‹ Edgar Quinet sa vie et son œuvre CharlesLouis ChassinChapitre 25 sur 66 · PEUPLES RENAISSENT ET SUBSISTENT · texte numérisé non relu

PEUPLES RENAISSENT ET SUBSISTENT

Si l'auteur des RévoluUons Italie a su analyser jusqu'aux a Ters du tombeau » cbez les peuples suppliciés

par le catholicisme, il a eu aussi la puissance d'afliruier et de prouver les lois de la vie chez ceux qui, en brisant les chaînes de la vielle foi, se sont vaillamment élancés vers la liberté, l'ont conquise et l'ont gardée. A l'Espagne, au Portugal, à l'Italie, ù la France elle-même, à toutes les malheureuses nations qui semblent flotter au hasard entre Textrème servitude et Thratile anarchie, la république pro'< testante des Provinces-Unies présente, — afin qu'elles l'imitent, — sa révolution religieuse, politique et nationale du seizième siècle.

Ij6 livre dans lequel Edgar Quinel ressosmté la Hol-

* FmuUUhH àe la république de BeUmàe. Blanks de SaUae-ÂldegâÊiie^ m tome V dot OBÉim compléUm,

UJlÉPrni.IQUE DES PUOMNÇES-UNIES. '225

lande du passé n'est, à propremeai parler, qu'une sim" pie biographie. Hais, même étant ainsi réduite, cette œuvre, — vie à la Plutarque écrite par un révolutionnaire de génie, — prend une importance considérable, quand on songe que « les moHa ne reviennent paa s*ils n*ont quelque cliose à dire iiux vivants; » quand on considère quel sublime exeniplt' de loi, de pénétration, d'audace, de persévérance, Vhili{^ de Marnix de Sainte-Ald^nde offre aux hommes du dix-neuvième siècle^ affaiblis et hésitants, quelle étonnante actualité ont encore aujourd'hui les fortes paroles qu'il prononçait ii y a trois cents ans.

Qu'est-ce, en effet, que Marnix de Sainte- Aklegonde? — le plus grand citoyen et de ta Belgique et de la Hollande, car il s'épuisa en efforts, j)ar malheur, inutiles, pour réconcilier et unir les races wallonnes et flamandes contre Tennemi coomiun, le tyran, Tenvahisseur espa* gnol ; — le rédacteur et le {)remier signataire du Compro- . mis des nobles .et de la déclaraliou de guerre adressée, sous forme de requête^ à la gouvernante Marguerite de Parme ; — le questeur de ces Gueux, dont Brederode eut 1 honneur d'être le elu f, et qui surent tenir tête au plus riche, au plus puissant empire du monde; — l'exilé, forr titié par Texil, préparant à l'étranger Iaf{ranchis8emei4 de ses concitoyens, mettant Tépée de la patrie aux mains du Taciturne, le jetant au milieu des masses, prince transformé en chef révolutionnaire ; — le tribun et le premier orateur des états généraux de Dordrecht, « ce concile de Trente de la liberté; » — le prisonnier de Requesens, chargé de paciiier la révolte et préférant rentrer dans sa prison que de laisser les. Espagnols tromper, grâce à lui, ses compagnons d'annes; — l'auteur de la PaetfieaUon de Gand et de la Paix de religion; — le collaborateur de Guillaume au plan qui devint l'Union d'Utrecht^ pacte fon*

226 LES NATIONAUTÉS.

(lainenlal de la république des Provinces-Unies ; — le négociateur des alliances étrangères de la r<^publique Dais-*, âante i — le hardi défenseur des droits d'un peuple, de ftndépendanee nationale et religieuse par-devant la dtèfe d*Alleniagne réunie à W onns; — le dernier général debout sur la bréehe, quand tous désespéraient, après l'assassinai de Guillaume d'Orange ; le vaillant et F habile défenseur d'Anvers*, qui contraignit, après un siège de treize mois, Alexandre Faruèt>e à accorder une capitula tion honorable à unë ville de cent mille âmes, épuisée de vivres et de munitions.

Et cen*est pas tout. Soldat, diploniale. Iribun, cons[)irateur, héros par la parole et héros par l'action, Marnix de Sainte-Aldegonde est encore un héros conùaie écrivain. Digne élève de Calvin et dé Tliéodore deBère, frère de notre Duplessis-3!ornay et de notre d'Aubigné, précurseur de Pascal et du Vicaire êavùyard^ il a créé la l$ngue hollandaise par sa traduction de la Bible eti langue vul* gaire. Auteur du Wilhelmus Lied, l'hyunie ruslique des « pôvres gueux, » il a mérité de son siècle même le litre de T^iHée de la république néerlandaise. U s est élevé audessus de tous les pamphlétaires du monde par les Mimekes à miel de la ruche romaine ^ gigantesque satire populaire de l'Église, mille fois plus audacieuse que les CoUoqties et h Folie d'Érasme, que le GargantM et le Pantagruel de Rabelais, el niéiiie que les Triades et les Briyands d'Ulric de Uutten. Enfm, d'avance il a dépassé les plus terribles ennemis des superstitions et des usurpations catholiques, y compris Voltaire, dans son €hef-d*cehvre, le Tableau dee différends de la reliyiony écrit en ce robuste langage de nos

* On vanto les siégeti «le M. Tliiers. Que dire du siège d'Anvers par Ed^nr Quinet! C'est aussi précis qu'un rapport niililiiirr, nussi vivant qu'une bâtaille, aussi brillant qu'un tableau, aussi gi'au(ho:^e t^u une épopée.

U RÈPimU(ÏDC DES PROVTNCBS-UNIES. m

pères de la Uenaissance, et où le papisme se trouve, non pas disGVj^é, non pas même raillé^ mate dévoilé, déshonoré, «[ étooffé dans la boue, y»

Autour d'une personnalité, déjà ^i puissante par elloméme, — « pour lui rendre la part d'iniluence et de vie à laquelle (elfe) a droit dans le développement coniimi des choses humaines, » — îe biographe range Phistoire entière des troubles des Pays-Bas du début au lrioin|)he de la Révolution, et cette bistoire, mieux qu'aucune autre, ff montre ce qu'il iaut faire pour ôter la liberté aux hommes ou pour la leur rendre. » — Ce n'est point le poilrait de Marnix, achevé par le maître, qui doit être ici examiné en détail ; ce qu'il importe de faire ressortir, c'est la leçon'que TcBuvre d'Edgar Qtiinet donne, non aux individus seidenient, mais aux peuples. " " '

La révolution , dans les Pays-Bas , eut , dès l'oi ij^uie, tM avantage essentiel : elle vit ce qu'elle était, où elle anait.'Sl les Pa^s%ir^ s'insurgèrent contre la domination matérielle des Espagnols, ils se révoltèrent aussi contre la domination morale du catholicisme du coiu ile de Trente,^ Du reste, Philippe II se montra fort inhabile en abandonnant an plus TÎte le terrain légal et politique , sur lequel il eût pu facilement égarer ses sujets ; en se déclarant ouvertemént l'implacable ennemi et de la liberté civile, et de la nationalité , et de l'hérésie. De la sorte , il prouva^ au peuple que son idée première était raisoimable et qu'il

n avait d'autre voie de salut que de sortir de la religion de •sonmattre. • ' ' -y^^i^^^xM^^^' >

La question étant ainsi posée de part e^ d'autre, la révolution se déveloj)pa logiquement. En vain l'Espagne essaya d'asservir ces iières communes de Flandre qui, les^ premières, avaient fait l'apprentissage des libertés civiles/

et de « les murer toutes vivantes, toutes avides d'avenir.

« dans la prison du Saiai-Ollice. » Jiiea ne réussil, ni l'astuce de MarguerUe de Panne, ni les calculs ingteieui

(le Grnnvelle , ni même la hache du duc d'Alhe , qui lut émoussée par 1 héroïsme des martyrs et brisée |>ar la rage de leurs vengeurs. Afin de ne pas tout perdj:e, il fallut brusquement changer de système. Les tempéraments de Requesens, les caresses de don Juan ^ les corruplious élégantes du duc de Parme eurent au moins un. résultat : les vainqueurs furent divisés. Le Midi, de peuplé, rentra et resta dans la foi oi tliodoxe, soumis à rin(}iiisition, à la tyrannie du Vatican et à la papauté de l EscuriaL L^ ^ord» au contraire,, affranchi pour jamais et de l'étiianger et du catholicisme, s'épanouit dans la plénitijde de la vie répu- Idicaiiie, disputant aux tlots un peu de terre pour y planter le drapeau de la liberté , agrandissant la patrie indopendante de toute Timmenuté des Océans.

Sans doute, la révolution des Pays-Bas n'a pas réussi en son entier, — telle du moins que se figuraient l'avoir accomplie Marnix de Sainte-Aldegonde et Guillaume le Taciturne quand, le 15 novembre 1576, siir les bases de la liberté réciproque des religions et de l'union l'édérative, Is si gnèrent la réconciliation des deux races. Mais si la réaction parvint à reprendre la Belgique et à la tenir immobile et silencieuse durant deux siècles, elle s'arrêta toujours devant la frontière hollandaise. En Hollande, la révolution, quoique assaillie de toutes parts^ se soutint, se perpétua et resta indestructible. — 11 est utUe de bien conipi t ndre pourquoi et comment.

Eu 1577, la révolution semble avoir délinitivement triomphé de la force |iar la force. Que fait son ennemi? Il ne combat plus, il flatte; il cesse de tuer, il trompe. A la férocité sans miséricorde du duc d'Albe succède la grâce charmante du victorieux bâtard de Charles-Quiut ; l'autre

U RÊraBLIttDS DBS PROmm^VIilES. m

terrifiail , don Juaa souiit el l'ail soiuire. Nul peuple ue peut rémter .au système de la douceur apcès le régime de l'écrasement, s'il n'a dans aon sein un homme tel que Marnix, capable, par la toute-puissance de son bon sens, de faire apparaître aux yeux de» u^oioâ clairvoyauts le serpml caché sous les roses.

Mais ce pr^er danger, — la réaction devenue popu-> laire sous la figure d'un prince aimable, — étani assez att^aoent écarté, grâce au .gépie et à la popularité d'un patriote, un autee écueil se dresse. Cet éeu^ n'est autre que Tapplication, en apparence, la plus logique de la sou-^ veraineté du peuple. Au nom des deux principes fondameutaux.de la réforme religieufle et politique, — « le suffrage de Ions pour la liberté de tous, n'est-il pas très^ aisé d'aiiiL'iicr la révolution à s'abolir par son propre dJTojl?, Dix provinces catholiques se sont unies à sept, provinces prdestanjles : une assemblée générale de la confédération ne pourrait^He pas décider que la confS6dération est catholique et monarclnijue, parce qu'il plaît ainsi à la majorité? la minorité protestante et républicaine ne devrait-elle pas être tenue de subir une semblable décision, légalement prise en vertu de la souveraineté du peuple, par eUe admise en principe et reconnue inviolable e^i ISwt?

ha révohition. hollandaise fut soumise à cette épreuve.

u Ce fut, dit Edgar Quinet, un des momeots les plus périllaax pour la liberté, mise en demeure de te livrer on vertu de ses propres doc* trincs. Sitôt qu'une révolution est victorieuse, de tous côtés rinvitation lui est faite dépérir pour rbooneur de son principe, et il est rare que cette invitation ne réussisse pas auprès du grand nombre. »

Plus d'une fois, dans Tbistoire, p'avons-nous pas entendu demander publiquement à des républiques de se suicider

à la majorité des voix? Écoutons donç avec attention ce

que répondaient, il y a trois siècles, des hommes vr^iimetil dignes d'être Kbres, brsque pareille "chose leur était ^crttement pro|)08ée cmnme Tidéal de In justice ! * • '

Tout (1^ 1)01(1 les agents catholiques laissaient néghgeni< ment tomber eette insinuation ifhÛrecte ^ « Prônielte'z- TOUS de yom soumettre à tout ce que les' états généraux décideront? » — « Je ne sais, répliquait Giiillaunie d'(}range. » — <( De sorte que vous ne voudrez pas accepter lii décisiôn des états? » — «t Je ne dt^ pas cela ; maislelie poirrraH' être la' répbnse, que n<itw faccepterions, telle aussi que non. » — (( Vous ne voudriez donc pas vous soumettre aux états touchant l-exercice de la religion? » — « Non certes! )i s'écriait avec violence le Tadtame , son tant de sa réserve accoutumée^ car, pour vous dire la vérité, nous voyons que vous vouiez nous extirper, et nous ne voidons point êtreextirpés. » « Oh! il n*y a'perdèmie qui vemlle ceh. » — «'^ fetit, certes! » — Un des docteurs présents, démasquant tout à lait les pieuses batteries alla jusqu'à dire a que les étais, qui avaient proclamé la liberté de conscience, pouvaient TaboHr. » A qaoi répondit Saifite-Aldegonde qu'il s'agissait ^ d*nn serment, non d'une loi, » et, ramenant la quesliou à son principe moràl, ii demanda à éioh tour : «ïa liberté d- esprit, coîok quise par le sang, serait-elle de nouveau jouée à croix ûd pile, quand tout le u^unde voyait que les dés étaient pipés d'avance?» — r « Sur ces mots, ajoute l'histoire njo- «.denie, la conféeence .fut rompue; la liberté étak Mk- « vée. » . v

Mais pourquoi ces honunes de la réforme étaient-ils dupes si difficilement? — ^ M. Quinet en a donné la vraie raison ! « Ces hommes voyaient tout â la lumière des ques» « lions religieuses. » Us croyaient à leur cause.

Par la rupture de l'union amoindrie en rayonnement.

LA RÉPUBLÎQDS DBS PROTIltCES-UNIES. 931

mais fortifiée en vitalité, car elle n'avait plus les dix pro* Tinces catholiques pour trahir, livrer les sept provinces protestantes de par le droit des majorités, la révolution hollaïuiaise eut encore une épreuve redoutable à traverser intérieurement : la liberté de conscience. Dès le début, «Hé avait pr^ekmé^ adopté sme réserve le principe final :

la tolérance. La duplicité de ses ennemis et leur violence, surtout iors des massacres des Flandres, ne tardèrent pas à lui montrer où devait conduire fatalement la générosité dn plus bible à Tégard du plus fort. Contre le catholicisme armé, le protestantisme, pour vivre, était tenu de rester armé. Si la tolérance .est devenue, au dix-neuvième siècle, un principe de gouvemem^t et de civilisation, ce n'était, ce ne pouvait être au seizième siècle qu'une abstraction métaphysique, comine i.a si bien xlémpnti'é Edgar ^uiaet»

• Bn dfet, «titre ioaj Msligîens ineottcîUabks... nulle paix véritaUe a*e6tfi088ikle« la première ne pouvant remmcer k recouvrer Ja dooi^ nation absolne, ni la seconde à Tespoir de raoqaërir*... celle qui n*op* prime' pas est infaitliblenient o{i|)i imée. Pour' que la tolérance devienne effective, il faut que Tespérance de tout reconquérir soit arrachée à Tune au moins de ces églises. » Tant que cela n^était pas, « le véritable advenait de chaque faction religieuse, c*ctait la religion opposée, i

La Hollande comprit parfaitement quelle politique une guerre acharnée lui imposait : les états de.jbeyde votèrent à runanimité rinterdiction de l'ancien culte. Ils fournirent ainsi au nouveau le seul moyeu sûr qu il eût alors <le croître sans péril, et, d'autre part, ib garantir^ k liberté na* tionale, en lutte avec le plus formidable empire de Tunin vers, contre des décliiremenls intérieurs dont tôt ou tard rétranger eût profité pour s'introduire au cœur du pays, appelé, guidé peut-être par ses coreligionnaires.

1 La révolution hoUandam a réutsi : parce qu'elle s est donnée fOur base une révolution religieuse^ parce quelle a osé profiler

m .LES fiATIÔNAUIBS

de la vkUnté et la ftendre au sérieux, parcç quelle t'ea. dptmé te temps de grandir avant d^amnUtierson adversaire et qu'elle ra mis dans limpossibiHlé de la sttrjprendre, parce qu'elle à refusé toute capitulation avec le principe qui kti étatt ineaneitiable, enfin parce qu'abjurant le cathoUeisme^ etie a eaupé le eâble qui la iÂnl à la monarchie espagnole. »

. Ces paroie$ d'Edgar Quiaei^ qui réBumont olairenieiil f oute ^histoire de la création de h Hollande par h telonté

Hollandais, n ont besoin d'aucun commentaire.

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