressuscite le génie antique et s'en inspire, l'Espagne seule rentre avec passion dans son moyen âge, ses hommes de génie recueillent leurs sujets de la bouche dû peuple, et la légende nationale devient poëmo. Edgar Quinet a bien raison de dire que

« la poésie, comme l'histoire d'Espagne, naît ainsi d'un éclair d'iiéroïsme. » Et cet héroïsme originel ne rempht pas seulement le poëme ; le poëte souvent est héroïque comme son œuvre. Il n'est presque jamais littérateur de profession ; c'est un soldat loyal et fier, composant sur les floltes, écrivant au milieu des batailles et des sièges, à l'exemple de Cervantes, le manchot de Lépante; il a commencé sa vie sous la cuirasse, il la finit sous le cilice, comme Lope de Véga et Calderon. Combien une poésie, sortie d'une telle source, recueillie et distribuée par de tels hommes, doit être forte et saisissante, énergique et pompeuse ! Dans lltalie moderne tout tourne au récit, à l'épopée. En Espagne, le récit subit le joug de l'antiquité, — ses historiens sont des imitateurs de Salluste ou de Tacite;— mais la fiction reste Ubre de tout modèle classique, de son propre élan elle aboutit au drame. Le drame espagnol est l'exacte représentation de la vie historique de l'Espagne : quelle est cette vie, sinon « une longue tragédie de cape et d'épée qui dure un millier d'années? » Comme l'Espagne même, étendant son empire sur les deux mondes, ce drame ambitieux semble trouver le globe trop petit pour en faire le seul théâtre de son action; il augmente sa scène de toute la largeur du ciel. Comme l'Espagne encore, en sa nature, en son caractère, en son mouvement, ce drame, qui n'est point tragédie mais « épopée dialoguée, » rapproche, unit toutes les zones, tous les génies, l'Afrique, l'Asie, l'Amérique, l'Europe. Et c'est là ce qui constitue l'esprit original de la littérature espagnole, qui est « la profusion de la passion et de la vie dans le domaine de l'arl. »

Mais où va ce drame, l'héroïsme, le lyrisme en action? — L'épopée proprement dite, l'iliade ébauchée par les illustres romances du Cid, de Bernard de Capio, des in-

LESPAONt. 16"

laiils (II- l.ain, iiii lieu d'èlre assenil)lft; i-n un eoips et achevée par quelque grand esprit, lomjje dans le livre qui bafoue la légende elle-même, dans la généreuse ironie (le Don Quichotte ; la prose de Sancho Pança souflle le bon sens sur l'exaltalion sérieuse et l'éteint. — D'autre part, la philosophie qu'enfante ailleurs la Ilenaissance, passe par-dessus 1 Espagne sans y descendre. L'Kspagne, tête baissée, se jette dans la théologie, se noie dans cet abîme. Ses plus profonds, ses plus éloquents penseurs, les Saint-Jean de la Croi.x, les Sainte-Thérèse, les frères Luis de Léon, dépensent toute leur ardeur intellectuelle, l'inépuisable richesse de leur imagination musulmane à humilier la raison humaine, à l'engloutir dans les mystères de l'Evangile. — Et c'est là au^jsi, au gouffre de l'idéal abêtissement, que va le drame. Les Aiitos sacramenUiles, « songes d'un anachorète sous le ciel africain d'Andalousie, » consacrent la servitude du génie espagnol sous la règle du Concile de Trente. En ses Révolutions iV Italie., Edgar Quinet compare cette comédie divine de Calderon avec la Divine Comédie du Dante. Si dans celle-ci, brûlée à juste titre par l'inquisition d'Espagne, il voit poindre l'hérésie, c'est-à-dire il reconnaît l'intelligence humaine exerçant sa liberté, dans l'autre affranchie de toute inlluence païenne, écrite à la lueur des bûchers, il montre l'inspiration propre du catholicisme du moyen âge. Drames abstraits dédiés au Christ, — dont les sujets sont la Première fleur du Carmel, la Babijlone mystique., le Jubilé^ les Mystères de la messe, dont les personnages se nomment la Foi, \o Doute, le Culte, VÉylise, la Pensée, VEspérance, la Charité, la Miséricorde., la Synayogue, le Payanisme, ['Athéisme; — les Autos sacramentales, montrant le chœur de cinq sens se soumettant humblement à l'esprit,— lisez : l'Eglise, — sont en même temps le dernier

ferme de sublime essor de la poésie espagnole, son idéal et son anéantissement. Après cela, plus rien. Les fêtes de l'intelligence n'ont duré qu'un jour!

« Et ce jour éclatant, s'écrie l'éloquent critique, par quel lentleniain a-t-il été suivi ! Chose étrange I On voit un peuple se lever, plein de grandes ambitions et de pensées accumulées ; il tient dans sa main les Indes et les deux Amériques; son génie dans les lettres est si fécond que vous diriez que des siècles et des siècles ne peuvent Fépuiser; et, cependant, le soir venu, il s'endort; il s'endort du sommeil de l'esprit, et ceux qui étaient accoutumés "a l'admirer sont prêts à l'insulter. En vain de nouvelles voix amies cherchent à le réveiller; quand l'engourdissement est entré jusqu'à l'âme, les paroles ne s'entendent plus... et à la place du bruit qu'on entendait autour de ce peuple, il se fait un grand silence... on finit par se le disputer comme un corps sans volonté, sans loi, sans droit... »

S'il est un monument qui garde la mémoire de cet assassinat d'un peuple par un principe, ce monument, c'est l'Escurial. On y va par un chemin qui fuit les habitations humaines, qui traverse un « cimetière de dix lieues, » fermé par les pics des Sierras figurant au loin « d'immenses croix de meurtre. » Quand on approche, parfois on entend l'heure sonner comme un glas funèbre et l'on pourrait lire, avec Edgar Quinet, l'inscription suivante, tracée à l'horizon par les noirs ravins :

« Ci-gît l'Espagne : elle a été .assassinée en cet endroit i-ap. le Saint-Office et par Philippe II. De profundis. -j-.

Enfin, à mi-côte d'une « chaîne de montagnes osseuses, couleur de cendre, » se dresse, sous la forme d'un gril, « le terrible ex-voto, » l'Escurial. Et c'est vraiment une tombe, la tombe où pourrissent les « reliques d'une société défunle, » la domination universelle de l'Autriche, l'unité catholique. Dans cet ossuaire, auquel le temps semble avoir conservé son effrayante blancheur, rien, absolument

L'ESPAGNE ICÎt

rien, ne rappelle le passé héroïque de la vieille Espagne. Tout garde, au contraire, l'empreinte de la fausse, de la lâche, de la sanglante Espagne, superposée à l'autre, qu'avait épuisée l'anibition dévole de Cliarles-Quint, par le fanatisme à froid du plus orthodoxe des despotes. Vide aujourd'hui est l'arche du passé. Le hourdonnement monotone des prières psalmodiées ne couvre plus ks bruits venus du dehors ou échappés du dedans. La tempête révolulionnaire a dispersé les saints moines, hôtes et conserviiteurs naturels de celte forteresse, où le vieux monde, en déroute, se réfugia, se groupa et s'arma contre le nouveau. De leur roi, le moine porte-poignard, que reste-l-il ? Allez à la chapelle. Connue le palais, elle est déserte et sombre : nul n'y rallume la lampe sacrée. Au pied du maître-autel, voyez ce souterrain vitré. C'est dans cet antre que Philippe II passa les dernières années de sa vie, un chapelet à la main. Il s'en exhale une odeur fétide, l'odeur du cadavre, « l'àme de l'ancienne monarchie espagnole. » C est ici, — dans la chambre des morts, « ce qu'il y a de moins triste à l'Escurial, » — c'est ici que sont pressés, scellés les uns contre les antres, les squelettes très-catlioliques : « ils tiennent peu de place, ils étouffent dans la mort.... » Et l'on sort du monument, 1"' cœur glacé, cherchant le mot de la fatale énigme, car elles sont restées muettes, les pesantes murailles. — Mais écoulez! écoulez!... Si ces blanches murailles ont gardé fidèlement leur secret, c'était alin qu'il ne fut pas perdu. Les papiers d'Etal du roi silencieux qui écrivait tout, crovanl tout envelopper dans une nuit éternelle, viennent enlin d être arrachés aux entrailles de la terre ; et les certitudes ont légitimé toutes les présomptions; le règne, « enfoui connue un crime, » n'est que trop réellement le grand crime soupçonné. Vu à cette lumière éclatante,

si lard apporlée à l'histoire, qu'il est petit le grand criminel ! Impuissant à conduire l'immense complot contre les peuples, à tuer les Pays-Bas, l'Aiiglelerrc. la France, l'Europe, le protestantisme et la pensée humaine, à se sauver lui-même de l'implacable mais trop souvent aveugle postérité, il ne garde pour sa gloire que d'avoir, par jalousie ou incapacité, troublé les trames jésuitiques, d'avoir tué son fils et l'Espagne. Par bonheur, les nations revivent. Oh ! dès que l'Espagne ressuscitée sera debout, qu'elle emploie sa première heure de liberté à raser l'Escurial, qu'elle arrache de son sol et de son âme jusqu'au souvenir du misérable assassin dont le fantôme la poursuit et la déshonore depuis trois siècles!

De l'Espagne de Philippe II, arrivons tout d'un coup à l'Espagne contemporaine. Du reste, au dix-septième, au dix -huitième siècle, qu'est-elle? — Rien. La force immense accumulée durant son long effort contre l'islamisme et la conquête s'est dispersée jusqu'aux confins de l'ancien monde et du nouveau. .Matériellement et moralement groupée en la main d'un roi, lancée vers un but inique, elle a été vite usée par la justice. Au lendemain du jour où, pour elle, on avait rêvé la domination de l'univers mort, l'Espagne s'est trouvée morte devant l'univers debout, et elle s'est couchée dans la tombe, dépouillée de toutes ses antiques franchises, volée de toutes ses richesses, nue et exécrée, inqîuissante à relever la pierre du sépulcre. Le « royaume cathoHque par excellence » eût pu alors ôtre layé de la carte. Le genre humain s'en serait réjoui comme d'une victoire! Vraiment, que lui importait cette nation immobile, quand toutes les autres marchaient, ce grand pays inutile, fermé à toute idée, à tout sentiment nouveau !

Cependant, 1789 arrive. Courue le protestantisme, la

Révolulion s'aiTÔlera-t-elle aux l'yréiiéis' l'ii inslant on l'eût pu craindre, mais bientôt l'anibilion ini])éi'iale lance les armées françaises par-dessus les montagnes, et l'esprit révolutionnaire se trouve en présence de l'esprit catholique. C'est de cette époque, — pour nous si triste, — que date le réveil de l'Espagne. Personne n'a mieux signalé qu'Edgar Quinet comment l'usurpation de Bayonne aboutit à la honte de Baïlen et comment la défaite de Napoléon enfanta le trionqjhe de l'idée française. Dès son entrée sur cette terre, humide encore de notre sang, avec quel étonnement le voyageur aperçut, sur les murailles des ventos de la Vieille-Castille, de naïves images coloriées, représentant les principales journées de l'Empire! Au couvent d'xAtocha, non loin de Madrid, où sont suspendus en trophées les drajieaux enlevés à l'ennemi, il reconnut ceux de l'armée de la Foi; il ne vit pas un seul des nôtres. Partout, jusque sur les champs de bataille où l'aigle corse perdit les plus brillantes de ses ailes, il trouva la légende de rEm|)ereur conservée à côté de celle du (^id. Quoiqu'elle nous ait repoussés, menacés avec tant de rage, quand nous vînmes attenter à sa nationalité, l'Espagne ne nous hait plus. li'iujure a disparu dans notre sang, et, |)ar notre sang arrosée, la terre épuisée refleurit.

Contre nous, l'Euliseet le peuple s'étaient unis. Ensemble, ils avaient vaincu. Mais aussitôt aj)rès, « lunion mystique, scellée dans le sang de Saragosse, » s'était dissoute. Le cleigé, tant qu'avait duré la lutte, avait répondu à l'attente du peuple. La lutte Unie, il ne sut rien faire. En sauvant son roi, sans le secours du roi, le peuple avait ap|)ris déjcà qu'il |)ouvait faire quelque chose par lui-même ; et du même coup, — exemple unique, — il avait conunencé à perdre la religion de la royauté. De même il commença à perdre l'idolâtrie de l'Eglis • par la faute de l'Eglise elle-

même, qui l'abandonna juste au moment où il avait de nouveau mis en elle tout son espoir. Malheureusement lEspagne n'a point eu de philosophes, de préparateurs d idées « pour la conduire d'une rive à l'autre. » La voilà donc, entre le passé et- l'avenir, superstitieuse et incrédule, tiraillée dans tous les sens, entraînée d'inslinct vers h France, qu'elle ne demanderait pas mieux que d'imiter, si la France même ne la troublait incessamment par ses incompréhensibles reculs, chassant ses moines sans rompre avec le principe qu'ils représentent, mettant la main sur les biens du clergé et refusant de proclamer la liberté de conscience, s'élançant contre la royauté et s'arrêfant au seuil de son palais, s'inclinant devant elle, s'enivranld'enthousiasmedès qu'elle sourit, croyantavecamourdès qu'elle jure de tenir le lendemain le serment qu'elle a violé la veille !

Toutes ces incertitudes, toutes ces folies, qui rendent riiistoire actuelle de l'Espagne incompréhensible, sont les résultats naturels de l'éducation qu'elle a reçue du catholicisme, son seul maître par le droit du fer et du feu. Au moyen âge, le catholicisme fut pour elle, — on ne peut le nier, — un agent de progrès et de liberté ; il l'aida à s'aftianchir. Mais, depuis le seizième siècle, il n'est plus qu un agent de réaction et d'asservissement : après avoir créé l'Espagne, il la détruit. Ce double caractère reste fortement imprimé dans l'àme espagnole, si bien qu'en chaque citoyen il y a deux hommes : un indépendant de l'époque des libres communes: un sujet de Philippe II. De là proviennent des contradictions à bouleverser toute logique : le même homme était hier affamé de liberté, il l'est aujouid'hui de servitude. Comme dit avec tant de raison M. Quinet : « L'équilibre du monde moderne ne s'est pas fait en lui. » — S'il y a ainsi anarchie dans l'individu, comment n'y aurait-il pas anarchie dans l'Etat? Et, —

chose impossible à rêver, — celle anarchie semble ne il» voir pas finir, elle iliire depuis cinquanle années 1 31. Ouinet en a découverl la raison principale dans rexlrênie pauvrelé du peuple espagnol. Jusqu'ici l'anarchie y a été aimable, ne dérangeant aucun inlérct. Les révolutions y ont toutes été politiques, non sociales, et elles ne pou vaient être que telles, La nation espagnole compte huit cent mille nobles, c'est-à-dire que tout le monde l'est ou doit l'être ; les grands ont disparu dans la tourmente ; de Bayonne à (^adix on ne rencontre pas un seul château féodal, cl l'urbanité générale de la population, si nue et si fière, marque « un esprit d'égalité qui est le fond des mœurs. » Par ce seul côté, l'Espagne arriérée est de toutes les nations la plus avancée. Elle doit cela à sa grande guerre contre les .Maures, où tout homme dut combattre, étant chrétien, « parlant chrétien, » et, en combattant, devint caballero, chevalier. Puisse l'industrialisme ne pas lui ravir le seul pur résultat qu'elle ait obtenu du christianisme, son universel prolétariat, son héroïque pauvreté! Car, si l'Espagne a eu le rare bonheur de ne pas être endormie par une bourgeoisie timide, corrompue par une lâche féodalité d'argent, dès qu'en dépit des obstacles elle se sera trouvé sa voie, dés qu'elle aura com|)ris .sa mission, — une, marchant avec ensemble, elle aura plus de chances que nulle autre nation d'avancer sans soubresauts et de se maintenir en avant.

Cependant, ce peuple eût dtyà dû prendre son élan ; il l'eût pu, certes, car l'occasion favorable ne lui a pas manqué, ni au dedans, ni au dehors? Mais — comme il a été expliqué j)récédemment, — l'Espagne a été sevrée de toute idée politique à elle, et la masse ne comprend que fort peu de chose à ce qui s'agite dans les hautes régions. Les doctrines du constilulionalisme ne sont point

à sa portée; elle ne saisit que très-vaguement le système delà bascule et de la pondération des pouvoirs. Elle se passionne très-facilement, très-légèrement pour certains hommes; jamais encore elle ne s'est passionnée pour des principes. Du reste, on ne lui a guère offert que des demi-principes, si l'on peut s'exprimer de la sorte, des formes vieillies, essayées ailleurs et qui y ont assez mal réussi, qui parlant lui pouvaient inspirer quelque défiance instinctive, lui faire craindre pour le fond. La masse, avec raison, lient, avant tout, à rester peuple. Voilà pourquoi elle a si longtemps conservé le culte de la royauté, fût-elle même absolue, mais ayant au moins un avantage à ses yeux, celui d'étendre sur tous un lourd niveau d'égalité. Qui lui arrachera ce culte du cœur? La Madone constitutionnelle elle-même.

Il y a douze ans, visitant l'Espagne, Edgar Quinet assista par hasard à ce que l'on ne saurait mieux nommer que Y exaltation de Y innocente Nina. 11 vit l'Espagne « après avoir essayé de tout, excepté delà liberté de penser, lassée, déconcertée, désespérée, s'abandonner de nouveau, presque sans réserve, à la royauté ; » et « celle-ci, en répondant par la violence, travailler à détruire la superstition monarchique. »

Ces paroles, qui datent de 184G, s'appliquent, on ne peut mieux, à la situation actuelle de la Péninsule. L'innocente Nina achève rapidement son œuvre contre la madone. Grâce à tant de trahisons, de déportements, de massacres, la révolution espagnole, entamée, continuée, sans idée révolutionnaire, en tient une enfin. La république s'est montrée héroïquement à Barcelone, à Madrid, alors qu'elle était proscrite de l'Europe entière. N'est-ce point à la république qu'Isabelle II ouvre sa succession avec tant de complaisance?

LE rORTLGAl.. 17.'.

Souvent 011 a désespéré de l'Espagne. On a toujours eu tort. Le sérieux apprentissage qu'elle faisait de la vie moderne, à la tribune des cortès, sa foi profonde en la parole sincère, sa soif de loyauté, sa force empruntée sans cesse au sang du taureau, la persévérance de ses efforts, l'audace de ses brusques et fréquents réveils et sa joie dans la bataille, tout cela senti, saisi, vu sur les lieux, a inspiré à Edgar Quinet une haute estime |)our ce peuple trop méprisé des prétendus forts. Triste an départ, le voyageui croyait aller vers le néant. Au retour, il affirme la vie. — « Je voudrais, dit-il, rallumer chez ce peuple la pensée que l'issue de ses débats est intimement liée à la destinée des autres, et qu'il a, comme tous les autres, sa mission dans le monde actuel. » Ce peu|)le est brave et fier, il pense « qu'il vaut encore la peine de mourir pour quelque chose; il a son rùle à remplir dans le grand chœur de la démocratie moderne. » De quoi s'agit-il aujourd'hui? Nonseulement de briser le despotisme temporel, mais de tarir jusqu'à la source du despotisme spirituel. Attachée, « pleine de vie, à une religion morte, » l'Espagne n'estelle pas la première intéressée à ce que le cable soit rompu, à être affranchie de la vieille foi, à prendre librement son essor vers l'idéal de justice, que la Révolution française offre aux peuples et à l'humanité?

Quand Edgar Quinet visita l'Espagne, en 1840 et 1844, il ne vouhit pas quitter la péninsule hispanique sans saluer, au moins en passant, le plus petit de nos frères latins, le

' Mes Vacances en Espagne, ch. x\ix; la France et la Sainte Alliance en Portugal, aux tomes IX cl X des Œuvres complètes. — \hc7. aussi, .ii-

peuple portugais. Embarqué à Cadix sur un vaisseau anglais, il entra en Portugal par le Tage , et le premier monument qu'il aperçut sur la côte, le couvent de Bélem, lui rappela toute l'ancienne histoire , toute l'ancienne poésie du fier pays de Vasco de Gama, de Magellan, d'Albuquerque et de Camoëns. C'est là, en effet, au pied de cette vieille église gothique qui semble « ap|)areillée comme un navire en partance, » avec ses câbles de pierre rattachant les mâts de misaine dont sont soutenues ses ogives, ses rosaces et ses voûtes; maison du Dieu des mers, réunissant toutes les zones terrestres en son architecture scientifique, animale et végétale ; c'est là que s'étend la plage des larmes, si bruyante autrefois, quand les héros de la découverte jetaient le dernier adieu à la patrie , recevaient d'elle la bénédiction suprême, et s'élançaient, sublimes de foi, à la conquête de l'inconnu. Et c'est là encore, sur le seuil du sombre monastère, qu'après avoir creusé les vagues, jusqu'alors vierges, des golfes de Guinée, de 31alabar et du Brésil, les anciens navigateurs rapportaient les dépouilles des mondes, débarquaient les trésors des hides orientales et des Indes occidentales; car Bélem. était aussi, comme le dit le grand historien national, Jean Barros, la porte « par laquelle devaient entrer tous les triomphes du Portugal. »

Le peuple portugais n'a eu qu'un jour dans l'histoire, celui où, en franchissant le cap de Bonne-Espérance, il « a rendu l'Asie à l'Europe. » Il n'a eu aussi qu'un poète, Camoëns, qu'un livre, les Lusiades. Et quel est ce livre? Un des poèmes les plus sublimes qu'ait enfantés le génie humain, le poème qui ouvre l'ère des temps modernes, « qui,

livre II, ch. ii. Du Génie des religions, les irois admirables pages consacrées au Portugal cl à Camouiis, et à la 11'= leçon sur le Christianisme et la Révolution française, la description du couvent de Bélem.

en scellant l'alliance de l'Oiienl el de l'Occident, célèbre l'âge héroïque de liiidiistrie, poënie non plus du pèlerin, mais du voyageur, surtout du commerçant, véritable Odyssée au milieu des factoreries, des comptoirs naissants des grandes Indes et du berceau du commerce moderne, de même que l'Odyssée d'Homère est un voyage à travers les berceaux des petites sociétés militaires et artistes de la Grèce. » — Et quel est ce poète? — Un grand cœur, un « cœur magnanime qui embrasse les deux mondes et les unit dans une même étreinte de poésie, dans une même humanité, un même christianisme; » « une âme aussi j)rofonde que l'Océan, » et qui, comme l'Océan, « unit les deux rivages opposés. » — l'oëte, poème, peuple, le miracle du passé revit dans toute sa splendeur sous les sond)res murailles du couvent de Bélem.

A Lisbonne, quel changement ! de l'idéal le voyageur tombe dans la réalité, du passé glorieux au triste présent.

« La magnificence de Ijsbonne, écrit M. Quinet, est plus trisle que les biuvères de l'Espagne : des rues somptueuses, des places immenses, la tète d'un grand empire; et le silence, la solitude dune

nation ou d'une Gomonhe engloutie Où sont les (liants de Séville?

où ï'Ont les groupes de la Fuerta del Sol de Madiid ? L'Espagne danse sur des ruines; le Portugal agonise sur le seuil d'mi palais. »

Caché derrière des jalousies à étroit grillage, le peuple semble vouloir dissimuler combien il est devenu pauvre, lui, si riche aulrelois; et il dort, trop orgueilleux pour s'adonner à tout ce qui ressemble à un travail servile, « pendant que trente mille Espagnols de la Galice consentent seuls à se déshonorer en se servant publiquement de leurs bras. »

« La Lisbonne de doua Maria semble la capitale d'hiès de Tahtro,

qui, déterrée, est nssise sur un trône posthume, gouvernant, entre la banqueroute et le jésuitisme, une monarchie défunte. »

Le Portugal est-il donc mort au j)résent et perdu pour l'avenir? En répondant : Oui, ce pays est mort, celte patrie ne revivra pas ! M. Quinet craindrait de commettre un Ijlasphème ; car il n'a jamais désespéré d'aucun peuple. Il cherche donc si le feu moral ne couve point encore quelque part ; il cherche, et il finit par retrouver l'étincelle brillante au cœur des poètes. Avec quelle ardente sympathie il salue les Herculano, les Castilho, les Almeida Garett, les quelques âmes d'élite qui ont gardé l'enthousiasme de l'antique histoire, qui pleurent sur le passé, et, entretenant la haine de l'étranger, Espagnol aussi bien qu'Anglais et que tout autre, dépensent un génie véritable à ressusciter un cadavre, à rappeler à la vie une nation qui se laisse mourir! Que la voix de ces patriotes portugais se perde encore dans le silence et qu'elle soit triste et sombre comme un cri d'angoisse, ce n'en est pas moins, pour le patriote français, une voix qui sort vivante d'une terre que l'on eût cru épuisée, et cette voix annonce qu'un peuple ne tardera pas à soulever la pierre de son tombeau, lourde de deux siècles.

A la veille de reprendre la route de France, Edgar Quinet vit une chose qui eût pu ébranler sa foi : un coup d'Etat sans résistance ni des cortès, violemment dissoutes, ni du peuple, absolument inerte. — « Si je n'avais su, disait-il, que Lisbonne est, selon le mot de M. Herculano, une Paimyre morale, je l'aurais appris ce jour-là. » Et il se consolait en songeant que Lisbonne n'est pas tout le Portugal, et, persévérant quand même dans son illusion, il annonçait que, puisque la capitale restait immobile, les provinces se lèveraient tôt ou tard et accompliraient l'œuvre de régénération sans elle et contre elle.

Peu après, cii effet, l'Iuirope conservatrice fut réveillée en sursaut par la révolution portugaise. Ou sait à quoi ce grand mouvement aboutit : les patriotes vainqueurs furent écrasés par la main de la France de 18Ô0 et au profil de l'Angleterre.

Contre cette iniquité, plus haut que nul autre, Edgar Quinet protesta en 1847. Une brochure, la France el lu Sainte-Alliance eti PortHfjal, sortit tout armée de son âme indignée. Jamais le professeur du collège de France ne rappela avec une {)lus entraînante éloquence les droits historiques d'un peuple diplomatiquement assassiné. Jatnai.*; il ne llagella de plus durs sarcasmes le gouvernemont issu de la Uévolulion de juillet, et qui, tondjé entre les mains des doctrinaires, déshonorait le pays au point de le faire rentrer dans la Sainte-Alliance, de lui faire jouer le rôle de bourreau pour le compte de ses ennemis. Jamais eulin il ne dégagea mieux, avec la simple logi(jue de l'histoire, les conséquences forcées du monstrueux exploit dont on salissait notre drapeau. Défendant, au nom de la morale politique et sociale, lindépendance d un petit peuple, qui mérite un éternel respect en récompense des services rendus par lui au genre humain, quand, avec si peu de ressources, il ouvrit tant de points ignorés du globe à la civilisation moderne, M. Quinet montrait combien la résistance, dont on l'accusait comme d'un crime, était juste, unanime, nationale el généreuse, combien, en conséquence, il était inique et lâche, de la part de l'Angleterre el de la France, de replacer sur le trône une reine ensanglantant son royaume de ses caprices, et par la violation des serments les plus solennellements jurés le contraignant à se soulever pour défendre ses libertés constitutionnelles. Prévoyant, d'autre part, qu'à la remorciue des flottes anglaises, nos flottes ouvriraient à coups de canon

180 LES >ATIONALITÈS.

(les ports dont nos concurrents profiteraient seuls, et qu'après l'expédition le Portugal , nationalité flétrie par l'invasion, deviendrait une colonie exclusivement exiiloUée par la Grande-Bretagne, le courageux publiciste accusait hautement le pouvoir, qui avait commandé l'accomplissement d'un acte aussi révoltant et aussi absurbe, d'avoir trahi et déshonoré la France ; il allait jusqu'à le menacer des mêmes colères sous lesquelles avait succombé son prédécesseur.

La Révolution de 1848 a répondu à cette menace. 31ais, depuis, qu'est devenu le Portugal? Moins malheureux que l'Italie, mais toujours protégé par les Anglais, malgré ses agitations, — ■ qui attestent sa vitalité , — il ne peut recouvrer la franchise de son essor vers l'avenir ; il reste entravé dans une forme de gouvernement d'importation étrangère et ne peut que se préparer lentement à la conquête de la liberté véritable dès que l'heure enfin sonnera de nouveau pour toute la race latine.

YI. — l'iïalie^

L'Italie est, de toutes les nationalités opprimées, celle dont la renaissance a le plus constamment préoccupé 3J. Quinet. Dès 1836, il la visita du nord au sud et revint de cette sainte terre, « qui nous a nourris de ses mamelles et vêtus de son soleil d'été, » l'âme éblouie de sa grandeur artistique, le cœur à jamais rempli de haine contre tout ce qui en a fait la plus esclave et la plus malheureuse des nations. Un peu plus tard, il consacra ses premiers cours

' Allemagne et Italie; les Ik'voliitions d'Italie; les Jésuites, 1" leçon; Vi'llramoiitaiiisme. '>" leçon, 6^ leçon, etc. — Aux lomcs II, III, IV et VI des Œuvres complètes.

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