‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 15 sur 66 · VICO · texte numérisé non relu

VICO

temps traiisCormés et ils nous apparaissent comme revêtus d'une seconde vie. Leurs idées, antipathiques, divergentes au moins, lorsqu'elles étaient marquées du sceau de leur personnalité, en se dépersonnalisant, si j ose dire, se sont attirées, associées, unies. Complétées par des idées nouvelles, acquises, grâce à (expérience d'un siècle, — le siècle de la Révolution, — et issues du génie propre de deux historiens-philosophes en marche vers l'avenir, elles ont enlanlé un système vraiment nouveau, qme sans doute les premiers créateurs n avaient point prévu et qui compte aujourd'hui parmi les influences auxquelles ohéira l'âge présent en prononçant son dernier mot sur l'histoire et les destinées de l'humanité.

Je m'efforcerai donc d exposer brièvement et clairement la double philosophie historique de Vico et de Herder, en marquant le sens et le développement que lui ont donnés MAI. iMichelet et Quinet

i Tracer, dit M. Hichelet, tracer l'histoire universelle éternelle qui se produit dans le temps smis la forme des histoires particulières; décnie le cercle i^éal dans loquet tourne le monde réel, voilh iobjet de la ScimcB houvkllb; elle est tout à la fois la philosophie el l'histoire de Hiumanité.

« £Ue tire son unité de la religion, principe producteur et conservateur de là société.

c Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie naturelle. La Sgibiicb RooTBixB est une théologie sociale, une démonstration historique de

* Voir llerdcr, Idées sur la philosophie de thisloire, 3 volumes in-S*, traduction Quinet. — J. B. Vico, Œuvres ehmsies, 2 volumes in-8», traduction Micliclct. — E(l<rar Quinet, OEiwres complètes, fonic 11, Introduction à la philonophie de lliistoire de r lin inanité; Essai sur les œuvres de Herder; ÏUltramontamsme, 5Me«;on; lomc 111, Philosophie de l'histoire de France; tome IV, Hévolulions d Italie, ch. v, etc.; tonie X, «o/d, p. 318-

&»4 ' U rUiiOSÛPUiË DË L UISTOIBE.

la Providence, une histoire des décrets par lesquels, h V'mm des hommes et souvent malgré eux, elle a gouverné la grande cité du genre fauroeb.

« Qui ne ressentim un divin pltistr en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des nations» si varié de caractères, de temps et de lieux, dans runiformité des idées divines? a

Tel esty en effet, le sublime spectacle que semble avoir entrevu Vico. Catholique, avec le baptême, il a reçu le dogme de la vie extérieure de la Providence. De lui-même, librement, il anirnie la vie intérieure de la Providence dans rhumanité, idée entrevue dès T origine de la société chrétienne; et, cette afGrmation, il s'acharne à la prouver avec autant d'évidence qu'un théorème mathématique. Mais, afin de se mettre à l'abri de Taccusalion d'hérésie, encore trop périlleuse en son temps, il évite d'embrasser l'histoire du Peuple de Dieu, trop strictement tracée par les livres sacrés; il se retranche dans l'histoire romaine, païenne, discutable par conséquent. Mais n'est-ce pas là déjà une énorme audace, n'est-ce point de Thérésie? Ce qu'ont fait Galilée et Nevrton, pour le monde physique, il le refait pour le monde moral; avant tous, seul de son époque, durant trente années, il cherche, il pressent, il devine, il constate que les nations, elles-aussi, tournentsous Tactton d'une gravitation particulière et que leur marche a ses lois comme la marche des astres. Par bonheur pour lui, le clergé contemporain ne comprit pas, et le hardi penseur put impunément transporter l'idée de Providence dans le monde antique, du paganisme luimême faire une révélation divine, inventer une sorte de ■ christianisme païen, précurseur de Tautre, faire voir Dieu partout, même lè où il n'eût pas dâ se manifester, selon Torlbodoxie romaine.

La base de tout son système est dans cette vérité, avant

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liii iKHi cherchée et tant de fois niée depuis : que de Fidée

de Dieu sortent les civilisations, et qu'une fois l'idée de JDieu couQue, la société se conçoit d'elle-même. Gomme BosBuet, admettant que le monde de Thistoire est soumis au gouvernement de la Providence, il descend Fy chercher dans la réalité (k\s événements, et il l'y retrouve, quelque dissimulée qu'elle puisse être sous les faits politiques, sous les institutions civiles, sous les mœurs sociales, dont la religion seule peut donner le secret. Aussi, contrairement à Bossuet, à l'ancienne philosophie historique du catholicisme, qui ne faisait agir Dieu que par coups de foudre et le relirait tout à bit de la conduite des peuples abandon-, nés dans la nuit du paganisme, admet-il la permanence de la surveillance et de la direction divines dans, les affaires humaines et Ty constate-t-il jusque chez les nations nonjuives, lesquelles, quoique privées de la notiM vraie de la divinité, n'en avaient pas moins reçu de Dieu des révélations partielles, se développant successivement Tune l'autre et aboutissant à la révélation suj^ème, au christianisme.

Comme dit un de ses plus fervents disciples, son révélateur italien, M. J. Ferrari : -

« L^hisloire idéale, dont il ne pouvait maîtriser rincalcolaUe élan, traçait d'eflroyables équations entre Jupiter et le Christ, entre Tîte- Live et Moïse, entre la mythologie et la Bible, entre les Romains et les Jui£i, entre les demi-dieux et les saints. »

Longtemps, en effet, avant lés philosophes contemporains, Jean-Baptiste Vico a été frappé de la nature identique des nations, et du fait ou de la pensée particulière à chacune d'elles 8*est efforcé de dégager, de synthétiser le fait ou la pensée commune à toutes. Avec ces faits ou ces pensées générales, il s'est étudié à composer une his*

IJO LA 141IL0. uriliK DE J/IIISTOIUE.

loire toute d'abstraction, dont Tensemble forme une sorte

<le Cité de Dleu^ type impérissable de toutes les cités des kommes^ et de laquelle celles-ci tendent à se rapprocher ou à a* éloigner, naissant, se métamorphosant ou mourant, sans jamais la pouvoir détruire, sans jamais en pouvoir troubler par quoi i|uc ce soit l'idéale harmonie. * f Kn somme, voici jusqu^à quelle hauteur monte la pensée ' i de Vico : par lui, la philosophie de l'histoire s'identifie avec la Providence. L'identiGcation est si positive, que, pénétrant les intentions providentielles au travers des faits qui ' les ont manifestées dans Thumanité, Thistorien philosophe . .arrive à grouper les décrets de Dieu en un code éternel.

De telle sorte qu'ainsi synthétisée, ainsi codifiée, la philo- / Sophie historique devient en réalité la science de Dieu ' ' dans rbistoire.

|/ La suprême pensée de Vico, MM. Quinet et Michelet

(i l'ont reprise, mais en même temps développée, car le pbii losophe napolitain l'amoindrit de lui-même, en com{)riine I Fessor, en détruit les conséquences, du moment ou il immobilise la cité de Ueu dans le catholicisme et, au nom i du divin idéal, condamne l'humanité à tourner éternelle- . ♦ ment dans un cercle désespérant.

Il Comme Vico, MM. Michelet et Quinet voient circuler sous les actions humaines la providence de Dieu, ils voient sortir les civilisations de l'idée que les peuples se font de { la divinité, ils voient dans les religions, âmes des nations, raisons d'être de leurs mœurs, de leur droit civil et de ^ leurs destinées, des révélations partielles et successives. Comme lui, encore, ils se sont bâtis, par delà la région j où grondent les orages humains, une cité idéale, toute de I ' principes, du haut de laquelle ils pèsent et jugéntlesaetes I i qui se succèdent dans la cité réelle.

Mais, contrairement à la cité de Vico, leur cité n'est

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point immuable. Elevée par les siècles passés, elles agrandit, 8*erabeUii sanscesae, altendant son couronnement de Tavenir, jamais pourtant ne devant être ni complète ni

parfaite; car, du jour où le genre humain aurait réalisé son idéal absolu, le progrès s'arrêterait, l'action deviendrait inutile, la vie sermt morte.

i La loi (le l'humanité, dit M. Quinet, fk>ît 8e composer du passëX du préseot et de TaTcnir que nous portons en nous; quiconque ne \ possède qu'un seul de ces termes ne possède qu'im fragment du monde moral. La yraie philosophie de Thistoire, c'est Jauus aux deux visages tournés, Tun vers le passé, Tautre vers le futur. »

Ailleurs, il montre Tintimité de la Providence avec rhomme, son incarnation en Ini; il donne par là et la base et le lien de la philosophie de la tcvélation. Considérant, non un seul peuple, mais tous les peuples, portant successivement témoignage d'une partie de la vérité et \ depuis Torigine des siècles édifiant la cité divine, il peut affirmer que la vie de Thumanité est « un perpétuel mou- ' vement pour sortir de Dieu et y rentrer, » que le Dieu de Thistoire n'est point abstrait, qu'au contraire a il marche dans les événements et entraine avec lui le monde moral vers des cieux inconnus. » «t Si elle était complète, s'écrie-t-il, la philosophie de T histoire universelle serait i la manifestation de laction divine dans toutes les actions { humaines; elle s'identifierait par là avec la religion universelle. »

Le point de départ choisi ()ar Herder est tout autre que la synthèse à laquelle s est élevé d'un seul coup d'aile le génie de Giambattista Vico. Tout aiitre, par conséquent,

W U PllUffiOPW DB L'HISTOIRE. >

doit être le développement de sa méthode. L'Italien, escaladant le ciel, ë y ^^^^L^^Y trône* ei,de là, domine les actions humaines. L' Alternant, au oontratre, tient à rester à

terre, s'enfonce sous le sol, à la recherche del ori|^ine des choses; il u embrasse point l'idée dernière, mais il se pose la première question : Forigine de l'homme et de l'hnmanité.

Sa pliik)so[)hic commence donc par le chaos. De ce chaos va se dégager le monde; du monde Tidée.

Herder, en effet, après être descendu jusqu'à la mamfestation la plus grossière de t*ètre matériel, y noue une chaîne désormais sans fin, an mojen de laquelle il pourra remonter vers Dieu. Il suit d'abord le merveilleux enchainement des créations successives, dissemblables en apparence, en réalité issues les unes des autres. Il assiste à la formation lente, toujours progressive, jamais rétrograde, des choses et des êtres dans leurs formes et dsns leurs instincts. Assistant nu dégagement du minéral du Ti^ut amorphe au sein duquel rien ne semblait avoir d'existence propre, bientôt il voit croître le végétalf puis, après une . série de transitions qui unissent les contraires, touche à l'animal, miracle de Tie, duquel la nature, parachevant son innnense travail non interrompu, va faire jaillir un autre miracle, le couronnement de tous ses miracles slUt léneurs.VépanmissmmtdelalleurdePhumamté.

Donc, dans la pensée de Herder, Thomme est l'être préparé par toutes les formes et tous les instincts qui se sont préparés avant lui. Multiple, il est Tabrégé le plus complet et le point central, culminant, de toutes les forces organiques.

Mais, du moment où l'homme est né, deux mondes se séparent dans le monde auparavant un : le premier, le monde physique, n'ayant que le mouvement plus appa-

HËBDER.

rent que réel qui résulte de la périodicité des saisons,

tournant perpétuellement dans le même cercle de sommeil et de réveil, non de vie, de mort, et de renaissance; le second, le inonde civil, débarrassé des entraves matérielles, affranchi des règles mathématiques, se mouvant dans le temps, et, comme le temps, éternellement mobile. Dès lors, la nature, ayant achevé son premier ouvrage, rayant élevé jusqu'à la pensée, une nouvelle création, i'hktoire, commence, et elle ira, à travers les siècles et les civilisations, se perfectionnant sans cesse, ne devant point avoir de fin, réalisation des lois de Thumanité, comme la créaltion ancienne a été la réalisation dés lois de l'univers physique.

Avant de s'élancer dans les Ilots tumultueux des événements, le philosophe allemand s'arrête à considérer lel terrain à travers lequel serpente le grand fleuve hùmain.'i H lui faut tout d'abord connaître, — ici connaître, c'est construire, — la scène sur laquelle va se jouer le drame de l'histoire. Par la toute-puissance du génie, il y arrive ; ses descriptions des zones à l'apparition de l'humanité, sont et demeureront des chefs-d'œuvre de vérité; nul ne les admire plus que Humboldt, le savant, l'universel voyageur. Dessinant les chaînes de mimtagnes, les sinuosités des rivages, les courbes des vallées et les replis des fleuves, Herder aperçoit, déjà marqués sur le sol et ineffaçables, certains grands traits de la physionomie de la future histoire. Bien plus, au seul aspect de leurs demeures, il devine les premiers peuples ensevelis dans les ténèbres des siècles primitifs.

La scène étant étudiée ainsi dans tous ses détails, le philosophe s'arrête encore. Il lui faut étudier avec autant i <le profondeur le personnage qui doit la remplir. Afin de ' bien comprendre tout l'homme, il analyse donc chacuue

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