I.V RELIGION DE I.\ l'ERSE
naissent sous les pas dii Dieu. Djemscliid prononce dans le monde encore muet la parole sainte. A l'écho de cette parole, l'herbe germe, les animaux s'apprivoisent, et le séjour de l'homme est préparé avec l'aide des anges, des Izeds. Zoroastre est à Djemschid ce que Moïse est à Abraham. Avec Djemschid, les Perses ont vécu, en pasteurs, dans les monts. Quand Zoroastre leur communique son enseignement, ils vont quitter les sommets de la Bactriane pour atteindre Persépolis. Si Moïse reçoit les ordres de Dieu du milieu des éclairs, Zoroastre, au contraire, sur le Sinaï persan, converse presque familièrement avec la Divinité. Ainsi, le premier caractère de la révélation persane est une céleste amitié entre la créature et le créateur. Autre caractère particulier : cette religion est une louange perpétuelle de la création. Sans cesse elle l'évoque par des hymnes, et dans tous les détails du culte, elle en fête l'anniversaire. Dans aucune autre on ne retrouve aussi vivement accusé le sentiment de « la chasteté virginale de l'univers naissant. » — « Qu'existait-il au commencement? demande le prophète. — 11 y avait la lumière et la parole incréée. » — >'ul peu])le n'a mieux senti que les Perses, mieux exalté le prodige de la parole ; nul n'a mieux compris comment la parole est dans le monde moral ce qu'est la lumière dans le monde physique. Pour eux tout parle, la montagne, la forêt, la source, le feu. L'univers est un verbe, un « hosannali » prononcé par l'organe des choses, et la parole est le principe, l'àme de la création. Recevoir un nom, c'est, à leur sens, recevoir l'être. Le monde surgit par la puissance de l'évocation, et l'évocation est incessante; le prêtre la renouvelle au milieu de la nuit, afin que les êtres se souviennent (ju'ils vivent, et le matin, pour saluer la vie qui toujours recommence. Le Zend-Avesta est en grande partie composé de
formules d'évocation, « échos de celles qui ont rompu le silence du néant. » L'homme s'unit au monde par la parole sacrée dont il fait sa nourriture et son breuvage ; « il communie avec l'univers tout entier en buvant le suc mystique de l'arbre de vie dans le vase de Djemschid, qui figure la coupe du monde...; il mange la chair divine, le pain d'Ormuzd, sur les tables de la liturgie. Voilà le principe de la cène et de l'eucharistip païennes, au fond de tout le rituel persan. »
Ormuzd, maître de toute sagesse, artisan de toute beauté, domine le règne de la parole et de la lumière incréée. Ahriman est le chef des ténèbres muettes. Entre Ormuzd et Ahriman la lutte est implacable, éternelle. Leur due! est reproduit par toutes les créatures et par chaque homme, dont le cœur est un champ de bataille pour les deux principes contraires. 11 descend ainsi du ciel à la terre, et remonte de la terre au ciel. Chaque objet de la nature a un ange gardien, chaque être a pour idéal une personne qui plane au-dessus du monde réel : les Dews, les Darwands combattent les Ferrouers, les Izeds, les Amschaspands. Dans le duel universel, pour quel principe l'homme se décidera-t-il ? Pour la lumière. De là découle toute l'histoire des Perses et des Wèdes, S'ils courent vers le Widi, vers l'Occident, poussant leurs chevaux jusqu'au fond de l'Egypte, jusqu'au cœur de la Grèce, c'est pour faire triompher partout le règne de la lumière.
Nulle part le lien entre le dogme et la constitution politique n'est plus visible. Sept archanges amschaspands entourent le roi de la lumière. Sept satrapes entourent le monarque terrestre, il y a sept castes dans la nation, sept murailles autour de la ville sainte. Sur l'idéal du Dieu se règle l'éducation du prince et du peuple. Chacun doit préparer en son cœur le règne d'Ormuzd. La purihcation,
LA REi.lGION DE L.\ PERSE. * 207
base de la morale privée, s'étend à l'administralioii de la nature. L'homme, le citoyen a des ol)ligalious non-seulement envers les personnes, mais de plus envers les choses. De la sorte, le commerce et l'industrie rentrent dans le dogme : ayant pour but d'utiliser et d'embellir le temple de la création, le travail devient le premier des rites. L'antiquité perse avait donc réalisé cet accord de la religion et de lindustrie, encore rêvé, enseigné de nos jours.
M. Quinet n'a certes pas négligé d'insister sur la valeur durable de la plupart des idées des Perses et sur leur transmission au monde moderne à travers les religions postérieures. — « i\u commencement la parole était Dieu, c'était en elle qu'était la vie, et la vie était la lumière. » Celte j)remière phrase de l'évangile selon saint Jean parait être copiée du Zend-Avesta de Zoroastre. — Ormuzd et Ahriman ne sont pas seuls, éternellement l'un en face de l'autre, dans le ciel persan ; une troisième personne y apparaît, un médiateur mystique, hermaphrodite, Mithra, qui de sa splendeur interne illumine le dieu des ténèbres et le convertit à la lumière ; Ormuzd étant réconcilié avec Ahriman , les morts ressuscitent et l'univers renaît plus splendide et plus pur. 31ithra, ce dernier né des dieux persans, qui clôt leur Ancien Testament, est aussi le plus grand des dieux orientaux, le plus spirilualiste, le moins éloigné de la tradition chrétienne. H a de commun avec Jésus les noms, les attributs, les l'êtes, le même jour de nativité. Le monde, troublé par leur ressemblance, resta longtemps indécis entre les deux dieux nouveaux. Knlin la Perse fut doublement vaincue, en Orient, par le Dieu de la Bible ; en Occident, par le Dieu de l'Évangile. Mais, à ses vainqueurs, elle inqirima sa marque; ses dogmes reparurent mêlés aux dogmes triomphants. Jéhovah, comme Ormuzd, domine la nature sans y être incarné ; il a son
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Aliruiian, Salan ; entre eux et à leur service volent des chœurs d'anges et d'archanges, d'Amschaspands et de Darwands. L'arbre de vie dans le monde naissant, le baptême de l'eau sacrée, la résurrection de la matière, autant de traits communs à la Bible et au Zend-Avesta. Les animaux couronnés de Persépolis deviennent les animaux symboliques des évangélistes, et ce sont les rois mages qui, les premiers, aperçoivent de loin l'étoile chrétienne, et accourent offrir la myrrhe et l'encens au Dieu nouveau-né.
VII, — LA RELIGION DE l'ÉGYPTE'.
La civilisation de l'Egypte est un mélange du génie de l'Afrique avec le génie de l'Asie. Comme son sphinx, elle a double nature, « le front pensif de l'extrême Orient, les reins puissants des lions de la Lybie. »
De même que la source du Ml, le premier vestige de la société égyptienne est perdu dans les déserts d'Abyssinie, d'Ethiopie, dans les profondeurs africaines. De Méroë partent des colonies de prêtres qui, suivant le cours du fleuveroi, descendent à ïhèbes, à Memphis, au Delta. Chaque fois qu'ils s'arrêtent, ils bâtissent des temples, lieux de refuge, points de rassemblement des populations diverses éparses dans le désert. La différence d'origine et de couleur des hommes constitue ici leur inégalité sociale : les castes s'établissent, pour ainsi dire, naturellement. Longtemps les villes, ainsi élevées autour des temples, restent à l'état d'oasis, isolées les unes des autres. l'our constituer une unité nationale sous un dieu conuiiun, il faut
* Génie des Religions, 1. lY, th. ii.
LA RELICION DE L'EGYPTE. 20î>
rinvasiou des peuples pasleurs. Dès lors l'Egypte existe, et son existence s'identifie avec celle du lleuve qui la traverse.
Le génie égyptien a été dévoilé de nos jours, en même temps que celui de l'Inde et de la l'erse. Quoique l'on n'ait pas retrouvé les hymnes des prêtres, les poënies d'isis, la muette Afrique se traduit par une « Bible de pierre. » Ses livres sacrés sont ses obélisques, ses pyramides, ses nécro[)oles, ses hypogées, ses temples, tous «revêtus de lettres de granit. » Au fond de l'un de ces temples, Edgar Quinet pénètre, à la suite de Cliampollion le jeune et de Ottfr. Muller. Qu'y trouve-t-il ?
« Des colosses assis, aux tètes de lion, (répervier, de bélier ; çà et là des momies de quadrupèdes, d'oiseaux, de serpents. Ce snnctuaire, si bien caché, qu'est-ce donc, sinon l'autel où la nature elle-même ébauche, conserve, fabriijue éternellement les types de toute création animale? »
Et, signalant en quoi diffère l'Egypte de l'Asie, il la montre cherchant principalement la révélation dans le miracle de la vie organique. Son premier culte est le culte de ranininl, et n'est-ce pas le vrai rit de l'Afrique, « la première sanction du Code noir'} » Mais le sacerdoce civihsateur peu à peu l'élève jusqu'à un idéal, caché au vulgaire et dont le sphinx est l'image.
Sans recommencer la comparaison entre la Genèse hébraïque et la Genèse égyptienne, M. Quinet en signale surtout la principale différence. Ici, chaque journée de la création répond à une incarnation particulière, et il y a autant de dynasties diverses que l'on a compté d'époques dans la construction de l'univers. D'abord apparaît l'être irrévélé, insondable, Jupiter Ammitn, le bélier couleurdu ciel ; puis sa ténébreuse épouse, Athor, la ilume de Nubie, qui allaite le dieu enfant, incarné sous la forme du
monde naissant. Sous des noms divers, celte tiinité con stitue le principe du dogme égyptien : le père, Amnion, Osiris, Rnef; l'épouse nourrice, Moiith, Isis, Neith ; le dieu naissant, Crus, Khons, Malouli, se retrouvent dans chaque sanctuaire. Autour de cette monstreuse famille rôde son ennemi Typhon, une espèce de Satan. — Le dieu, issu d'Asie, s'incarne naturellement, en Egypte, sous la double figure du soleil et du fleuve , qui réfléchit son image. Il est le Messie attendu chaque année. Dès qu'il paraît, la terre, son épouse, se couvre de fruits; il disparaît, tout meurt. Où va-t-il se perdre? D'où vient-il? Peutêtre ses eaux jailHssent-elles du sein d'Athor? En somme, l'Egypte confond sans cesse et le fleuve et le dieu ; le ciel tout entier ne lui semble être qu'un « >'il éthéré. » Suppose-t-on quelle devait être l'épouvanle du peuple, (juand, « sous l'haleine de Typhon, » le fleuve, le dieu manquait son incarnation? Cette épouvante explique pourquoi ce sont les monuments de mort qui représentent le mieux l'Fgypte. Qu'étaient les pyramides, à l'origine? M. Quinel répond : « Des sépulcres de dieux. »
A l'instabilité divine, l'Egypte doit une partie de sa grandeur et de son originalité. Des vicissitudes du dieu l'homme profite pour se donner une valeur à lui-même: le sentiment de la personnalité, étouffé par le panthéisme oriental, apparaît sur les bords du Ml. On voit les Pharaons dresser leurs colosses en face des temples et s'asseoir pour l'éternité, au fond des sanctuaires, à côté de la Irinité sacrée. Dans tous les monuments, les souvenirs de la vie politique, les batailles, les triomphes de l'homme, se mêlent aux mystères divins. Enfin, ce qui consacre cette apparition première de la personnalité, c'est le culte rendu aux morts. Les autres peuples brûlaient les cadavres ou les laissaient dévorer par les oiseaux de proie, la