DE LA TRADITION
taie. La première, particulièrement grecque et lomaine, « a donné au monde une forme , une parole nouvelle ; m la seconde ne produira-t-ellepasun semblable effet? Cellelà a correspondu avec la Réforme ; celle-ci ne correspondelle pas avec la Révolution?
« Tant il est vr;ii, dit Edgar Quinet, que le passé, en se creusant, ;i déjà fertilisé l'avenir, et que le premier n'a cessé d'être la prophétie que le second vient consommer. »
La tradition orientale, perdue, a donc été retrouvée ; tous les jours, elle se retrouve. Et déjà l'on en sent les résultais. A peine les Portugais avaient ils franchi le cap de Bonne-Espérance et touché au rivage indien , qu'apparaissaient parmi eux Camoens, mariant en son poème l'Orient et l'Occident. De même, peuaprès Anquetil Duperron, Bernardin de Saint-Pierre introduit le naturalisme asiatique dans la littérature française. Les grands travau.v scientifiques des William Jones, Wilson, Colebrooke, ne passent point sans inspirer et Schelley et Byron. Enfin, Herder, Gœthe, Gœrres, Ruckert, ne sont-ils pas déjà remplis d'un génie tout oriental? L'Allemagne entière, scellant l'alliance avec sa philosophie nouvelle, n'estelle pas « une sorte d'Orient chrétien, une Asie dans l'Eu- « rope? »
Le Génie des religions, résumé de plus d'un demi-siècle de découvertes et de travau.v scientifiques , marcjue les premiers effets de l'alliance nouvelle, et il en resserre l'intimité; c'est là un des grands caractères de ce beau livre. Par lui synthétisé, l'Orient révélateur restitue à l'Occident sa tradition brisée, et l'esprit moderne de l'Europe s'augmente de l'immensité de l'esprit universel.
Jusqu'alors la piété et l'incrédulité semblaient s'être entendues jjour méconnaître la tradition profane. Con-
trairenient aux encyclopédistes et aux chrétiens, M. Quinet ne peut pas considérer comme nul ou mensonger tout ce que le genre humain, durant tant de siècles, a rêvé, cru, affirmé et traduit en ses monuments de pierre, en ses livres et en ses institutions. Il croit l'heure venue de rendre justice aux religions tombées. Selon lui, a toute prophétie n'est pas renfermée dans Jérusalem. » De l'Inde à la Grèce et à Rome, il retrouve épars les lambeaux de l'Ancien Testament du monde profane, non moins que celui des Hébreux, préparation et prophétie du Nouveau Testament chrétien.
Après avoir approfondi le chaos des fables païennes, Edgar Quinet affirme que malgré la différence des rites, les cultes principaux de l'Orient forment une seule et même religion partagée en autant de sectes que d'empires. L'Asie entière fête le miracle permanent de la nature; elle a pour formule suprême le panthéisme. Ainsi s'expliquent ses royautés théocratiques, la confusion qu'elle fait du droit privé avec le droit divin. Le Dieu est tout, il possède tout. L'humanité n'a que l'usufruit de ce que le Dieu (ou le roi, son représentant) détient en inaliénable propriété. En Grèce, l'homme commence à s'adorer luimême; ce n'est plus le Dieu qui s'incarne, c'est l'homme qui devient Dieu. Par conséquent la volonté s'élève au rang de loi, l'héroïsme au rang de dogme. Le peuple, s' étant couronné sur l'Olympe, ne cherche qu'en lui-même la source légitime de l'Autorité, du Droit. Le gouvernement théocratique de la haute Asie, en Grèce, en Italie, se transforme en aristocratie ou démocratie, Athènes et Piome, républiques «jaillissent tout armées du front du genre humain déifié. » 3Iais vers le temps d'Alexandre se produit dans le paganisme la révolution d'Evhémère. Les dieux ne représentent plus ni la nature ni l'humanité ; on
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!os considèie coiuiue d' anciens rois, du priniitit's tyrans •'xallés par la servitude des peuples. Rome adopte sans réserve l'idée d'Rvhémère, extinction de la foi païenne, et cette idée crée chez elle une nouvelle société. A vrai dire, Rome n'avait jamais adoré qu'elle-même, encliainant dans son Capitule, « comme autant d'otages sacrés, » tous les dieux de l'univers. Sous l'empire , le despotisme descend du ciel sur la terre, les dieux deviennent empereurs, ce sont César, Caligula, Claude, Aéron. Pourtant celte décadence de l'institution religieuse a un heureux effet, la sécularisation de la terre. Le droit privé succède an droit divin, au prêtre le jurisconsulte. Le propriétaire n'est plus Brahma ou Osiris, mais l'individu. L'homme, isolé de l'univers, par le stoïcisme s'arroge l'indépendance absolue dans le monde moral, « par la loi civile la Souveraineté plénière des choses. C'est là l'esprit du droit romain. » Par contre, le premier effet du christianisme ramenant Dieu dans le monde, est de reconstituer les biens d'LgIise, le domaine sacré; la terre étant redevenue sainte, le Roi des rois la donne au prince, le prince au vassal; sur la hiérarchie divine du sacerdoce l'empire se moule. L'dpposilion du christianisme provoque en même temps un effort du paganisme pour se ranimer : l'Ecole d'Alexandrie, formée des plus nobles inteUigences, tentelimpossible; à force d'être idéalisées, les idées corporelles de l'antiquité s'évanouissent.
De la sorte, pénétrant jusqu'au cœur des révolutions sociales, M. Quinet y a observé les |>rincipales variations des religions antiques : apothéose de la nature, paganisme d'Orient; apothéose de l'humanité, paganisme grec ; apothéose de la cité, paganisme romain; ajtothéose de la philosophie, paganisme d'Alexandrie.
Maintenant que la forme de la société politique a été dé-
(liiite des dogmes, il reste à confirmer le ii.ême principe en l'appliquant aux arts. Cette confirmation, d'une vérité saisissante, est peut-être la partie la plus admirable du Génie des reVujïons. C'est là que l'auteur pose, avec une souveraine éloquence, les bases théoriques d'une frande histoire de l'art, dont il n'a point, par malheur, embrassé l'ensemble en un ouvrage spécial , mais qui se trouve dispersé à travers toutes ses œuvres, qu'elle illumine d'une éblouissante lumière '.
« L'art, dit-il, a pour but de représenter par les formes la beauté infinie, de saisir l'immuable dans réphémère, d'embrasser réternité dans le temps, de peindre l'invisible par le visible. »
Pour exister, l'art n'avait pas besoin de l'homme ; la beauté éternelle se trouva, dès l'origine, incarnée dans la nature naissante. La première poésie fut le premier lever du soleil au sortir du chaos, le premier murmure de la mer, le premier frémissement des forêls.
« Alors les chaînes de montagnes étaient rarchitecture de la nature; les sommets et les |.iics sculptés par la foudre, sa statuaire ; les ombres et la lumière, le jour et la nuit, sa peinture; le hruit de la création entière, son harmonie, et l'ensemble de tout cela sa poésie. »
Ni la nature ni l'art ne sont copiés l'un sur l'autre, « ils dérivent d'un même original, qui est Dieu. » Quoique l'art « imite rÉternel, » il ne doit pas être confondu avec la philosophie. Celle-ci peut oublier les formes, ne s'occu-
* Je regrette bien sincèrement île ne pouvoir ici nipprocliL-r toutes lus idées purement aiiistiqiics d'Edgar Quinet. Je n'ai cependant pas négligé de les signaler avec soin partout où je les ai rencontrées. Néanmoins il reste à faire un travail qni serait une philosophie historique de l'art d'après Ed:;ar Quinet. On en trouverait les éléments d'ahord au ih. vi du livre II du Gc'«2c des Religions et dans V Essai (rime riassification des arts, cuis dans la Grèce moderne, les Rcrolidions d'Italie. Mes Vacances en Espagne, Marui.r. les Mélanges, et jusque dans les Poèmes.
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per que dos idces. L'art est niaîlre de deux mondes, du réel et de l'idéal, qu'il ne peut détruire ni résoudre l'un par l'autre. — « Toute œuvre belle est vérifahleuienl morale, parce qu'elle exprime l'harmonie du monde et do son auteur. » — L'art ayant pour but la beauté souveraine, « malgré la contrariété des temps, des civilisations, des religions, le niéuie idéal plane sur toute l'humanité. » Mais si tous les artistes du monde tendent au uiême but, l'alliance est encore plus évidente entre ceux qui appartiennent à un même ordre de cixiHsation. Or l'idéal qui domine une civilisation n'est autre que son idéal religieux. C'est donc la religion qui donne à tous les arts d'une société le même air de famille. M. Quinel signale comme une loi générale qUe les révolutions dans les arts sont déterminées par les révolutions dans la religion. 11 faut cependant prendre garde de confondre les religions et les arts. La poésie n'est point la foi, l'art n'est point le culte. En réalisant les formes palpables de l'idée de Dieu, l'art altère cette idée et peu à peu la transforme. D'abord asservi, alors que la croyance est profonde, il copie les types consacrés par le sacerdoce. Mais l'imagination ne tarde pas à se substituer à la coutume, et « l'art ne grandit qu'aux dépens de la tradition. >'é du culte, mais inclinant à l'hérésie, il tend lui-même à détruire son berceau. »
La première époque de l'histoire des religions est le panthéisme des peuples de la haute Asie, qui adorent l'infini matériel, la nature invaincue, le Dieu-Univers. Quel sera l'art de ces sociétés? L'architecture; uno représentation de la nature sans l'homme, œuvre non d'un individu, mais de générations successives, de castes. — La (îrcce ayant accompli la seconde révolution religieuse, la statuaire est chargée de mettre le Dieu-homme sur l'autel. Art essentiellement païen, c'est par le paganisme qu'elle
alleindia toute sa splendeur, [{orne, ayant à peu près la même religion que la Grèce, a le même art ; cependant, comme elle divinise la cité plutôt que l'individu, elle fait moins de statues que de décorations urbaines, arcs, portes, voies, colonnes triomphales. — Par la révolution chrétienne, riiumanilé ayant abdiqué devant le Créateur, la statuaire sensualisle des anciens est reléguée au second plan ; c'est la peinture qui occupe sa place. Mais il est un art surtout dont la révélation appartient au christianisme, le plus spirituel des arts, « puisqu'on dirait qu'il arrive à l'àme comme la voix du Dieu-Esprit, sans l'intermédiaire' des sens, » la musique.
Jusqu'ici l'on n'a pas parlé de l'art des arts, la poésie. Elle suit exactement les mêmes transformations. Lyrique dans le haut Orient, elle traduit le premier cri de l'humanité éveillée dans l'infini, et ses hymnes sont en parfait accord avec l'architecture religieuse. En Grèce, elle est épique, comme la statuaire, érigeant l'homme, le héros, le dieu, sur le piédestal des poèmes homériques. En Grèce encore, au pays des républiques, elle est dramatique, osant dévoiler le combat entre le Créateur et la créature.
Architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, tels sont « les degrés par lesquels l'imagination humaine tend à l'éternelle beauté. » Mais sont-ce là tous les arts ? Edgar Quinet en nomme encore un : Yart de la vie.
« Il va, s\'ciie-t-il avec une clialeur d'ànie qui pénètre et ravit, il V a du Pliidias en chacun de nous, parce qu'il y a du Phidias eu toute créature morale. Oui, chaque homme est un sculpteur qui doit corriger son marbre et son limon jusqu'à ce qu'il ait fait sortir de la masse confuse de ses instincts grossiers une personne intelligente et libre. Le juste, c'cst-à-du'e celui qui sait, quand il le faut, dépouiller la vie mortelle, comme le sculpteur dépouille le marbre pour alt-in-
• dre la statue intérieure le héros et le saint, voilà le dernier tei me
et le comble de la création sur la terre... Voilà le poëme, le tabb au,
LES KEI.IGIONS DE L'INDE. '2><ô
l'harmonie [lar oxrollence; car c'est une harmonie vivante, lui iioï-mn vivant. I/œuvre et l'ouvrier sont intimement nuis ( t confontlns ; il n"v a rien au delà, si ce n'est Dieu même. »