II. — DU CHRISTIANISME PnlMITIF
Au début de son étude sur rcnscmblc de la civilisation ' chrétienne^ de Jésus-Christ à la Révolution française, M. Quinet rappelle les origines universelles du christianisme el munlre comment, dès le temps d'Eschyle et de Sophocle, la Grèce, doutant de sa mythologie, altérée de la soif de l'avenir, rêvait le Dieu inconnu, et, plus tard, « reçut son prcmior bapleme, » (juaïul Platon émit l'idée du Verbe de Dieu, idée qui d'Athènes s'envola vers Alexandrie et vers Antioche. Le christianisme était donc vaguement conçu et préparé lorsque apparut, au milieu de douze diseiplos, choisis non parmi les docteurs, les riches et les puissants, mais parmi les humbles, les pau-
* M. Quinet le consUte kii«méiDe dans aa UUre à Eugène
^ Le Chrùttiamtiie et la HMulm française ^ leçons 3 cl 4.
52C IfiS UBllGIOj^S MÛDËH^ËS.
Très et les shnpies, on maître sans école, enseignant dans .
les rues , sur les places, au sommet des montagnes, en • présence de la nature, qu'il prenait ù témoin, prcchant moins encore par U parole que par l'action , donnant surtout sa personne en exemple, et de sa vie communiquant la vie.
A celle légende, M. Quinet a toujours tenu comme au plus précieux legs du passé. Si sa raison se refuse à finre un Dieu du prophète , elle lui commande au moins de le considérer comme un iiomme, et, c'est au nom du principe fondamental de la personnalité humaine, qu'il croit devoir protester contre la théorie du septicisme allemand, formulée avec tant de vigueur par le docteur Strauss *. Dans le CUmtianisme et la Révolution française^ en dépit de la grande controverse 4'outre-Rliin , il eiqirime ainsi toute sa pensée :
[ c A travers dix-huit siècles, je reconnais, j'entends d*ici, non pas le murmure de la science alcxandrine, mais le mouvement d*un grand c(pur infini qui s^'ourre et qni parle avec les lèvres de rhomme dans la langne de l^bomme, »
En effet, que voit-il en Jésus-Christ? La résuoié vivant i de toute la puissance morale du genre humain, montrant I le Dieu, incarne dans l'homme, révélant ce que nul en-
' core ne connaissait : « la puissance infinie de l^une. » Cette révélation faite,
f Ce nVst plus rien do liro lo livre de la loi et des ]n'aplièU\s; il faut être soi-mènie un livte viv;int, une liibl»^ agisîs;nili', une propln'tie vivante; cVsl-à-dire que l'idéal do rKj^^lise, dans Tospi il do son ;nilour, est d'être le mouvonicul de l;i vi(^ spiriluollo. QuicoïKjuo s';u r»'t(", s'oudort dans le tomplo, au miiiou de roncen.s, cosse tVcini de sa communion : quiconque veille U'cs^ait et de cœur, fùi-il Saïuariiaia» ei>t avec lui. »
' Examen de Ib Vie ^Jésue. So^ct surtout AoerUeiemekt el cb, li, m, tt.
BU CRRISTIANISME PRIMITIF. 327
Élevapt à une telle hauteur, par-dessus toutes les sectes chrétiennes, le christianisme primitif, Edgar Quinet doit croire à la personnalité, à Fenthousiasme, à Théroïsme de Jésus; et ce n'est, selon lui, que grâce à ces grandes forces individuelles, l'enthousiasme et l'héroïsme, que les apôtres peuvent s'élancer hors de Jodée, vers Rome, vers Byzance, et fonder le monde moderne. Les premiers caractères de 1 Eglise, conformément au génie du Christ, sont M inspiration, élan, spontanéité, monveni^^pour quitter Vanden rivage. » Bien plus, le principal.^ de ({ maintenir Tàme dans une attente continuelle. » D'où il résulterait que. le progrès sans hornes serait l'idéal moral apporté au oionde par le héros du Clavaire.
Une nouvelle époque de l'Église primitive commence' avec la dispersion des disciples, qui n'emportent ni boi^ de croix, ni couronne d épines, ni tunique ensanglantée, ni reliques d'ancuDC aorte, mais seulement «t l'esprit de vie » de Jésus. An sortir de Jérusalem, les apôtres se trouvent en Ire deux mondes ; le monde juif^ réputé or^ thodoxe; tout le reste de i univers,, païen. Saint tierce, voudrait que Ton restât dans k loi judaïque , que Ton se soumît à la circoncision d'Ahraham et aux rites de Moïse. Saint l'aul, plus universel» croit qu'il n'est pas lu'^cessaire que le christianisme entre par la porte étroite du vienx temple de Jérusalem. Son idée triomphe, et les apôtres se répandent dans le monde, les nns, avec saint Pierre, spiriiiialisant les rites anciens; les autres, avec saint Paiil, qrésni des rites nouveaux, pour des peuples nouveaux; « tous, accordant l'unité de l'esprit avec la liberté des former. » Edgar Quinet professe une aduiiraiion pro* fonde pour saint Paul, parce que c'est à son audacieuse • interprétation des paroles du Maître, emportées hors \ de la Judée, c^est à T indépendance, ù la.spuutanéité de
m lËS HEUGlOiNS MODKam
sou esprit, qu'il doit ses plus éclalantes victoires. Parlaii^ au milieu des peuples , il les met de moitié dan» sa créalion ; ils inventât avec lui, ils achèvent et co\ironnent S9
pensée. . . . '
f L'Ëglîse, se bâtissant aîn^i choque jour, grandit tout ensemUe dans Pâme de Tapôtreet dans rftm& du genre hoBUtn ; ToUà le yéri» table idéal d'une lttargi$ et d'une figlise vivante ^« »
Cet idéal, l'I^glise de "Rome, prétendue chrétienne, tsf t-elle conservé? l'a-t-elle jamais eu? Ce n'est point, en eiïei, dans les papes qu'il faut chercher les continuateurs des apôtres^ mais dans les conciles. Ces grandes assem*» blées repr^enlent, aux yeux de M. Quinet, tout l'esprit de la révolution chrétienne. Jamais l'autiquité n'avait eu ridée de réunir des hommes venus de toi» les points de la terre pour délibérer et voter sur la croyance universelle. Tous ceux qui accourent ainsi constituer l'esprit divin sont imbus de celte doctrine uouvelle que l'ànie de Dfêu s*est m^çe à l'Âme de l'homme ; ris savent tous « qu'en se réunissant les uns aux autres, des miracles^ de lumière peuvent jaillir de leur conscience ; ils ont foi dans { cette àme qui édate de toutes les âmes ; » et « ils décrc- ] tent tranquillement les nàystères, comme s'ils habitaient I en Dieu. »'
* Cependant les conciles n'eussent pas suffi à l'immensité de leur couvre, si cette, œuvre n'avait été préparée , d'avance et conduite par les Pérès de rÉgîise.'M. Quinet nous
montre ces puissantes intelli<j:ences cherchant Dieu, non à l'aveugle, comme des entants, mais comme des honnucs ;
s' assimilant ce qu'il y a de vivant et d'éternel dans la phi-
Mloiisiiiérc il liii loiil jiulic {luiiit (!<• vue, Miiiil l'aiil parail iiillninieiil iiloius aUjiiirubie. Il n pio|)agc la fui ild 1 osduvei icspctt, aniuur du mai* tre tenV4»tre, pour gagner i'égalilc du cicll
losophie antique, et s'éiançant librement au fond des mystères, nnimés d'une pensée commune, qui est de « concilier le Christ de Judée avec la vérité manifestée dans le Feste du monde à Tesprii humain. » Et, en effet, le premier travail des Pères n'a pas été la ruine de la philosophie, mais son apothéose; par eux « la sagesse, le Verhe de Tantiquité, purilGé de temple en temple, d'école en école, s'identifie avec la personne de Jésus-Christ. »
Tout n'était pas fini avec Jésus. Avec lui, au contraire, tout commençait. D'abord^ qu était-il lui-même? Homme ou Dieu^ — Dès Torigine, surgissènt des sectes qui nient sa divinité ; la plus célèbre, celle des Gnostiques^ n'est, selon M. Quinel, qu'un ténél)reux paf:^anisine chrétien, (jui a laissé quelques-uns de ses caractères dans les plus anciens des livres canoniques, ¥ Apocalypse, « songe de L'esprit endormi dans la première nuit du christianisme. » — Les apôtres, à vrai dire, ne savaient rien de la nature extrahumaine de Jésus-Christ; ils l'appelaient Maitre. Mais, dès que l'Évangile triomphant peut aspirer à devenir le livre universel, quand les martyres ont cessé, quand l'empire christianisé poursuit par la force l'extirpation du paganisme^, alors les chrétiens se divisent sur la question de la nature de leur prophète. La moitié du monde, sans ridcntilicr avec Dieu, reconnaît le (Ihrist comme Fils de Dieu, mais non issu de lui de toute éternité. L'arianisme n'accepte Jésus-Christ lii pour un Dieu ni pour un homme ; il baptise au nom du tère incréé, du Fils créé et de TEsprit qui sanctifie. Quoique cette transaction entre l'Évangile et la tradition païenne ait pour elle la plupart des emp^eur^ et même, un moment, le saint-siège de Rome, les Pères protestent et se lèvent, pour qu'il n'y ait rien
^ Voir plus Iqid, section UI, g 5.
Digiti
330 LES RELIGIONS MODËBNËS.
de commun onire rancieii moiiileet le nouveau. I^es Ariens ramenaient le Christ aux proportions d'un demUdieu, d'un héros; du fond du désert, la voix d'Athanase résonne et le Christ est porté eu avant de toute la |)hiloso[)hie d'alors. — « Le Christ est la sagesse de Dieu. Or la sagesse n'est-elle pas éternelle comme lui? Les trois termes de la Trinité de Phtlon peuvent-ils être inégaux? Le créateur, est-ce un Dieu £atigué qui ait besoin de se donner un tils pour achei- ▼er son œime? » — Le concile de Nicée, tout rempli de l'âme d'Athanase, se réunit en présence de Constantin. Par trois cent dix-liuit évètpies, représentant la chrétienté, le Dieu-Uomme esl irrévocal)lenient fait Dieu luimême^ Le Credo âant fixé, la période créatrice du christianisme s'achève; assis à la tète des sociétés du moyen ùge^ il devient catholicisme.
UI. CBRISTIANISHB ET GATHOUdSME A
En franchissant les limites des deux mondes, du monde
anlicjue en dissolution et du monde catholique naissant, Edgar Quinet a signalé deux points iorl importants : d'abord, le caractère païen du catholicisme; ensuite,. la position qu'il prend vis-à-vis de la race germanique, à laquelle il sert de lien avec la race romane. — Au moment où apparut l'Évangile, le monde ancien marchait de lui-même yers un catholicisme païen. Ptome politique, rassemblant chez elle tous les dieux, j)réparait Rome spirituelle, et son I*anthéon n'était que « le \iitican de la mythologie. » Pontife de la terre, TEmpereur personnifiait l'universalité de l'Église païenne : le Pape n'eut
* Le Chmtianùtme et la HéwiiUUm, Ic^ns 5 cl 0.
CttiaSTlÂl^ISMl:; aTilOLlClSML. 551
qu'à s'asseoir à sa place. — L'Kglise, en lullt; acharnée avec la vieille société, aiin d'en achever la dcstruclioii, devait naturellement se choisir pour alliés les Barbares ; et ceux-ci ne pouvaient résister à la reli^rion qui les célébrait comme les exécuteurs des jugements divins. Dans le Nord, où tout leur parlait de leurs dieux, ils restaient fidèles au culte de leurs ancêtres ; mais, à peiné étaient-ils descendus dans le Midi, (ju'au milieu d'une nature brillante, où tout conlredi&ait leurs divinités brumeuses, m, une journée , ils se convertissaient au christianisme. Ainsi l'Église, sur le terrain de TEmpire; n*eut aucune peine à se l'aire des alliés et des fidèles des envahisseurs barbares, tandis que plus tard , il fallut huit campagnes à Charlemagne pour baptiser leurs frères restés de l'autre côté do l'Elbe.
Les deux éléments fondamentaux de la société nouvelle étant mis en présence, il s'agit desavoir dequelfe manière . fbrent édifiées les institutions du moyen âge. — La divinité du Christ ayant été reconnue à Nicée, une autre question occupe tous lesesprits au (juatrièmeetau cinquième siècle : Le Dieu-Homme a-t-il double nature, double volonté? Oui, répond le' concile. Et la socii^lé se subdivise immédiatement à l'image du Dieu : Tune est divine, l'Église ; Tautre est humaine, l'Etat. Du jour où Tunité de l'Empereur et du Pontife est brisée, la société antique fait place à la société du moyen âge. — La féodalité s'explique ordinairement par l'aiTivée des Barbares. Les .Barbares n'en sont que la cause secotidairé; pour en trouver f origine, il faut remonter jus(|u'aux dogmes. L'Évangile, dès Tabord, apparaît comme une proclamation de l'égalité et de la fraternité des hommes ; et l'ou s'étonne de ne pas voir se pro- • duirB, à son appel , un immense soulèvement de la plèbe et de j * . l'esclavage antiques. Pourquoi donc les fi ancliises chrétien- i
LES RELIGIONS MODERNES
ncs sont-elles sitôt reléguées au ciel ? Saint Augustin ^ enchaîne rÉvangilc par le dogme de la prédestination, et
riioiiinie, privé de, sa liberté morale, par la grâce de l)i(Mi, se trouve rataieiiieat voué soit au paradis^ soit à retifer. L'inégalité ayant, ainsi sa racine en Dieu même doit des^ cendre jusqu'aux profondeurs de la terre; le croyant la subit, l'accepte avec piété, parce qu'il lui paraît iiupossible que la faiblesse humaine puisse réagir contre la toutepuissance divine*. Il faut plus que la Réforme, il faut la Révolution pour rendre à riiomuie la conscience de ses droits et la force de les exercer.
La féodalité est la base du catholicisme , la Papauté . en est le couronnement. — « S'il y a quelque chose d'éi vident pour la raison et pour la foi, dit Joseph de Jiaistre, I c'est que l'Église universelle est une monarchie. » — Oui, sans doute^ et la plus absolue des monarchies. Mais eutelle toujours celte constitution? M. Quinel, l'histoire en ^ main, prouve que la primitive Eglise était une république i d'États confédérés; car, lorsque Télection des prêtres et des évèques appartenait encore au peuple, ni Antioche, ni Alexan(h ie, ni Constantinople ne reconnaissaient pour roi s|)irituel l'évéque de liome :.à celte époijue, le Jiom du futur pape était prononcé avec respect, de loin en loin, mais rien, absolument rien ne marquait qu'il régnât sur l'univers {urbi et orbi). Plus tard, les conciles ayanl achevé lu création du dogme, la papauté apparaît et l'aulorité lui arrive par la forcç des choses. La Barbarie s'est ruée sur l'Empire, Ta déchiré en lambeaux ; Rome subsiste au mi-
* Gonduani d'après les principes posés avant lui, notammeul par saint Pïral.
- Hans les MMitmJPHaie, tome IV, des CEwreg, p. 91, H. Qaî-
net îpsistc sur cette originéreligicu o Je la féodiilité. l\ montre l'homitie du moyen Ap:c rnlsnnt hommagc-ligc di son être moral ail pr^fQt ^ dfiserf $çs]fTi{, deyopan^ tqu^ x^ttireli^meii^ de cor|>8,