‹ Edgar QuinetChapitre 70 sur 122 · DE LA RÉVÉLATIO.N · texte numérisé non relu

DE LA RÉVÉLATIO.N

Vis-à-vis de la nature, l'homme n'est ni un maître ni un esclave. Lui créé, la nature, auparavant créatrice, cesse d'enfanter, car en lui s'arrête, résumée el complète, la Genèse de la matière. C'est maintenant à l'homme libre, mobile, pendant qu'elle elle reste imnmable, de l'achever, de l'interpréter, de « lui donner une voix '-, » de commencer, en un mot, la Genèse de l'intelligence.

Le Génie des religions a précisément pour but de marquer les phases de la Genèse spirituelle, de déciire le spectacle de la création de l'histoire civile par l'homme. Mais, pour embrasser tant de sociétés diverses, brisées sur le chemin de l'humauilé, pour les comparer les unes aux autres et en dégager le mouvement général, il faut remonter au principe qui renferme l'essence de chacune d'elles. Où trouver ce principe? Dans la religion.

Montesquieu ' avait, au contraire, prétendu établir que le principe des lois civiles et celui des religions sont deux principes corrélatifs n'exerçant l'un sur l'autre qu'une action pour ainsi dire de hasard ; et que si l'un des deux, en certaines circonstances, domine et transforme l'autre, c'est plutôt le principe humain du droit que le principe divin du dogme. — L'opinion du grand légiste, généralement professée au dix-huitième siècle, lui a survécu. .Nuudjre de philosophes et de publicistes enseignent encore

' Gciiit' lies r,flirjioH.s, livre I, Œuvres complètes, lonie I. - De l Origine des Dieux. Œuvres, l. I, p. 415, "' Esprit des lois. liv. WIV.

272 LES P.ELKjIO.NS ANTiOrF.S.

que rélémeiit religieux est « nii accessoire sans relation nécessaire avec la vie politique des jieuples. »

l'Edgar Quinet se place à un point de vue diamétralement opposé. Il croit et il prouve « que c'est la forme politique qui partout s'est réglée sur le moule de l'institution religieuse..., que la religion est la loi des lois, c'est-àdire celle sur laquelle toutes les autres s'ordonnent...', que la substance de la vie civile est la même, » et partant que nul changement dans l'Etat n'est une révolution, si ce changement n'a pour base, pour garantie et pour couronnement une transformation radicale du Dieu jusqu'alors adoré.

Partant donc de cette idée, — que l'on ne connaît j)as un peuple si l'on ne connaît ses dieux, — M. Quinet est loin de condamner toutes les religions comme œuvres de tromperie et d'asservissement, à la manière des hardis démolisseurs du dernier siècle. Il examine chacune d'elles <ivec une respectueuse attention, et cherche si, dans l.i « poussière divine » amassée par les siècles, il ne reste pas « quelque débris de vérité, de révélation universelle, » utile encore pour animer « l'éclair qui doit tout ébloui !■ et ramener la paix que le monde a perdue. » Ainsi, considéré dans son idéal, le Génie des reVujïons est l'histoire de la (( vie de l'Esprit divin à travers les âges. »

La première question à résoudre est celle de la révéh;tion. Est-ce Dieu qui s'est communiqué à l'homme? Est-ce l'homme qui, de lui-même, a cherché et trouvé Dieu?

Je suis et je résume les idées d'Edgar Quinet. — Avant l'histoire, la configuration des continents empreint l'histoire future de certains grands traits qui jamais ne s'effaceront. Ici et là, les races humaines semblent être jetées

• Enseiquement du peuple, p. 7-8.

DE I.A ni-:VÉLATIi^N. 273

dans un nioulo, et du moule pai'liculier, de la l'orme sous laquelle le monde apparaît à chaque race, nait une révélation spéciale.

« La crciilion, (Fahonl séparée lie son auteur, teml de plus en ))his à se raltacher à lui par le lien de l'esprit, et la terre enfante véritablement son Dieu dans le travuil des âges. »

Chaque continent est un sanctuaire. — L'Asie, la terre (les formes végétales et animales monstrueuses, en « son infini visible, » puisera l'idée de l'incommensurabilité dans le temps et dans l'espace ; trouvant son Dieu dans sa riche nature, elle s'arrêtera au panthéisme et aux incarnations. Mais, à l'extrémité de ce continent plantureux s'étend le grand désert arabe : là, pour, la première l'ois, l'homme s'élèvera à l'idée pure du Dieu-esprit, se prosternera successivement devant des dieux sans corps et sans idoles, Jéhovah, Christ, Allah. A l'Asie est attachée l'Afrique, « la patrie des sables, l'océan sans îles ; » à l'exception de l'Egypte, elle ne produira aucun Dieu à elle, son intelligence restera serve connue son peuple noir. Mais voici la Grèce, née de l'onde et comme l'onde, mobile : elle circonscrira l'immensité orientale en son artistique petitesse et ses dieux humains ne seront que des formes de l'éternelle beauté. L'Italie s'avance au centre de la Méditerranée pour y régner ; elle n'aura d'autre vrai dieu que la cité, la Ville Eternelle, reine du monde; son empire matériel écroulé, elle gardera encore Tempire spirituel de la pnpaiité. Enfin, entre l'Asie et l'Euiope, participant de l'une el de l'autre, l'Américpie parait être une terre de médiation, destinée à concilier un jour le t:énie de l'Orient et le génie de l'Occident.

Après avoir montré l'unité originelle du'jgenre hu!'\nin, M. Quinef, sans rechercher en quel lien se fil la promière

is

réunion d'hommes, s'étudie à reconnaître par quel miracle l'homme est tout à coup sorti de la voie immuable de la nature pour s'élancer dans la route bouleversée de l'histoire. Loin d'accepter l'hypothèse de Rousseau, de créer des hommes abstraits, il voit naître la société du jour où « d'une manière quelconque, la pensée de la divinité a « jailli de l'esprit d'un lioîiune qui a pu l'aïuioncer, la « publier ou l'imposer à ses frères. »

a Autour du fétiche s'est assoinblée la tribu, un Dieu ii.'tiuual a enfanté la nation; l'unité religieuse a fondé i'uuité politique, et de l'idée de Dieu est sortie la société toute vivante. »

Et, en effet, à l'origine de tous les ])euples, qui retrouve-t-on ? Un Manou, un Zoroastre, un Hermès, un Orphée, un 31oïse, et non pas des inventeurs d'arts mécaniques, comme le crut le dix-huitième siècle. Et ces poètes, ces voyants, ces prophètes, où puisent-ils leur inspiration? Dans la nature ; on les voit constituer l'ordre civil sur ce modèle, en faire comme « un abrégé de l'univers. »

De la sorte, M. Quinet nie d'une manière absolue les commencements enfantins attribués à l'humanité naissante. Du premier élan de l'esprit, elle conçoit Dieu, révélé par l'organe de la nature.

« Les pyramides d'Egypte, les temjiles de Thèbes, ceux de Persépolis, les monuments de ftlycènes, voilà les premières liultes du genre humain; et, dans un autre ordre de choses, les livres de Moise, le-, poésies d'Homère, voila les livres avec lesquels cet enfant apprend à lire. »

Une nouvelle ère commence dans la genèse sociale du moment où les peuples, auparavant confondus dans l'unité primitive, manifestent des instincts divers et se séparent. D'après les traditions nationales, même d'après celles de? nèirres, confirmées par la science uKulerne, l'bu-

DE LA r.LVLI.ATK». 275

manilé, dès l'origine, se disperse en Irois r;ues. Deux peuples jumeaux, les Indiens et les Persans, ap|)araissenl les j)remiers. Ceux-là, contemplatifs, cherchent dans 1:> lit de rindus et du Gange une retraite nalurellenieni défendue ; ils s'endorment avec Brahma « parmi les Heurs « des eaux. » Ceux-ci, les Mèdes, les Perses, poussés en avant par un dieu lutteur, projettent au loin la famille celtique et germanique, le double génie de l'Occideni. A côté de cetle race de Ja|)het, celle de Sem, réunissant le génie de la religion à celui de l'industrie, s établit daboi'd dans les montagnes entre deux grands cours d'eau, l'iuiphrate et le Tigre : d'elle naîtront la Chaldée, la Pliénicie, la Judée, Carlhage, l'Arabie ; Bal)\ lone sera le cœur de ce grand corps qui, possédant les i\ci\\ ligures visibles de l'infini, le désert et la mer, produira .léhovah et le Christ. A rt]st, enfin, la descendance de Cham, noire aux cheveux crépus, se confond dans le mystère africain avec les peuples fabuleux à tètes de chien et de loup : elle restera sans voix et sans Dieu. Les trois acteurs étant en scène, l'hisloire primitive de la haute Asie n'est que leur lutte ; les vainqueurs se superposent aux vaincus et la différence de couleur sert de premier prétexte à la différence des castes. — L* deuxième acte des émigrations commence dès qu'il faut que l'Asie, encombrée de peuples et de traditions, déborde. Elle porte l'intelligence et la vie dans les vallées jusque-là muettes de la (îrèce, et l'émigration des Hellènes se produit en même temps que les Hébreux se fixent en Chanaan. La Grèce, d'une existence tout exléricîure, périt avec ses dieux, tandis que la Judée, se renfermant en ellemême, donnera au monde le Dieu universel. C'eslà l'appel de ce Dieu inconnu que, longtemps, après les migrations gerniani(pics se rueront sur le vieux monde et le détruiront. Plus lai'd encore, on verra les mêmes deslrucleuis

276 LES RELIGIONS AMIQUES.

lie Rome politique résumant l'antiquité, élever Luther contre la Rome religieuse des papes, représentant le moyen âge.

Ici se termine le premier livre du Génie des religions. La révélation par l'organe de la nature est prouvée dans son origine et suivie dans ses effets. On peut aborder à présent la question de la tradition.

IIL — DE LA tradition'.

« Toute révélation, dit Edgar Quinet, vient d'Orient, et, transmise à rOccident, s'appelle tradition : l'Asie a les propiiètes, l'Europe a les docteurs. »

I]t il fait remarquer que jamais ces deux mondes ne se sont rapprochés sans que de leur harmonie naisse un Dieu nouveau. Les époques principales de la vie religieuse de l'humanité sont marquées par les alternatives d'alliance ou de séparation de l'Occident et de l'Orient. Ainsi la première aUiance est scellée par la Grèce, qui l'ignore à l'origine et croit avoir elle-même inventé les dieux, dont le haut Orient lui a fourni les prototypes : son illusion est ébranlée, lorsque avec Alexandre elle retrouve sa mère inconnue ; et, dès lors, elle a fini de vivre. La seconde alliance est nouée par le christianisme naissant, mais pour être brisée bientôt, quand le christianisme, s'exilant du lieu natal, se fait une patrie de l'Occident, Durant tout le moyen âge les deux mondes vivent séparés : les croisades ne sont qu'un choc. Pour que le lien (commence à se renouer, il faut les grandes découvertes du quinzième siècle et la Renaissance. Encore n'est-ce que de nos jours, depuis la fin du dixîiuilième siècle, que se produit la vraie renaissance orien-

' Génie des Religions, 1. II-

Page 1