I.ITAI.IK
du collège de France à 1 inlerprélaliou du génie ilalien. Partout, dans ses livres, dans sa chaire, à la tribune nationale, il a élevé la voix en faveur de la nationalité italienne. Entin il lui a consacré la plus considérable de ses œuvres, — une œuvre qui date dans la littérature historique contemporaine, — les Révolutions d'Italie, et c'est là que se trouve concentrée et lixée, sous la forme la plus admirable, toute sa pensée sur le passé, le présent et l'avenir de notre malheureuse sœur transalpine.
Le livre commence au jour où Cassiodore peut écrire dans les fastes consulaires :
<•• En celte année, le roi des Gotlis, Tliéodoric, appelé par les vœux de tous, envahit Rome; il traita le sénat avec douceur et fit des largesses au peuple. »
Pourquoi l'Italie est-elle morte et pourquoi n'a-t-elle pas pu renaître"? Telle est donc la première question posée. Mais n'en eût-il pas fallu résoudre préalablement une autre, celle-ci : L'Italie exista-t-clle jamais '.'
Sans doute Edgar Quinet n'a point embrassé l'histoire de la péninsule italique depuis l'origine des temps jusqu'à l'empire romain ; il n'a point exprimé, dès le début, cette triste vérité, dite à la lin de son œuvre :
« Il ne s'agit pas seulement » (au dix-neuvième siècle, — il ne s'agissait pas seulement, au conniuncemeut du moyen âge) — « d'affranchir rilalii-, uiiiis bien de faire ce «[ui n"a jamais existé un seid jour, de créer une Italie. »
•Mais, de ce qu'une introduction sur la dénationalisation originelle de la péninsule italique n'ait point été ajoutée aux Révolutiovs d'Italie, il lU' résulte pas que ce grand livre soit bâti sur le vide, parlant d'un»' fausse hypothèse
pour aller se perdre dans le néant d'une négaliun. Bien au contraire, c'est à l'aflirmalion de la nalionalilc italienne qu'il aboutit, et par la seule voie féconde, par celle de la négation historique de tous les principes qui se son! opposés à sa formation. On connaît la méthode historique de M. Quinet. Il ne comprend un honnne, un peuple, l'humanité, qu'en l'envisageant sous le triple aspect de son présent, de son passé et de son avenir. 11 n'admet pas les faits en tant que faits accomplis, toujours utiles et toujours louables, par conséquent ; mais il les discule dans leur moralité, comme s'ils avaient pu ou ne pas se produire, ou se produire autrement. Donc, — que les Révohitions (ïltahe soient ou non édifiées sur le plan « d'une pure conception de l'esprit, » — elles n'en sont pas moins une admirable synthèse où se trouvent mesurées « les lois de la chute continue » des populations italiques, « un modèle ie physiologie sociale, » comme dit 31arc Dufraisse', et, selon les expressions de 31. Montanelli, « une magniiique oraison funèbre prononcée par la muse de la Révolution sur le vieux monde italien, » afin, ajoulerai-je, que naisse le nouveau, afin que l'Italie, prenant conscience d'elle-même. se décide à briser le cercle infernal dans lequel elle a tourné avec l'Empire et la papauté. Comme la grandeur passée de l'Italie gît précisément dans ses misères, comme elle n'a pas vécu de la vie nationale pour être, en quelque sorte, l'atelier maudit où s'élaboraient en iiîênie temps et les fécondes et les fatales idées qui ont gouverné l'Europe jusqu'au renouveiienîent inachevé de 1789 : — étudier celte nation idéale, c Cst étudier toutes les autres, celles notam-
' Lire l'excellente cUidc qu'a fîiite des Révohitions d'Italie cet evilé, alors que la critique se taisait en notre France silencieuse ; son élude a mi'rité l'honneur d' être mise en tète de l'édition belge du livre de M. Oninel et de lui servir de prélare.
LlTAI.Ii:. is-
hienl qui, comme elle, sont laliiies et calholi(jues ; découvrir, sonder ses maladies politiques et sociales, c'est découvrir, sonder les nôtres; prédire enihi comment elle pourrait achever de mourir, et par quels énergiques moyens elle revivra, c'est nous initier nous-mêmes aux lois de notre mort et de notre renaissance. A ce point de vue, l'ouvrage de M. Quinet, si l'ort par la science, la poésie et la philosophie, prend une importance capitale. Cesl un des plus importants chapitres du catéchisme de la Révolution.
La première cause de la dénaîïo^iaUsalïon italienne est, selon M. Quinet, la perpétuité et l'instabilité des invasions. Durant des siècles et des siècles, les barbares se succédèrent dans la Péninsule sans l'occujjer tout entière et même sans pouvoir y prendre pied, sans devenir « tôle de nation » dans les parties dont ils s'étaient emparés. Les Italiens nationalistes qui regrettent que leur patrie n'ait pu être ni gothi(iue ni lombarde, unifiée, comme la France et l'Espagne, par le fait même de l'invasion, accusent les papes, menacés dans leur ambition temporelle et par les indigènes et par les barbares, d'avoir perpétuellement montré à de nouveaux étrangers le chemin de l'Italie, grandissant ainsi en autorité à mesure que le j)ays baissait en nationalité. — Mais, l'ait ob.-^erver Edgar Ouinet, les papes, en appelant l'étranger, n'exerçaient qu'une minime violence sui- les instincts des indigènes : nulle plainte ne se lit dans les chroniqueurs contemporains. — lH Italien, IM. J. Ferrari', s'isolant dans le passé, prétend démontrer
' En sa loutc nouvelle Histoire des Révolutions d'Italie, \ volumes in-S". — .lai analysé cet iniportanl ouvr.ifçe dans la hevite française [n"' du 1 ' ot (lu 10 sciilcmbrc; du 1" et ilu 10 oclobre 1858).
querUalit; tenait absolument à ne pas être une, qu'elle renonçait de plein gré, et avec laison, à sa liberté politique, afin d'effectuer la longue série de ses révolutions sociales, grâce à l'éternelle dualité de l'Eglise et de l'Empire. — P^acé au point opposé de l'horizon historique, M. Quinet condamne très-vivement l'abandon que l'Italie fit d'ellemême en ne résistant pas à f'Jiarlemagne. et salue avec enthousiasme l'éclosion des premières républiques indépendantes d'Amalfi, de >'aples, de Pise et de Venise. Plus tard, voyant le mouvement général des villes s'arrêter en ce qu'il avait de national ici et là tout en se propageant partout sous le rapport municipal, c'est avec désespoir qu'il constate que jilus la cité italienne devient libre, plus l'Italie devient esclave. — !\l. Ferrari signale exactement le même fait lorsqu'il montre chaque progrès social payé par une décadence politique. Jugeant au point de vue de l'intérêt immédiat, M. Ferrari approuve. 3!. Quinet désapprouve, jugeant au point de vue du résultat final. Mais l'un et l'autre, cherchant la cause suprême de la contradiction, la trouvent dans le cosmopolitisme. L'Italie ne se livre d'elle-même que parce qu'elle espère embrasser le monde. Cette idée, heureu.se et féconde, selon M. Ferrari, — elle l'est en effet pour le moyen âge ; — stérile et fatale, selon M. Quinet, — elle l'est pour le présent et pour l'avenir, — d'où provient-elle? De l'Eglise et de l'Empire, qui puisent leur vie en Italie même, depuis le pacte de Charlemagne, confirmé, développé par Othon P", et qui répandent cette vie italienne sur l'univers entier. Suivant en ligne droite sa pensée fondamentale, — l'idéal national, — M. Quinet se désole de ce que l'Italie, en révolte contre le droit féodal, dès sa première heure de force intime, semble se demander : « Quel est mon maître? » et de ce que personne ne lui répond : « C'est toi-même ! »
>"csl-ce poinl parce que les Ihilions le considèrent comme le successeur des Césars de Home qu'ils se prosternent aux pieds de l'empereur germain et qu'ils s'arrêtent dès qu'ils pourraient l'écraser? iV est-ce point encore parce qu'ils i évent la monarchie universelle, que parfois, eu haine de l'Empereur qui les foule et les méprise, le grossier harbare ! ils s'abandonnent à la direction du pape, représentant de Dieu sur la terre? Pape et Empereur ! Que l'Italie les oppose 1 un à l'autre, qu'elle s'imagine même obtenir par celui-ci ou par celui-là une certaine manière de vivre, ou encore qu'elle espère les absorber tous les deux en elle, l'Italie se trouve toujours égarée, hors de sa nationalité, entre l'étranuer et « rélerncl élranuer ' ! »
' Avant (lo moccii|pcr spi'cialeiiieiit des Hcvoliitioiis d'ilalii', j'ai lu un brillant travail inédit ; Im sinlesi délia sloria d'Italia. par M. Petruccclli délia Gattina, nienibre/lu coiniléde ^alul ])iii)lic à Naples, en 1848. Il porte celle di'dieacc : .-1. Edgar Qiiinet, il colosibo h'Iialia. Ce n'est donc point une réf'nlalion des RéroliitioilS d'Italie, c'en est, au contraire, la conlirnialion. iaite an point de vue exclusivement italien. M. Petruccelli ne se trouve en desaccord avec M. Quinel ijue sur un seul point. Lu dé|)it du cosmopolitisme, imposé par la papauté à ['apparence de l'histoire italienne, il alïirmc la ualiouaiilé réelle, incessante, du peuple indigène de l'Italie à travers les âges. Cette idée, si patriotique, cl qui n est scieiililiquemenl exposée que dans ce livre, — œuvre de toute une vie, — m'a semblé d'iuie importance telle que j'ai cru devoir l'indiquer ici^ à larges traits, quelque incomplètement que ce fùl.
— Pour bien comprendre le système nouveau, il faudrait remonter jusqu'à l'époque antéroniaine, oii M. Petruccelli montre comment une variété gallii|ue de la grande race des Celtes a lormé, pour ainsi dire, la base granitique de la population de l'Italie primitive. Sans entrer dans la fdialion ellmologique pié>chtéc par l'auteur, (pi il suffise de dire que selon lui, \'indigénut ne se trouva pas étoullé. dès l'origine, soit par les tlmsipies Slaves orieidaux), soit par les Crées, et les autres peuplades établies sui divers points de la Péninsule. Fondée au miliiu des tribus rurales galliques, pour leur servir de lien et résister à la pression extérieure des races orientales, Uonie ne garda pas longtemps un carat tère exclusivement national ilalien. flans celle civilisation mixle, par hicpielle elle >e manileste dans Ihistoiie. elle marie bientôt le principe étranger oriental au principe indigène occidenlal. La lutte de ces deux principes, >ous l'orme d'aristocratie et de démotnilie, explique toute sa vie intérieure. A l extérieur, M. Petruccelli voit
ISO LES NATIONALITÉS.
Arrêtons-nous à considérer ce que deviennent, sous l'Empire et sous la papaulé, les libertés des républiques italiennes et la liberté même de l'Italie.
Rome agir à l'iiide de sou élément étranger, île son principe orientiil, afin de dominer plus aisément les fraclions des races celtiques et slaves qu'elle rencontre sous ses pas. La résistance qui lui est dès lors opposée est la réaction naturelle de l'indigénat, et l'on voit s'élever Numance, république italique en opposition à la républic(ue romaine, qui n'a plus rien d'indigène. Piome néanmoins triomphe, elle louche aux Alpes. Florus peut regretter qu'elle les ait franchies, se dispersant, s'épuisant pour créer un empire universel, au lieu de concentrer toute sa force dans les limites naturelles delà Péninsule et de s'efforcer d"y constituer un État italien. En effet, la lutte intérieure de Rome et de l'indigénat italien n'en continue pas moins après qu'elle a pris son essor par delà les Alpes, et ses ennemis s'aperçoivent de sa division en en profitant. Maiius, César, Auguste, semblent, aux yeux de M. Petruccelli, représenter le travail latent, mais persévérant de l'indigénat, tandis que Sylla, Pompée, Antoine, sont les vivantes manifestations de l'élément étranger oriental. Durant l'empire, la même lutte se produit par Galba contre Néron, Vitollins contre Othon, etc. Enfin Rome, devenue de plus en plus orientale, se déplace vers l'Asie, et l'invasion peut tout d'abord ne pas rencontrer trop de résistance, les barbares n'étant pas aussi hostiles aux Occidentaux que les Romains. Les seules vraies résistances qui sont opposées aux envahisseurs sont celles de Stilicon et d'Aétius, car avec eux combattait l'esprit national indigène, non point l'esprit cosmopolite romain. Le succès de l'invasion barbare en Italie est dû, selon M. Petruccelli, à ce que, d'une part, clic répondait à l'instinct national des indigènes qui .'•e trouvaient en affinité de race avec les nouveaux venus; à ce que, d'autre part, elle apportait une organisation sociale, par l'effet de laquelle la campagne se relevait contre la ville, les classes rustiques indigènes contre les citadins étrangers. Cependant l'indigénat conserve encore sa personnalité, et la preuve, c'est sa lenteur à se fondre dans l'occupation barbare, c'est la facilité avec laquelle il la laisse remplacer par une autre occupation barbare, c'est enfin l'indifférence avec laquelle il voit l'invasion orientale des (!recs et des Sarrasins se produire en opposition à l'invasion occidentale. La cause de tout cela, c'est que la féodalité, qui eût dû être simplement l'émancipation du sol et partant du paysan, dt^ l'indigène, devint un privilège et ainsi la continuation de l'ancienne civilisation par le changement de l'esclavage en servage. — Après avoir exposé les fautes des barbares, Golhs et Lombards, qui auraient pu tendre plus rapidement à devenir tête de nalion en Italie, comme ailleurs, M. Petruccelli fait remarquer comment l'action du christianisme devint fatale à l'organisation d'une nationalité italienne. Élément de civilisation étranger, oriental, le christianisme, à son sens, était arrivé à contre-temps, au moment où l'indigénat était prêt à rompre avec la civilisation romaine, à relever le droit contre la force, la liberté du sol contre l'oppression de la
31, Ouinet nous fail voir la féodalité dans la vie roligieiise trois siècles avant dexistcr dans la vio civile. Son germe est déposé le jour où l'iiomme fait an piètre lioni-
ville et de l'empire. De ce nioiivenienl ,T|;i;iirc. JéniOLrnliijiie et suciai, li's Gracqiies et Spailacus avnient été les avaia-coureurs. i.e ihiisliniii>nk> naissant s'en empara cl l'exploita à son profil : révolutionnaire, il silentilia. qiii)iqiie étranger, avec le peuple; et. grâce au peuple, à l'indigénal italien, il trioniplia des persécutions. Vainqueur, il changea de rôle, de révolutionniiire il se (il conservaleur, de déiMocratii[uc il devint aristociatiquo ; de ((seuilo-indigène il redevint étranger. Monté sur le Irône avec (ion>tantin. assez fort pour ne plus rien ménager, il trouva son intérêt à se déliarrasser du principe indigène, de ralTranchissement social, civil et iwliliquc dont il s'était précédemment embarra-sé. El alors, sans prévoir le scliisnnfutur. il relégua l'empire en Orient, c'est-à-dire dans sa patrie naturelle. et s'installa lui-même à Uome, espérant s'investir du rôle, du cai-actère, «le la puissance de la ville éternelle. L'indigénat s'aperçut enfin qu'il était ti-alii. Rome catholique devint donc son ennemi de même que Uomc pa'iemie. Mais, comme c'était une puissance spirituelle, il fallait l'attaquer par l'esprit. L'ère des hérésies commença. Combattu à titre de tradition de l'idée romaine, le catholicisme aurait péri, s'il n'avait su se trouver des auxiliaires, s'armer de la force, même infidèle les vSarrasins), pour résistera l'indigénat qui le pressait de toutes parts, le menaçait jusqu'en sa capilale. Le meurtre de la nationalité italienne fut accompli défmilivenienl à l'enlrée du moyeu âge par le couronnement de Charlemagne. M. PelrucccUi nioulif en effet le )»remier rapprochement des races aulochthones avec les Wisi^otlis rompu par l'évèque deliomc, le «ccond rapprochement, encore plus intime. de l'élément indigène avec les Lombards convertis, — rapiirochenienl ^i intime (\uAnasl(ixe Uibliothecairc pouvait dire ; Una se quasi fratrcs fidei Cf/tena conslriiixennil Bomani atque Lon^obanli, — encore une lois cl pour toujours brisé par le pape Adrien, appelant les l'rancs. Mais, fait-il observer, en créant un empire d'Occident, le catholicisme -e lisiurait perfidement ne donner au fils de Pépin ({u'uiie antorilé illusoire, repoussée en Allemagne comme une importation romaine et comme une complète germanique en Italie ; de telle sorte que le pape, a>sis sur la vraie ba>e de l'empire, à Home, cùl eu pour auxiliaires contre l'empereur titulaire ici les princes italiens, et là les électeurs ecclésiastiques. (Juoi qu'il en .-oit, l'inihgénat. qui voulait s'aflirmer, qui partant dev.iit ba'ir et l'empereur et le pape, entama, à partir de 800, et contre le Capitole et contre le Vatican une lulle qui n'est pas encore finie. — Nous touchons au ])oinl important : au (■nimopolili'ime. .\près avoir déterminé le caractère de-; deux coui-aiits contraires auxcpiclsesl dé>ormflis livrée l'Italie, cfiurant- ég.dement élrangers. l'un d'essence, le calholicisme; l'autre de forme. l'I'.mpire; après avoir prouvé i|ue l'un et l'autre, éiwusanl la tradition de lîome antique, voulaient faire servir la Péninsule à la domination universelle, M. Pelruccelli affirme cpie le travail intime, latent parfois, mais permanent, de l'indigéiiat italien.
188 i.f:s nationalités.
mage lige de son âme, abandonne loiil son être moral à un seigneur spirituel. Or, si, dans l'Italie catholique, l'homme se fait presque naturellement serf d'esprit, presque naturellement aussi il doit croire (ju'un patron politique lui est non moins indispensable qu'tm patron spirituel. La citadelle appuyée sur le temple , le temple sur le dieu indigène, tel était le principe des républiques de l'anti-
fut précisément de ne pas être co^nlopolUe ni avec l'un ni avec l'aiilre, d'essayer de la débarrasser de l'un et de l'autre, à leflet de conslilurr la nationalité. — Selon riii>torien - pliilosoplie , celle grande lutte pré>enlc trois phases déterminées par la position réciproque des partis. Entre l'Empire et la papauté, deux unités constituées qui se disputaient la souveraineté italienne, seule, l'Italie avait besoin, elle aussi, d'être une dans sa résistance. Voilà pourquoi on la voit se ranger tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon l'occurrence, mais plus souvent du côté de l'empereur, moins absolument étranger, plus facile à dompter, plus éloigné enfin en son Allemagne que le pape, siégeant à Rome, caJholique, et tout excepté italien. Mais le pape et l'empereur, quoiqu'on rivalité perpétuelle, ne tardent pas à comprendre le jeu des Italiens. Aussi, dès que l'un d'eux se trouve isolé en face de l'indigénal, pour empêcher l'indigénat de vaincre, l'autre accourt, se réconcilie au plus vite, préférant céder un peu que de perdre tout. Il est à remarquer que ce fut toujours le pape qui appela l'empereur à son aide, dès qu'il se vit en danger. De la sorte l'ut empêchée l'unité matérielle de l'Italie au moment même où son unité morale éclatait avec le plus d'ensemble. La première phase s'arrête à Innocent IV. — Les Italiens se sont aperçus qu'il faut commencer par couper le mal à la racine, c'està-dire par se constituer indépendants. Hn les voit donc, durant la seconde phase, constituer, arrondir leurs Etals, en dehors de la suprématie, soit pontificale, soit impériale. Le pape et l'empereur comprennent encore, mais le pape surtout, et pape et empereur s'allient dè.<- que l'un des deux est trop faible pour empêcher l'érection d'un Etat italien lil»'e, comme à Venise, après la ligue lombarde. Celte période dure jusqu'à Clément VII. — Plus morcelée, plus asservie que jamais. i'Ilalie se retrouve en présence de l'unité catholique, restaurée par le concile de Trente, el de l'unité impériale, renforcée par Charles-Quint. Que fait-elle? En dépit des dillicultés par l'organe de ses héro'iques penseurs, elle veut, toujours pour arriver à l'unité et à l'indépendance, se donner, même sous les princes qu'on lui impose, des libertés intérieures, grâce auxquelles se relrempcrait le caractère des citoyens. La papauté, qui n'est déjà plus catholique, c'est-à-dire universelle, qui ne peut plus se porter héritière de liome, se poser en rivale de l'Empire, la papauté, monarchie italiemie imposée à I'Ilalie par l'univers, intrigue avec les princes italiens et empêche le réveil par la liberté civile et politique. Cette troisième époque s'étend jusqu'à l'ie VI, c'est-à-
qiiité. Toiil autre est celui des république^ italiennes : leur Dieu et leur droit sont en dehors d'elles. Autant les premières avaient une vitalité tenace, autant est éphémère la durée des secondes. YA comment n'en serait-il pas ainsi? Klles n'ont aucune foi en elles-mêmes : leur droit, c'est le titre d'empereur romain accordé à un souverain allemand, qui vient en passant recevoir la couronne à Rome : quant
diic jusqu'à la Ri;volulion française. — A parlir du concile de Tronic et en tout ce qui concerne la chaîne catholique de l'Italie, M. Petruccelli délia Galtinu e?t d'accord avec M. Quinel. Leur désaccord n'est donc qu'en ceci : le second pose en idéal ce que le premier prétend avoir trouvé en réalité, la nationalité italienne. — « L'Italie, dit M. Petruccelli, que je traduis ici, l'Italie n'a pas cessé de sentir l'attaque permanente contre sa personnalité. Elle n'a pas cesse' d'y résister, attestant par là que ,-a personnalité morale au moins vivait toujours, était toujours debout. La nationalité, l'unité nationale d'un peuple n'est pas tant son isolement politique (|ue son individualité ethnologique, géographique, physiologique. pédai;ogique ; elle est toute dans cette synthèse de l'àme qui par la même langue exprime le nu'Miic but et par le même instinct concourt à la réalisation de ce but. Si I on consitlérc à ce point de vue l'unité d'un peuple, nul peuple n'a été, n'est plus uni que le peuple italien ; — contrairement au préjugé diplomatique qui voit l'unité d'une nation dans l'absence îles grandes villes, dans la centralisation administrative, dans la constitution éphémère des Etats créés par un traité et qu'un autre traité dissout. Donc, non-seulement l'indigénat italien a fait toujours une opposition, une réaction matérielle, historique, politique, à CCS deux superlétations de l'Italie, l'Empire et la papauté; mais encore la manifestation de la pensée italienne sous toutes ses formes a été une protestation continuelle contre l'Empire et une attaque permanente contre la papauté. La formule de l'idée italienne peut être ainsi donnée : Guerre à la papauté, — à la papauté comme homme, comme institution et connue dogme. — Tous les grands esprits de lllalie, depuis Claude de Turin neuvième siècle) jusqu'à Niccolini (encore vivant;, ont travaillé à cette œuvre. Dans cette lutte de quinze siècles, l'Italie a succombé en fait; la papauté est morte en principe. Or les faits sont éi)hémcres, les principes éternels. Un événement politi(jue ou diplomatique peut mettre debout l'Italie. Rien ne peut faire revivre la p^ipauté. El cela d'autant plus qu'au tocsin de la première Révolution française l'idée de la personnalité' italienne ressuscita cl s'aflirma comme un droit. Au tocsin de la seconde Révolution, le peuple prit les armes contre l'Empire, et les assemblées nationales prononcèrent la dé(-héance île la papauté. Voilà |iouripioi la moitié de l'Italie est aujourd'hui en étal de siège; voilà pourquoi l'Autriche et li France, l'arme au bras, font sentinelle des deux côtés de la bière de la papauté, cl soutiennent le fait controversé de l'Empire. »
à leur Dieu, il n'a point à les protéger en particulier, étant le Dieu de tous, et son vicaire violerait le mandat céleste qu'il a reçu, s'il favorisait certaines âmes nationales de préférence aux âmes universelles, si, en un mot , il se montrait patriote au lieu île rester impartial et cosmopolite. Durant tout le moyen Age, les républiques italiennes passent du pape à l'empereur et de l'empereur au pape, vassales de l'un, vassales de l'autre, écrasées dès qu'elles semblent vouloir s'affrancbir à la fois et du droit et du dieu extérieurs. Au douzième siècle, Arnauld de Bresse rêve une patrie , il invoque l'empereur Frédéric au plus fort de sa colère contre le souverain pontife Adrien ; l'empereur le livre au pape, qui le brûle! Les deux chefs du monde haïssaient autant l'un que l'autre la vraie liberté, et on les trouve toujours coalisés contre elle dès qu'elle apparaît. Cherchant perpétuellement son point d'appui au dehors, soit dans l'Allemand ([ui, devenant Itahen en siégeant à Rome, eût perdu l'empire ; soit dans le vice-Dieu sans nationalité qui, se concentrant en Italie, renonçant à être à tous les peuples, eût perdu et la papauté et le catholicisme ; — l'Italie, cosmopolite au milieu de l'Europe féodale, chancelle dans le vide. Aucun de ses deux grands partis, guelfe, gibelin, ne représentant la nation, c'est avec une facilité merveilleuse, avec une fureur sincère, que chaque citoyen change de drapeau , risquant aujourd'hui sa vie pour telle idée et mourant demain pour l'idée contraire. Incapables de croire en elles, les réjiubliques se vendent dès qu'elles se possèdent. Leur magistrature suprême porte le cachet catholique, elle est cosmopolite. Les citoyens ne veulent point d'un podestat qui soit leur concitoyen, il leur faut un podestat étranger : un citoyen d'Arezzo gouverne Florence; un Florentin, Arezzo. En toutes ces villes, le sentiment de la liberté municipale est
très-vif, t'xlrèniement ombrageux. Le seulimenl de lindépendance nalionale y est si faible que cbaque parti vaincu s'empresse d'ouvrir les portes à l'étranger : les ré|iublicains appellent les républiques voisines, les gibelins l'Allemagne, les guelfes la papauté, l'Europe. A mesure que la papauté domine avec le parti guelfe, l'esprit de l'Eglise triomphe, et l'Italie croit avancer en civilisation en s'ouvranl de plus en plus au monde, en rejetant, comme un reste de barbarie, l'esprit militaire; le podestat conduit au condottiere.
Dans l'histoire du moyen âge italien, il est pourtant un moment admirable où il semble que l'Italie lit un effort désespéré pour s'engendrer. C'est le moment de la Ligue lombarde. — Rejetons de nos épaules le joug des Allemands, criaient, en 1 1 70, des millions d'hommes ! Et ils juraient de combattre l'étranger, Frédéric, l'empereur, sans paix ni trêve, eux et leurs fils, jusqu'à ce que toutes ses armées eussent été rejetées de l'autre côté des Alpes — Mais « on s'était armé contre les colères de l'empereur, non contre le prestige et la fascination des mots antiques. » Frédéric parlera donc, dans ses décrets, de la splendeur de la république et de l'empire romain. Et aussitôt, ajoute Edgar Ouinel, « chaque ville en particulier lui fermait ses portes; l'Ilalie lui ouvrait ses frontières. On combattait le maître, on respectait la servitude; l'enqîereur, toujours vaincu, recouvrait par le droit ce qu'il avait perdu par le fait. » On se défendait contre lui, on ne l'attaquait pas. Cependant le voici abattu. Qui le relèvera? L'Italie. La paix de Constance, imposée à l'empereur ressemble à une amnistie. De très-larges franchises sont accordées à chaque ville; toutes les villes jurent de conserver au maitre clément les droits cpi'il a en Lombardie; tous les citoyens de quinze à soixante-dix ans
l'J2 LES NATIONALITES.
lui prêtent serment de fidélité, serment renouvelable tous les dix ans. Voilà donc le résultat de tant de sang versé : « La vie des républiques, la mort de la nation italienne;... la servitude cimentée par la liberté même. » — 11 en est toujours ainsi, sous Frédéric II comme sous Frédéric I". .Négociant la paix au nom de l'Italie victorieuse, Alexandre m déclare avant tout : Etaint sauf le dhoit antique DE l'Empire. Innocent III se contente de déclarer que la terre italienne a la jtrimmité éteDielle de l'Emjiire. jN'est-ce pas la primauté éternelle de la servitude? Tous, peuple et pape, guelfes, gibelins, bourgeois, ouvriers, poêles, artistes, s'étaient entendus sur l'idolàlrie du vieil empire romain, avaient cru pouvoir fonder la liberté sans l'appuyer sur la nationalité. Héroïsme, génie, gloire, tout est inutile, Tidéal édifice bâti sur une double illusion croule, et de ses ruines tout est écrasé. La chimère gibeline s'évanouit la première : César n'avait apporté à l'Italie que la servitude et la misère. La chimère guelfe ne tarde pas à suivre sa rivale : le César du Vatican n'avait point acquis à l'Italie l'empire du monde.
Aussi , quelle chute immense ! An quinzième siècle l'Italie a épuisé tous les rêves, elle ne peut croire à aucune réalité. Les brillants fratricides des glorieuses républiques aboutissent à la lutte du peuple maigre contre le peuple gras, et l'on voit un Cosme de Blédicis, un banquier qui, du poids de son or et de ses lettres de change, écrase et la noblesse ancienne et le peuple nouveau, achète la liberté et le gouvernement. Et c'est encore là, néanmoins, à Florence, que l'étincelle de vie se conserve! Contre Florence, pape et empereur, Charles-Quint et Clément Vil s'unissent; en 15ô0, l'Italie est frappée des deux glaives, du spirituel et du temporel, et, pour parler comme Edgar Quinet, « depuis ce moment
i; ITALIE. ['JT,
ce pavs est niiict et une nation manque au monde. »
Dès qu'il a ainsi embrassé^en son ensemble l'existence politique de la Péninsule italique, depuis son renouvellement par l'invasion jusqu'au seizième siècle, l' historienphilosophe s'arrête pour considérer ce qu'a laissé de durable, d'éternel, l'Italie du moyen âge. — Nous avons vu où l'ont conduite les laits réels. Voyons maintenant où la conduisit l'idéal de ses grands poètes. — La partie des Résolutions d'IUilie où celte question est traitée est la plus brillante du livre. Il y a là des pages et des pages d'imagination pure, ou plutôt de révélation qui, à elles seules, suffiraient à mériter à leur auteur une des meilleures places parmi les plus grands écrivains de la littérature française.
Cet incomparable tableau commence par un exposé de VÉducation des peuples du midi de l'Europe en (jénérnl. — Trois sociétés se sont partagé le passé, la société orientale, la société grecque ou païenne, la société chrétienne. IJans la première, la littérature faisait partie de la religion et la poésie se confondait avec la liturgie. Dans la seconde, la religion était maîtrisée par l'art; elle n'était au fond que poésie et s'altérait au gré de chaque créateur. Dans la troisième, l'homme et Dieu étant profondément distincts, — distinction traduite dans les faits |)ar celle de deux pouvoirs, le spirituel et le tenqiorel, — la religion et la poésie .se trouvaient séparées ; il pouvait, il devait y avoir une poésie de l'autel et une poésie séculière.
Le premier accent qui marque dans le 31idi le renouvellement de la vie sociale est celui de la Provence. Après